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lundi 21 octobre 2019

Black. Film initiatique indien de Sanjay Leela Bhansali. Remarquable exploration spirituelle.

De la nuit jaillit la lumière

Black

Film de Sanjay Leela Bhansali. Avec Amithab Bachchan, Rani Mukherji, Shernaz Patel, Ayesha Kapur (Michelle petite), Shernaz Patel, Dhritiman Chaterji.

Scénario
Michelle Mac Nally est une fillette aveugle, sourde et muette. Son existence est plongée dans l’obscurité et le silence. Elle vit comme un enfant loup au cœur d’une famille de la haute bourgeoisie. Certes, une rage de vivre, une féroce volonté d’être habitent l’enfant mais ne disposant d’autre faculté communicative qu’un rapport instinctif et animal au monde, comment pourrait-elle jamais rejoindre la communauté des hommes ?
Désespérés, ses parents font appel au professeur Debraj Sahai qui accepte de prendre en charge son éducation. Sa première mission consiste à apprivoiser le fauve, lui restituer sa dignité humaine. Mais l’enseignant se heurte au cercle des mauvaises habitudes entourant son élève dont la plus tenace réside dans l’apitoiement de la mère et l’intransigeance d’un père qui n’entend rien à la pédagogie. Sahai n’accepte aucune interférence psychoaffective ; c’est avec rigueur qu’il entend former l’esprit de Michelle.
Un autre obstacle entrave les efforts de l’enseignant. En effet, comment peut-il arracher Michelle de sa condition d’acculturée, comment faire entrer la lumière dans la caverne ? Quel média serait assez puissant pour contacter l’aire cérébrale du langage et activer en elle ce qui distingue l’homme de l’animal ? Comment transmettre un message à un esprit si les mots, vecteurs de communication, ne peuvent être ni vus ni entendus ? La fillette, heureusement, dispose d’une extraordinaire perception sensorielle qui lui permet de sentir le moindre flocon de neige avant même qu’il n’effleure sa peau.
L’enseignant opte ainsi pour l’apprentissage par la méthode sensitive. Il rédige un véritable lexique qu’il communique à son élève par un langage de signes dont elle prend connaissance en touchant les doigts de son maître. Hélas, elle ne parvient pas à établir le lien unissant le signifiant au signifié. Les réalités qu’elle découvre restent détachées de toute intelligibilité. Le vocabulaire qu’elle intègre ne recoupe pas la perception qu’elle a du monde. Souffre-t-elle d’une aphasie, d’une lésion cérébrale ? Son aire du langage serait-elle altérée ?
Sahai, en dernier recours, lui impose un choc émotionnel. Michelle s’éveille de sa nuit. Une foudroyante décharge énergétique éclaire subitement son univers. Tout prend sens. Tout se met à vivre. Le langage des signes touche sa cible : l’aire cérébrale spécifique à l’espèce humaine qui fait de nous des êtres de culture frémit à l’appel du sens.
Prenant à cœur sa mission, Sahai accompagne son élève tout au long de sa scolarité. Il lui apprend à lire et à écrire le Braille. Il l'inscrit à l’université où il lui sert de traducteur. L’étudiante, cependant, échoue régulièrement aux examens de passage. C’est avec obstination que le professeur la pousse à ne jamais renoncer, à se relever après chaque défaite. Michelle s’accroche ; les lentes maturations de son esprit se résolvent par de prompts franchissements de seuils évolutifs. Elle passe un à un les obstacles et réussit à s’émanciper de sa nuit.
Le professeur Sahai, vieillissant, s’inquiète. Son élève, devenue une ravissante jeune femme, parviendra-t-elle jamais à vivre de manière indépendante ? La séparation se profile, d’autant que le vieux maître perçoit les premiers symptômes d’un Alzheimer. Sa mémoire s’amenuise. Ses facultés intellectuelles faiblissent. Le diagnostic est sans appel, le vieil homme sombre dans une nuit irréversible. Michelle n’accepte pas cette revanche des ténèbres. Elle retourne auprès de son maître et, par le langage des signes qu’elle a appris de lui, tente de contourner les effets dévastateurs de la maladie. Elle rétablit un dialogue silencieux avec son professeur. Ensemble, ils ouvrent une fenêtre donnant sur la lumière du monde, chassant à jamais les forces obscures.

C’est toujours par des mots que le réel commence.
L’Univers froid, sourd, sans lumière, patiente dans le vide intersidéral. Quel vecteur a bien pu pénétrer cette incommensurable masse inerte et lui donner vie? Quelle force a bien pu injecter son énergie dans la vacuité des ténèbres ? Qu’en disent les sciences ? Les astrophysiciens nous parlent d’un Big Bang, mais n’expliquent guère son origine. Touchent-ils à l'instant zéro de la création quand les conditions initiales leur restent cachées ? Avant 10-32 que se passait-il ? L’énigme reste totale et les approximations des astronomes ne résolvent aucun mystère. Mais que dirions-nous si la Bible avait raison quand elle affirme que le Verbe est à l’origine de la Création ? Que l’alphabet a la puissance de retracer les lois du Réel qui ont présidé à la Genèse du monde ? Et que nous, humains, sommes les partenaires d’un dialogue vivant avec cette réalité ?

Le film de Bhansali appuie cette thèse. Il démontre que c’est toujours par des mots que le réel commence. Que par la force d’une parole, l’existant surgit du néant. Dès lors Black apparaît comme une métaphore du processus créateur ayant initié le réel. Ce qui se passe dans un cerveau serait-il à l’image de ce processus ?
Tout au long de ce film, je n’ai pu m’empêcher de penser à deux ouvrages de Dominique Aubier. Le Principe du Langage ou l'Alphabet hébraïque et l’Ordre Cosmique. C’est à la lumière de ces deux livres que le film de Bhansali quitte l’orbite d’une dramaturgie cinématographique et devient intelligible au sens où l’histoire de Michelle reproduit celle de l’Univers surgissant du néant, celle de l’humanité s’extrayant de sa nuit.

Dans le film Black, bien qu’elle ne dispose ni du langage parlé, ni de la vue, ni de l’ouïe, Michelle n’en est pas moins membre à part entière de l’espèce humaine : elle appartient, comme tout un chacun, à la longue lignée phylogénétique des homo-sapiens qui réussit, il y a quelques centaines de milliers d’années, à s’arracher de l’opacité des temps sans parole. Ce qu’il lui manque, ce n’est pas le potentiel, mais l’accès au Principe du langage. Son maître commence par lui faire vivre l’expérience du réel par le toucher. En un second temps, et toujours par la ductilité des palpations, il lui inocule des mots qui, bien que non parlés, partent à la quête de la réalité qui leur est associée. Il s’appuie sur la certitude qu’il existe, comme le dit Dominique Aubier, un locuteur général qui justifie l’existence de nos facultés communicatives. Une langue universelle qui serait donnée d’emblée, localisée dans un lieu propice de l’anatomie cérébrale, une troisième zone du langage responsable du sens.[1]

L'essence de la Parole.
Dans son livre Le Principe du Langage, Dominique Aubier situe les lettres hébraïques dans la systémique du fonctionnement cérébral et procède à l’exploration de l’édifice conceptuel que compose l’Alphabet. Elle accède ainsi à l’essence de la parole, au Principe du Langage, fondateur d’humanité et de civilisation. Chaque lettre endosse une série d’archétypes, de lois universelles actives dans la réalité et participant à l’édification du réel.  
Le monde s’est-il crée sur ce schéma verbal ? Dans L’Ordre Cosmique, l’écrivain explique qu’un logiciel Universel, habité d’un système, est à la base de tout le Réel. Ce logiciel, traversé par l’énergie du langage, reproduit son principe d’origine : un cerveau parlant. L’Homme, créature terminale sur l’arbre phylogénétique, porte dans sa boîte crânienne l’organe qui restitue les données premières. L'Univers s’est donc développé selon des lois visibles dans le fonctionnement et l’anatomie cérébrale. Tout le secret se trouve dans notre petit encéphale humain doté de parole. Avec ses deux hémisphères spécialisés, son développement embryogénique en deux temps, sa formation et son fonctionnement, il restitue la donnée initiale. Sa structure duelle en gauche et droite est analogue au principe créateur. Partant de ces données, l’Ordre cosmique développe la thèse suivante : l'Univers où nous vivons n’est que l'hémisphère Qui Fait d’un méga-cerveau. Notre Univers, notre hémisphère, reçoit ses instructions de l'autre hémisphère, celui Qui Sait, qui parle mais ne fait pas. Selon la thèse biblique, le Cosmos est l’hémisphère Qui Fait d’un cerveau primordial dont le système actif reste sous la gouverne de son Créateur, donneur d’énergie. Et la Terre ?
La Terre est habitée par l’Homme, créature parlante surgie au terme d’une évolution qui avait pour but de constituer un être capable de nommer et de retrouver ce qui est à son origine. La présence de la parole caractérise la Terre. Elle est, pour le Cosmos, l’équivalent de la zone de phonation dans un cerveau… Elle est le point unique qui a été visé par l’énergie évolutive, l’aboutissement du Premier Echange Latéral entre le Qui Sait et le Qui Fait cosmiques. Elle est comme le premier neurone dans un cerveau touché par la fonction énergisante du Verbe. L’Homme doit comprendre de quoi est fait l’Univers, écrit Dominique Aubier. Il doit se comprendre lui-même, découvrir le sens de son existence, par une réflexion qui intègre la connaissance des lois du Réel. Et nous en sommes, aujourd’hui, à vivre cette sommation. L’Humanité doit assurer la captation du message dont elle est elle-même le produit. Elle possède le cerveau capable de parole et de conscience qui lui permet de récupérer la donnée initiale.

Un jour où il y avait de la neige
J’en étais là de mon analyse de ce film et je venais tout juste d’écrire cette phrase : elle possède le cerveau capable de parole et de conscience qui lui permet de récupérer la donnée initiale… quand, regardant par la fenêtre je m'aperçus qu' il s’était mis à neiger. Bah, me suis-je dit, qu’il neige dans le film et qu’il neige maintenant sur la Normandie à l’instant où je termine ce texte est une simple coïncidence. Un peu plus tard, je me suis rendu au village. Et voici que j’aperçois, à proximité de la Poste, — sous la neige — une femme qui marchait en tâtant avec une canne blanche. Sans doute mal ou non-voyante. Je ne sais pas trop quelle est la meilleure formule. Dire qu'elle était « non-voyante » suppose un a priori, car nous ne savons rien de ce que les gens voient ou ne voient pas, ni de quel organe ils usent pour « voir » le réel et ce qui se cache derrière le masque de ses apparences. Cette femme, je l’ai regardée un bon moment. Elle était plutôt habile avec sa canne et s'avançait sans hésitation. Elle venait vers moi. J’ai eu l’impression… qu'elle me voyait, ou du moins qu'elle avait détecté ma présence. Encore une coïncidence ? Hasard ? Je laisse aux naïfs cette croyance au hasard, alors que nous vivons dans un univers méticuleusement pensé. Pensé pour nous, par un Invisible qui fait de nous ses partenaires. C'est pourquoi je récuse la fameuse formule philosophique, fondatrice de la pensée linéaire rationaliste, qui prétend orgueilleusement par l'affirmation ostentatoire de l'ego « je pense donc je suis », alors que tout autour de nous prouve qu'au contraire nous n'existons que parce que nous sommes pensés par une puissance… qui nous pense. Qui nous pense peut-être bien plus grands que nous ne le sommes. Je préfère donc dire : « Je suis pensé, donc je suis… en mesure de penser »… Reste qu'il me faut apprendre à recevoir cette pensée afin de m'approcher le plus possible du vrai. Qui m'apprendra à recevoir cette Parole ?

La neige, l'apparition de la « canne blanche » dans ma réalité alors que je venais de voir ce film… C'était de toute évidence un plan de cohérence dont il faut tirer la leçon.
Il m’a semblé indispensable de revenir sur le film et de préciser que l’œuvre de Leela Bhansali donne à voir cette prise de conscience de la donnée initiale. Il met en scène l’insufflation de l’énergie verbale par l’incessant échange latéral entre le maître et son élève qui, sans l’enseignement dispensé, sombrerait dans le néant. Ce film confirme et nomme ce qui est à l’origine du monde : une énergie qui lacère le néant de son vecteur verbal. Il démontre l’existence du locuteur général, la langue universelle donnée d’emblée, localisée dans un lieu propice de l’anatomie cérébrale : et si c’était la mission même du cinéma qu’ouvrir la salle obscure de nos esprits pour y projeter la révélation… du langage ?

Sanjay Bhansali est le réalisateur de l'admirable film Devdas et du non moins éblouissant Saawariya. Avec Black il hisse le cinéma indien au sommet du 7ième art. Le comédien Amithab Bacchan, dans le rôle du professeur Sanhai, maîtrise son jeu au point d’atteindre à l’interprétation fusionnelle. Rani Mukherji, dans le rôle de Michelle, bouleversante de sincérité, se glisse dans la peau d’un être dont elle explore l’univers intérieur. Pour en interpréter le rôle, elle a appris le langage des signes pendant de longues semaines. Elle fait sienne l’obscurité de sa nuit, mais également l’éclat de son jour recouvré. Quant au public, c'est-à-dire nous : saurons-nous voir l’interrogation métaphysique qui se pose dans la transparence de la métaphore : ne sommes-nous pas priés de renouer, comme Michelle, avec l’essence de l’humanité, d'intégrer l’alphabet nous liant avec l’absolu, afin de recevoir son message d'Amour ?


Exégèse initiatique du cinéma indien initiatique dans trois livres de Dominique Aubier : 
— La Porte de l'Inde
— La Porte de France

Dans quel univers vivons-nous : un univers où le Verbe est aux commandes ?
 
Film à voir (sur clé USB) :

« La vie, qu’elle commence de l’utérus ou de la terre, commence son voyage avec l’obscurité et se termine dans l’obscurité. Un jour nous devons tous passer par cette obscurité et entrer dans la lumière. Un jour, il nous faut tous aller à travers l’obscurité vers… la lumière. »
 


[1] Dominique Aubier, la 23ième lettre de l’Alphabet hébreu.

LE SECRET DU TEMPS ET DE LA LUMIERE. Connaissance et sciences.

Connaissance et Sciences
LE SECRET DU TEMPS ET DE LA LUMIERE

Interview du Dr. Paul Forlot, biologiste, par Dominique Blumenstihl-Roth (D. B. R.)


Nous publions cet article sur le blog en hommage et bon souvenir de notre ami Paul Forlot…

Le texte intégral de l'entretien se trouve ici :
Première partie : Rencontre avec un biologiste initié…
Deuxième partie :
Lumière dans le Noir (Entretien de Dominique Aubier avec le Prof. Paul Forlot, biologiste)
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LE SECRET DU TEMPS ET DE LA LUMIERE
(Première partie)


1 - Profil à double foyer

Paul Forlot est docteur ès sciences dans une discipline particulière, la biologie. Breton originaire de Belon, il aime à dire que sa conscience est d'origine, comme les huîtres de son pays : plate mais bivalve. Né en 1940, il a la chance de faire ses études dans le climat pédagogique de l'époque : la ségrégation entre sciences et littérature n'était pas encore poussée au degré d'antagonisme qui sévit actuellement dans l'enseignement. C'est là une marque de variété qui l'accompagnera tout au long de sa recherche. Dès le départ, le principe d'incertitude a commandé à son orientation. Impossible de se décider entre la voie scientifique et la voie littéraire. Il hésite longtemps au point de déhiscence, n'acceptant pas la divergence. Et comme une vocation trouve toujours ses chances, Paul Forlot a eu celle de s'inscrire dans un lycée qui offrait la possibilité de ne pas séparer une tendance de l'autre.
En effet, le lycée de Nantes où il entre à l'âge de onze ans comportait la section dite A', qui unissait le programme de la section C à celui de la section A, en ce sens qu'il fallait travailler doublement pour rester à flots. Les matières privilégiées en C : mathématiques, Physique Chimie, Sciences Naturelles pactisaient avec celles défendues en A : français, grec, latin, les autres matières étant communes aux deux directions d'étude. L'habitude et le goût de la pluridisciplinarité sera prise bien avant que les aléas de la Recherche scientifique en rendent la conception nécessaire. Elle n'était pas à la mode dans les années 60. Pour répondre à l'impératif psychique de ne jamais perdre l'alternance entre les deux manières d'aborder la vie, l'étudiant qu'il est devenu opte pour l'Agronomie.
S'il y a un domaine scientifique où la diversité des approches s'impose réellement, c'est bien celle-là. Contrairement à nombre d'autres formations scientifiques, comme Polytechnique où l'enseignement vise le concept, l'Agronomie reste au contact du réel. Et c'est son intérêt. Un intérêt prodigieux que les mœurs culturelles des trois dernières décades ont dissimulé, écartant les esprits du substrat le plus efficace pour demeurer réaliste. Paul Forlot aime à dire qu'il est venu à Internet pour des raisons pratiques, sans se laisser éblouir par le vertige du virtuel.
Déterminé par le choix initial de l'Agronomie, le cursus se complique. Impossible de rien sacrifier. Le choix se porte sur la biochimie qui a la vertu de s'appliquer à toutes les matières objets d'études biologiques. La licence puis le doctorat se gagnent ainsi, en toute fidélité au grand principe du multiple. Trois étapes déterminantes se dessinent alors:
 

La première, c'est le service militaire. Il se retrouve affecté à un laboratoire de recherche de l'Armée consacré à la biochimie du sang, le Centre de recherche relatif à la transfusion sanguine. La biochimie du sang, l'hématologie en général et le typage cellulaire s'emparent si bien de son intérêt qu'ils deviennent des' thèmes de prédilection. Il faut dire que l'équipe où il est intégré est celle qui a découvert la technique du cariotypage, la photographie du capital génétique des individus, le recrutement offrant, avec les appelés, d'inépuisables ressources en prélèvements sanguins. La technique était fort originale, consistant à séparer les lymphocytes du reste du sang, de les cultiver et les individualiser au moment de leur mitose, stade où les chromosomes sont visibles et identifiables. La lecture s'appuyait sur des procédés qui feraient sourire aujourd'hui mais qui avaient l'avantage de solliciter l'attention d'une manière extrêmement concrète. Tant que vous n'en avez pas vu un, le chromosome est plus proche du concept que de l' objet, La micro-photo était agrandie, puis l'image grossie découpée de manière ce que les différents chromosomes soient individualisés. A ce moment-là, plaisir insigne de l'esprit, ils étaient remis en paires. Paul Forlot se souvient avec émotion de la première fois où il a vu un chromosome 21 triple, au lieu d'être pair, signe de la trisomie.

La deuxième étape a été marquée par l'entrée professionnelle dans la recherche pharmaceutique industrielle, selon la logique de la formation acquise dans l'Armée. A ce moment précis, il se voit obligé de passer à l'enzymologie par le biais de la coagulation sanguine, cheval de bataille de son laboratoire. Contrainte incontournable, acquérir sur le terrain en même temps qu'à l'université, le savoir nécessaire. Il travaille alors à l'Institut Pasteur, avec Jacques Monod et Louis Chédid, époux de l'écrivain André Chedid et père du chanteur Louis.

Troisième période, il entre dans un autre laboratoire dont les intérêts concernaient essentiellement la dermatologie. Nouvelle occasion d'ouvrir plus large encore son domaine de compétence. Il devient un photo-biologiste reconnu. Mérite d'autant plus significatif qu'il s'agit d'une branche récemment ouverte dans les sciences biologiques. Elle ne bénéficiait d'aucun passé spécifique, ni d'aucune mémoire privée, mais elle allait prendre une importance considérable, non seulement en tant que discipline mais en cela qu'elle exploitait génialement, dans l'esprit de Paul Forlot, tout ce que ces divers apprentissages lui avaient apporté.

On n'est pas obligé de croire à la pluridisciplinarité, mais il est certain qu'elle s'avère d'une immense générosité quand elle s'effectue naturellement dans une conscience.

Conclusion? La démarche devait conduire vers une cible non visible qui allait s'avérer essentielle pour la compréhension du réel: la mesure du Temps. L'interview qui suit va porter sur ce thème. Il faut dire que la Science n'a rencontré le temps qu'à partir du moment où s'est faite la découverte dont il sera question. D'où son extrême importance ...

En marge du cheminement professionnel et scientifique, Paul Forlot s'intéresse à la musique — il a dirigé une chorale — , à la culture ( il a participé à la création avec Jacques Lang, du Festival Universitaire de Nancy) à la littérature non romanesque, aux essais philosophiques et comme il connaissait parfaitement l'allemand, il a pu lire Kant et Heidegger dans le texte. Un hasard n'ayant rien d'hasardeux lui fait connaître la journaliste Véronique Skawinska, qui emmène le couple droit chez Dominique Aubier. Tir de précision. Il lit La Synthèse des sciences, puis La Face cachée du Cerveau qui lui révèle l'existence d'un Code universel. A partir de ce moment, tous les phénomènes biologiques changent de couleur à ses yeux, comme les dorades qu'on sort de l'eau. Il entrevoit l'extraordinaire simplicité avec laquelle les choses complexes acceptent de se faire contrôler. La lumière qui tombe du Code les rend intelligibles dans une mesure nouvelle d'organisation. Des faits scientifiquement observés, qui restaient jusque là sans relation, apparaissent soudain reliés par une logique de structure et de systématisation fonctionnelle.

II - La mélatonine au pavois
Paul Forlot : Pour vous faire comprendre la révolution épistémologique engendrée dans mon esprit par la rencontre des deux livres cités ci-dessus, je dois vous donner deux exemples.
Le plus direct à évoquer est emprunté à l'immunologie. Il existe deux aspects fonctionnels sous lesquels se constituent les défenses immunitaires: l'immunité naturelle et l'immunité spécifique. La première, c'est la réponse spontanée à une agression de l'organisme et cette réponse engendre la destruction de la cause, bactérie ou corps étranger. Un anticorps se crée alors, spécifique à la nature de l'agresseur. C'est la phase singulière du montage de la défense immunitaire. Deuxième étape. Descriptivement, je le savais par cœur. Mais je n'avais pas le recul qui aurait permis d'y voir un mécanisme intelligible en soi. Il faut reconnaître que la méthode scientifique n'y invite pas. Quelle ne fut pas ma surprise d'en découvrir le critère tout expliqué dans La Face cachée du Cerveau. Il y portait même un nom officiel: Le Redoublement. Cet archétype donnait grande satisfaction à mon sens du bivalve, ou, si vous préférez l'Algèbre aux Lamellibranches, de la correspondance biunivoque. Avec un humour de téléphoniste ou peut-être par admiration pour Fred Astaire et sa danse du Bip Bop, Dominique Aubier a utilisé un graphe représentant le ricochet : le Bip BOP. Je dois avouer que j'ai accepté cette terminologie à mi-chemin du concept et du rire. C'est que bien des mystères s'expliquaient à partir de sa formalisation ... Imaginez mon étonnement. Non seulement la répétition organique se justifiait au regard d'un principe supérieur, mais les trois niveaux d'organisation, bien observables dans la formation en deux temps de l'autodéfense, recevaient leur consécration systémique.

Ces trois niveaux d'organisation sont les suivants: immunité naturelle ( Niv 1), immunité spécifiée ( Niv 2), devenant spécifique parce que mémorisée ( Niv 3). S'il y a réinfection, la protection joue parce que la défense a été intégrée dans la mémoire cellulaire. Et je rencontrais là un second cas de puissance normative émanée de la thèse corticale. Vous me direz que toutes nos pensées viennent du cerveau. Mais ce n'est pas dans ce sens qu'opérait la mise en bouteilles ... C'était tout autre chose. Le cortex doué de parole devenait le modèle sur lequel radicaliser nos faits de connaissance.
 

Dominique B. Roth : Avez-vous fait part de votre découverte à d'autres scientifiques?

P. Forlot : Bonne question. Je me suis méfié. Pas tout de suite. Mais j'ai conseillé la lecture de La Face cachée du Cerveau à deux personnes. Leur formation ne les avait pas préparées à un tel choc. Tout de même, ni l'une ni l'autre ne m'ont traité d'allumé. Au contraire. Quantité de discussions ont été engendrées entre nous, qui m'ont fait penser que la porte était entr'ouverte et qu'il fallait attendre l'occasion pour l'ouvrir entièrement.

D. B. R. : Vous annonciez un second exemple.

P. Forlot. Quand on acquis le réflexe intellectuel de remarquer l'archétype dans un processus, il en reste dans l'esprit une image intégrée un peu comme dans le cas de la mémorisation immunitaire. Et cela devient d'une grande commodité. Je viens d'en vivre l'avantage dans mes travaux sur la mélatonine, en collaboration avec le Professeur Paul Pevet, de Strasbourg.

D. B. R. : Qu'appelez-vous mélatonine ? Je n'en ai jamais entendu parler.

P. Forlot ... en dépit de la médiatisation qui a entouré The melatonin miracle ? Deux américains Walter Pierpauli et William Regelson, ont publié à New York, aux éditions Simon & Schuster, un livre qui a fait grand fracas, aussitôt accueilli en France avec le même succès publicitaire. Moi qui croyais que ce tapage avait inséré une notion trompeuse de mélatonine dans les esprits. Le vôtre a donc échappé à l'agresseur.

D. B. R. : Je suis immunisé ... La Connaissance protège contre les mensonges et les scoops pseudo-culturels qui n'ont d'autre intérêt que remplir la poche de leur promoteur, toujours confiant dans l'immense crédulité du public.

P. Forlot : Pour revenir à la mélatonine, elle constitue pour moi une découverte majeure, à la fois scientifique — puisqu'il s'agit de l'hormone messagère du temps biologique-, philosophique si vous voulez, à moins que vous préfériez le terme d'initiatique. Je ne le récuse pas au regard de ce que m'a appris La Face cachée du Cerveau.

D. B. R. : Commencez par l'aspect objectif...

P. Forlot: On ne peut éviter de citer le professeur Alfred Lerner qui, d'origine allemande, travaille maintenant aux Etats-Unis. C'est lui qui, le premier, a identifié la mélatonine. S'il est vrai comme le prétend le biologiste Rupert Sheldrake que les mésanges qui débouchent des bouteilles de lait en Angleterre en ont communiqué le savoir sans intermédiaire à leurs consœurs d'Australie, alors, toutes les grenouilles du monde doivent se souvenir du grand deuil mélanique dans lequel les ont plongé la maladresse du laborantin. Une goutte d'un extrait de cerveau de bœuf vient à tomber dans l'aquarium où elles attendent d'être les cobayes de la recherche sur la pigmentation dont le Prof. Lerner était spécialiste. Et voilà que le lendemain, quand il rentre dans son laboratoire, le professeur voit avec stupéfaction que ces grenouilles ne sont plus vertes. Elles sont noires comme le jais. Il se demande d'où vient cette alchimique œuvre au noir. Il y a de la magie noire dans cette transformation. Et comme il croit aux explications, il l'attribue à la chute malencontreuse d'un extrait de cerveau de bœuf dans l'eau et c'est ainsi qu'il isole le corps responsable de l'endeuillement batracien: il l'appelle la mélatonine, du grec mélanos qui signifie noir.

D. B. R. : C'était à quelle époque?

P. Forlot : Dans les années 1980. Depuis, et à part le scoop financier de l'américain, personne ne s'était intéressé à la mélatonine, à part le professeur Paul Pevet. Pour ses expériences, il a utilisé un petit animal sauvage et féroce, qui se rencontre aisément dans les campagnes alsaciennes, le hamster doré. Une des particularités de cette petite bête est d'hiberner entre novembre et mars. Une longue nuit la rend inactive, pendant laquelle la sécrétion de mélatonine est continue et atteint cinquante fois environ son taux de concentration en période éveillée. L'étude de ce phénomène a conduit le professeur Pevet à voir, dans la mélatonine, le principal responsable de l'hibernation, ce qu'il a pu vérifier sur d'autres espèces animales douées de la même capacité de sommeil prolongé en hiver. Il a également découvert qu'une lumière très forte, projetée brusquement sur l'animal en hibernation, provoquait son réveil immédiat et l'arrêt concomitant de la sécrétion de mélatonine. Cette observation réfléchie est à l'origine de la photobiologie des rythmes saisonniers chez les animaux hibernants. Le Pr Pevet en a déduit que la mélatonine était une hormone à sécrétion périodique, produite dans l'obscurité et sensible à la lumière.

D. B. R. Roth : Ce phénomène intéresse-t-il l'homme ?

P. Forlot : Bien sûr. Mais pour vous en expliquer l'importance, il me faut vous asséner deux coups d'horloge. L'organisme humain est ainsi fait qu'il dispose de deux mesureurs de temps, l'un et l'autre logés dans le cerveau, exactement, dans le cortex. L'horloge cosmique est le premier de ces sabliers physiologiques. Elle fonctionne sur vingt-quatre heures très précisément, le temps d'une rotation de la terre. Elle envoie en permanence ses informations à l'organisme par l'intermédiaire des noyaux supra-chiasmatiques et l'hypothalamus. Les premiers sont liés à la vision et assurent bien d'autres fonctions. Quant à l'hypothalamus tout le monde sait qu'il est la gare de triage des perceptions. On ne sait pas si, l'alternance jour / nuit s'inscrit dans le message expédié sans cesse par horloge cosmique ou si ce sont les variations du champ magnétique terrestre qui l'impulsent. Le second appareil mesureur de temps est l'horloge circadienne. Elle est entraînée par un signal exclusivement nocturne, la mélatonine. La sécrétion nocturne de cette hormone se fait par réaction enzymatique. Eh bien, cette réaction obéit elle aussi à la règle du Redoublement. La première étape est obligatoire. Elle nécessite la présence d'une enzyme appelée NAT. Vous pouvez lire : Nuit agit sur temps. Mais aussi relever que Tan en anglais signifie bronzé, noir. On se demande par quelle complicité...

D. B. R. : C'est aussi, à la lecture inversée, l'homophone du mot Temps. Vous m'en direz tant... Si vous transmettez cette information à Dominique Aubier, elle y verra, écrit à l'envers le nom du chacal en hébreu, Tan, qui s'écrit avec les mêmes lettres que l'impératif du verbe donne : Tèn. Et je gage qu'elle pousserait la malice jusqu'à entendre dans ce triplet la résonance d'un conseil divin, disant : donne la notion de temps à la conscience qui en a dévoré les effets sans s'en rendre compte !

P. Forlot : Vous avez de la chance que je sois un scientifique amoureux de poésie. A vous entendre, certains de mes confrères verraient leurs cheveux se dresser sur leur tête. Mais le temps viendra où tout ce qui est possible sera normalement objet de respect scientifique. Pour en revenir à la sérotonine, il est important de noter que l'enzyme NAT est produite uniquement à l'obscurité. C'est elle qui assure la première étape de la transformation de sérotonine en méthionine. Le Bip est donc servi. Reste le BOP. Vous voyez j'emploie sans peur le vocabulaire de la coquinerie initiatique le BOP, donc, sera lui aussi enzymatique, sous la dépendance d'une autre hormone qui, elle, n'est pas inconditionnelle de l'obscurité et qu'on appelle HIOMT. Le résultat final de l'opération est la synthèse de la mélanine. Elle est immédiatement décrétée et elle envoie un signal temporel, par l'intermédiaire d'un neurotransmetteur qui emprunte, pour circuler, le cordon thoracique intermédiolatéral droit, dans la moelle épinière. Apparemment que ce soit droit ou gauche semble n'avoir pas grande signification. Mais quand on a lu La Face cachée du Cerveau, on lui accorde une énorme importance. La droite, dans le corps, c'est le côté qui correspond à l'hémisphère " qui Sait " lequel reçoit en direct les sommations que recueille l'influx central. Vous le savez, la fruiterie est le résultat de cette disposition.

D. B. R. : Si vous donniez ce détail à Dominique Aubier, elle vous dirait que le ciel s'amuse avec la mélatonine et qu'il s'en sert dans son morse pour télégraphier ses messages.

P. Forlot : Ce n'est pas parce nous parlons du noir que vous devez faire peur à la Rationalité ! Restons dans son domaine. Nous en étions à la transmission du message temporel de la sérotonine. Parlons de sa traduction. La sécrétion nocturne de méthionine, de par sa rythmicité, donne un message circadien et saisonnier qui permet au corps de s'organiser dans le temps, parce qu'il y a, dans toutes les cellules de l'organisme, des récepteurs sensibles à la méthionine. Cela veut dire que toutes les parties de notre physiologie sont au courant du temps qui passe. La méthionine est une grande donneuse de temps pour le système immunitaire. C'est d'ailleurs son nom de baptême. Le parrain, le professeur Lerner l'a appelée : der Zeitgeber, le donneur de temps. On sait, depuis deux trois ans, pas plus, que les défenses immunitaires sont organisées à l'échelle de vingt-quatre heures et à l'échelle sansevière, annuelle. Deux systèmes circadiens ont été identifiés. Le premier concerne la circulation des lymphocytes dans le sang périphérique. La nuit, ils se multiplient et se déplacent. Les lymphocytes sont noctambules. Pendant la journée, ils remplissent leur fonction de guerriers. Et c'est le second effet circadien. Et vous voyez! De nouveau le Redoublement. J'arrive et je bouge en Bip. J'agis en BOP.

D. B. R. : Je me demande quand les scientifiques s'accorderont le plaisir de constater l'empreinte du modèle cortical dans les faits.

P. Forlot : Ils le feront dès que le modèle s'imposera à eux, en signalant son intérêt pour le renouvellement total de la Recherche. Ils se réveilleront, n'en doutez pas, dès que se produira intellectuellement ou culturellement le phénomène qui arrête la mélatonine quand le jour se lève et que la lumière arrive. L'horloge cosmique est en fait sous la dépendance de la lumière. Ce sont les rayons lumineux qui ont l'énergie nécessaire à l'ébranler. A l'extérieur du cerveau, c'est la lumière qui règle le temps. A l'intérieur du cerveau, c'est la nuit.

D. B. R. : Mais c'est comme si nous tournions avec la terre ! Dites donc...Est-ce qu'il n'y aurait pas aussi un effet gauche-droite, dans ce Yin Yang énergétique propre au cortex ?

P. Forlot : Evident pour moi. La lumière est inconditionnelle. L'obscurité est réalisatrice. La mélatonine a d'autres effets qui découlent de ses propriétés fondamentales, en particulier, elle a une action régulatrice et directe sur les mécanismes du sommeil. Moi, quand je vois un fait de savoir scientifique rebondir sur la phénoménologie de la Vie, au sens le plus quotidien du terme, je me dis: attention ! Là, il y a ou de la philosophie ou de la métaphysique. Pensez! le sommeil. Nous nous glissons tous les soirs entre des draps, afin d'obtenir le repos nocturne. Et la faculté de dormir nous serait distillée par la mélatonine . Ce n'est pas une question. C'est une affirmation. Depuis la nuit des temps, si j'ose dire, on sait que le sommeil est lié au temps terrestre. La mélatonine nous inciterait à augurer beaucoup plus que cela. A concevoir une circulation énergétique libéralisée en relation avec le pouvoir de parler.

D. B. R : Vous mentionnez là un phénomène dont je crains de ne pouvoir affronter les potentialités. Cet interview a été conçu dans une intention bien précise : montrer que la doctrine du Sacré et le savoir objectif peuvent s'associer utilement. Vous avez accepté de prendre le risque d'exposer publiquement ce que vous avez compris de cette relation. Je dois vous en remercier car nous n'ignorons rien de la frivolité, voire de la réticence et même de l'opposition qui sévissent dans le monde scientifique à l'égard d'une telle méthode. Je ne puis prétendre en assumer totalement la logique. Dominique Aubier serait un interlocuteur plus adapté que moi pour vous interroger...

P. Forlot : Vous voulez me mettre en danger, en somme. Mais j'ai pris le parti de tenter l'aventure et je ne vais pas reculer au moment où elle prendrait un tour montagneux.


Dominique Aubier a pris connaissance de la partie du dialogue qui s'arrête ici et qu'elle a aussitôt qualifié de Bip, ce qui l'obligeait à assumer le BOP.

Suite de l'interview, entre Paul Forlot et Dominique Aubier :
Lumière dans le Noir
La kabbaliste Dominique Aubier et le biologiste Paul Forlot.

samedi 12 octobre 2019

Les Sumos, au service de la Connaissance

Les Sumos au service de la Connaissance

Le Président Jacques Chirac était grand amateur des combats Sumos. Les médias français et ses adversaires politiques se gaussaient de cette passion…

Cet art japonais met face à face, sur un plan délimité, deux combattants aux proportions hors-normes priés de s'empoigner et d'éjecter l'adversaire hors de la piste. Ces tournois de lutteurs sont appréciés par un public exalté, diffusés sur les chaînes de télés nippones : en quoi l'art  Sumo serait-il risible ? 
 
« Egalité des cultures dans leur diversité », disait J. Chirac, belle leçon à retenir, nous incitant à ne pas juger les cultures, mais chercher à les comprendre. En effet, on ne raille pas un symbolisme, on l'étudie, on le décode. On l'explique. Les arts martiaux traditionnels sont riches de signifiants archétypaux, actifs dans un principe d'unité dont ils donnent à voir l'expression, de manière réaliste et physique. Gardons-nous d'en être le tribunal.
On relira le livre La Puissance de Voir selon le Tch'an et le Zen qui décrypte les Koans de la tradition de Chao Lin et les Haïkus japonais, aphorismes poétiques conceptualisant en un minimum de termes les archétypes du réel. Les arts martiaux mettent en œuvre ces mêmes concepts, les donnant à voir en action, à un public qui reçoit là un enseignement initiatique de premier ordre — sans toujours s'en apercevoir.

grand maître Asashoryu, dragon bleu du matin
Les lutteurs de Sumos, appelés rikishi, sont des initiés. Leur taille est impressionnante, ce sont des géants, gros, gras et non moins athlétiques. Assujettis à une diététique spéciale conditionnant leurs corps, ils vivent une existence communautaire quasi monastique. On pourrait faire tout le décryptage d'un combat, de leur tenue, du rituel avant, pendant et après la lutte : tout est sévèrement codifié, tout a sens, au regard de la grille qui en a composé la mise en scène.

Quelques exemples frappants : la taille des rikishis. Pourquoi sont-ils tellement gros ? Pourquoi une telle démesure ? Quel concept initiatique serait là évoqué ? Dès l'ouverture du combat, ils se précipitent l'un contre l'autre, le premier choc est violent. Tout ici est dans la démesure, sauf le cercle de combat relativement restreint et l'obligation qui leur est faite de ne toucher le sol avec aucune autre partie de leur corps que la plante des pieds. Ce sont des athlètes ayant une maîtrise absolue de leur corps et de leur oreille interne gérant la balance de l'équilibre droite et gauche. Les lutteurs, par leur impressionnante dimension, évoquent sans aucune doute possible, l'entropie surdimensionnée du cycle. Ils sont les héros du « Qui Fait » : les repas pantagruéliques qu'ils ingurgitent dans un régime hypercalorifique témoignent de l'expansion maximale du « Qui Fait ». Les lutteurs s'affrontent dans des combats de géants dont le symbolisme représente le stade évolutif qu'atteint l'énergie quand elle accède au Tzadé final, en couche V d'un cycle. Le « Qui Fait » triomphe là et ne saurait tolérer un autre « Qui Fait » concurrentiel sur la piste. Dès lors, la lutte consiste à faire perdre pied à l'adversaire ou le sortir du cercle afin de rester seul. Vocation du « Qui Fait », parvenu à son stade ultime, d'éliminer toute présence à son côté, volonté unilatérale d'imposer la voie unique…


Les choses, en Tzadé final, s'accumulent, voudraient augmenter sans répit, dans la continuité linéaire. C'est une loi du réel : en fin de cycle apparaissent les formes gigantesques, mais elle ne sauraient perdurer. Le combat Sumo nous permet de comprendre la stratégie de fin cyclique, et cette fin, nous la voyons bien, par l'apparition et la fascination qu'exercent toujours le « plus grand », le « plus fort ». N'avez - vous pas noté, actuellement, le goût prononcé pour les formes géantes ? Dans l'aéronautique par exemple, le délire qui s'empara des ingénieurs construisant les plus gros avions… (échec commercial dont personne ne préfère parler). Notre goût prononcé pour les grosses voitures, plus puissantes, plus lourdes — désirons-nous devenir, nous aussi, des Rikishis ou est-ce pour nous sentir plus en sécurité ? C'est la tendance de notre époque en fin de cycle qui détermine nos goûts, et le cycle en est visiblement à produire des formes dilatées. Et que penser des super-puissances se prétendant maîtres du monde, USA, Chine, Russie ? En quoi ces nations seraient-elles plus grandes ? Le tout petit Principat d'Andorre me semble un territoire essentiel à la marche du monde au même titre que le Canada et nul ne saurait parler de petit pays au regard de la grandeur partagée de tout humain.

Les athlètes de Sumo portent les cheveux très longs finement peignés qu'ils enroulent en chignons : les cheveux longs étant le symbole et la parure du « Qui Fait ». Mais un « Qui fait » lissé, lustré et soigneusement peigné : nul abandon à l'entropie, mais contrôle précis de sa force, selon un ordre strict, passé au peigne d'un code. Le rikishi se soigne et sait qui il est. Les forces entropiques luttent ici entre elles ; combat après combat, il se dégage le vainqueur du tournoi : l'accumulation des victoires détermine le champion. Il pourrait s'enorgueillir de sa puissance, vivre dans la croyance commune selon laquelle l'expérience acquise par accumulation finit par rejoindre le système. Il n'en est rien, et le rikishi le sait. Il suffit d'observer la modestie, par exemple du grand maître M. Asashoryu, (littéralement « dragon bleu du matin ») figure légendaire de cet art. Contrairement à l'apparence féroce qu'il s'applique à donner lors des combats, il semble fort sympathique, visage rayonnant et chaleureux y compris avec ses adversaires hors combat.

Ces combats ritualisés sont épuisants, par les puissances engagées. Il n'y a pas de coups portés, mais des masses cherchant à déstabiliser. Les gladiateurs semblent engager leur vie, tant leur préparation au sein des écoles serait draconienne. Ils sont au service d'un symbolisme qui ne dit pas son nom, mais qui donne à voir l'archétype du « Qui Fait au maximum de sa puissance ». On comprend alors pourquoi le Président Chirac fut fasciné par ces combats. Ressentait-il là, en tant qu'homme de pouvoir, chef d'Etat puissant de ce monde, ce qui le mettait politiquement en analogie avec ces lutteurs qui défendent âprement leur territoire ?
Le combat Sumo représente un aspect momentané du circuit de l'énergie. Est-ce vraiment le plus puissant qui gagne ? Oui, dans ce combat-là. Mais l'énergie ne s'attarde pas sur la phase du Tzadé 900. L'initié sait qu'il ne convient pas de lutter outre mesure contre les forces antagonistes. « Pour triompher de toute opposition, dans une querelle sans issue, la solution heureuse consiste à partir, aller dans une région du sacré » rappelle Dominique Aubier. Tel est également l'enseignement de cet art qui, par son spectacle même, représente paradoxalement la limite du glorieux, du plus fort, du plus lourd parvenu au sommet de sa puissance : il ne peut rester longtemps sur la piste sans être indéfiniment défié, tenu d'affronter de nouveaux prétendants qui, comme lui… Le rikishi le sait, il mesure ses propres limites et le temps imparti à sa victoire, toujours provisoire et il le raconte en fin de tournoi, par un rituel appelé Yamitori Shiki.

L'initié sait que l'énergie s'échappe le long d'un conduit le menant au renouveau sur l'En-face suivi d'une élévation. La lutte du Sumo présente la fin cyclique où les puissances géantes luttent pour leur survie, lutte désespérée dans un engagement total. C'est un art hautement initiatique par la leçon qu'il enseigne, indiquant qu'a contrario, au revers de cet affrontement, il existe une stratégie initiatique opposée qu'il convient d'adopter en fin de cycle. Non pas augmenter l'entropie, mais abandonner ce cercle où l'on pourrait croire que seule gagnerait la puissance terrestre.
En fin de combat, en fin de cycle, l'explication est donnée. En effet, la journée du lutteur, en tournoi ou à l'entrainement, se termine toujours par la cérémonie de la « danse de l'arc », Yomitori Shiki . On y voit l'artiste recevoir un arc qu'il saisit de sa main droite. Il se rend au centre du Dohyo, l'enceinte sacrée. Là, tenant l'arc en son milieu, il le présente au-dessus de sa tête et le fait vibrer trois fois. Puis, toujours de sa main droite, il le fait tournoyer de plus en plus vite, à droite et à gauche de son corps, une quarantaine de fois. Ensuite, à trois reprises, il passe l'arc dans son dos, change de main, repasse à l'avant et brandit l'arc au-dessus de sa tête en le tenant des deux mains (gauche et droite unies). Au troisième passage, l'arc étant dans le dos, de sa main droite il en saisit la pointe dépassant au-dessus de son épaule droite et le fait passer à l'avant. Passage résolu de l'énergie vers l'avant du corps. Il accomplit alors, de son côté droit, le geste d'effectuer des sortes de pelletées, comme s'il ramassait des scories qu'il rejette, à trois reprises. Il réalise la même chose de son côté gauche. En cela, il nettoie symboliquement la piste du Dohyo qui représente la vie : gauche et droite, les deux polarités se trouvent purifiées de tout ce qui a pu tomber du tournoiement des cycles. Il trace alors sur l'argile en poudre un demi-cercle de gauche à droite. L'énergie passe du « Qui Fait » en « Qui sait », puis revient au centre. Le lutteur s'accroupit à plusieurs reprises, pieds bien à plat. Il signale par ce geste que l'on peut s'appuyer sur le cycle ainsi équilibré où l'énergie a accompli son parcours.

Et le moment attendu par le public se produit : le rikishi pose l'arc sur son épaule gauche, s'appuie sur le pied gauche en soulevant haut la jambe droite. Equilibre sur la seule gauche, grand écart debout. A deux reprises. Le public s'extasie par un cri, rituel, lui aussi, saluant l'exploit d'autant que certains lutteurs soignent tout particulièrement ce moment et maintiennent pendant un bref instant cette posture. Que signifie ce geste ?

 
Nous avons vu, en début du rituel, l'arc tournoyer autour du lutteur. Que représente l'arc ? Il symbolise la ligne du temps, non rigide, avec ses deux extrémités, que l'Artiste fait vibrer en son centre. C'est le temps en mouvement. Le temps de la journée et des combats se ferme, le cycle a été parcouru d'un bout à l'autre. Alors le temps se met à danser et l'arc, tournoyant dans la main droite de l'athlète, signale que le cycle se termine, chaque combat de la journée étant représenté par une rotation de l'arc. Les tournoiements s'achèvent et l'arc-temps vient se poser sur l'épaule gauche — celle du « Qui Fait » : tout est accompli de ce qui devait se faire. Les nombreux échanges latéraux entre gauche et droite ont fini par réaliser l'équilibre. L'énergie alors, bien appuyée sur le réalisme (pied gauche), indique la suite des opérations : en fin de rituel, pied gauche bien à plat sur terre, le lutteur lève sa jambe droite très haut en grand écart et dessine ainsi, par cette chorégraphie, l'écart maximal entre la Gauche (terre) et la Droite (ciel). Le lutteur abaisse la jambe puis la remonte une seconde fois, désignant par le redoublement du geste, pied droit tendu au-dessus de lui, qu'à l'issue de ces combats terrestres lourds et puissants, le regard assurément doit se tourner vers les hauteurs de l'esprit. Le public ne s'y trompe pas et pousse un cri lorsque le rikishi, extrêmement élégant en dépit de sa masse, étire son grand écart aérien : son corps devient alors, pendant un bref moment, le lieu de l'Echange latéral entre haut et bas, et la direction vers le ciel est clairement indiquée, comme une prophétie indiquant que la destinée de l'homme consiste certes à lutter sur terre, mais sans jamais perdre de vue l'élévation spirituelle requise.

La danse de l'arc ferme toutes les journées du lutteur. C'est un condensé extraordinaire où s'exposent, quand elle est exécutée de manière rigoureuse, les archétypes de l'Unité en Gauche-Droite, la notion des cycles, de l'Echange Latéral, du Dehors-Dedans, du Redoublement, de l'Arrêt et Stop d'entropie, des niveaux d'organisation par des actes en triple réitération, la montée de l'énergie… Cette danse écrit en quelque sorte, par ce court rituel qui dure à peine deux minutes, un résumé visuel saisissant du Code des archétypes, donnant à « voir », pour qui sait « voir », le sens véritable de cet art non pas sportif comme on le croirait, mais hautement initiatique — sublime quand on en décode la gestuelle et le sens. Ce décodage a été réalisé à partir des critères donnés dans la Face cachée du Cerveau.

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Mise au point sur la pensée de… René Girard. Pourquoi je reste à distance.

Mise au point sur la pensée de… René Girard
Pourquoi je reste à distance 
par Dominique Blumenstihl-Roth
 
Ce texte est publié dans le livre "Don Quichotte, la Barque enchantée", dans la série des Nouvelles exégèses de Don Quichotte.

Dans des articles précédents j'ai parlé de René Girard. Plusieurs de ses Lecteurs ont été touchés par mes propos.
Je leur présente mes excuses si mes écrits ont heurté leur sensibilité à l'égard d'un auteur qu'ils admirent : je tente ici d'expliquer les raisons qui me tiennent à distance de sa pensée.

René Girard exerce une grande influence sur quantité de chercheurs qui trouvent en lui un des penseurs les plus puissants de notre époque. La vénération qu'on lui porte ne laisse d'étonner. Son physique imposant, son visage carré aux traits saillants, ses gros sourcils ont-ils ajouté à l'aura quasi mystique qu'il a exercée sur ses étudiants ? Les a-t-il captivés par ses idées ? Comment partager cet emballement qui a également touché le monde médiatique et séduit les intellectuels ayant vu en lui un ardent défenseur du triomphe de la Croix ? Est-il permis de rester dubitatif, non par rapport à la sincérité de la Croix, mais devant le caractère extrêmement spécieux avec lequel il a abordé la question du mal et son ontologie, quand il confère à « Satan » la très mystérieuse capacité d'être lui-même l'agent par qui sa propre puissance disparaît ?
Traitera-t-on de cruel blasphémateur celui qui osera dire que René Girard a induit une vaste mystification tout empreinte d'un discours savant appuyé sur des idées vacillantes qu'il pose en concepts irréductibles auxquels il entend plier les Textes ? Y compris les Evangiles dont il caresse le désir d'être l'exégète… 

1. J'ai lu son livre Je vois Satan tomber comme l'éclair. 
Une belle affirmation d'emblée avec laquelle nous tombons en plein accord : « il faut partir de la Bible et se départir de la mythologie. » Il affirme également qu'il existe un « référent devant être détecté dans les textes ». C'est donc avec l'espérance d'y trouver ce référent que j'ai poursuivi ma lecture, persuadé que le chercheur le connaîtrait et l'activerait. Et que grâce à ses révélations, la chute de Satan serait chose acquise.
Assez vite, l'auteur verse dans la sociologie moraliste, et ne s'appuyant pas sur les Textes originaux, sa recherche devient moins convaincante, quand bien même il compense cette faiblesse par une écriture au style ferme encadrant des assertions taillées « au carré ». Se laissera-t-on impressionner par son approche des « 10 Commandements » où il avance un cours d'éthique juridique ?
Il construit un concept génial : le « désir mimétique » qui serait à l'origine du mal, de la violence. Pour lui, la source principale de toute la violence des hommes relève de la « rivalité mimétique »  (cette piste n'a-t-elle pas déjà été explorée par Freud sous une appellation plus pertinente : « la pulsion d'emprise » ? ) L'une comme l'autre me paraissent cependant des diverticules de la vraie cause. D'où vient cette « rivalité mimétique » dont le sociologue fait grand cas, s'imaginant avoir observé là l'ontologie du mal ?
Cette  « rivalité mimétique », selon lui responsable de tous les crimes, n'est-elle pas tout simplement un effet (et non la cause) de la dualité structurelle de base fondant la réalité ? La rivalité à mon sens jaillit de l'attitude de l'un des deux partenaires actifs à l'intérieur de la Dualité intrinsèque à la Structure et il me semble que c'est faute d'avoir pris connaissance de l'existence de la Structure porteuse que René Girard construit sa théorie du mimétisme sur un phénomène observé sans le raccorder à ce qui le conditionne.

La Face cachée du Cerveau (F.C.C.)
Je comprends que le sociologue soit resté à la marge de cet ouvrage qui aurait remis en cause sa théorie. Son rejet de toute lecture structuraliste est symptomatique de sa démarche : il parle avec dédain d' « amusettes structuralistes » alors que sa propre explication repose sur des Textes dont il n'a pas repéré la structure. Et faute de l'avoir envisagé, il en accuserait ceux qui auraient parachevé la prouesse ? René Girard rejette cela même qu'il ne parvient pas à trouver, c'est à dire le « modèle » structural qui protégerait l'humanité des « rivalités mimétiques ».
La véritable origine de ces « rivalités » s'explique, selon la F. C. C. par la disposition structurelle fondant le réel, à deux « hémisphères » opposés dont un seul possède l'aire du Langage, l'autre en étant dépourvu. La « rivalité » repose tout entière sur la possession ou non de l'aire du Langage et de la puissance du Verbe. L'Autre veut l'un, dit R. Girard, certes. Par mimétisme, dit-il. Mais qui est l'Un et qui est l'Autre ? Dans quelle structure ? La structure qu'il nie…
« Par désir et besoin de compensation de l'absence chez lui de l'aire de réception du verbe », précise Dominique Aubier (F.C.C.). Dès lors il ne s'agit pas de « mimétisme » mais de rivalité directe, tel que l'expose le chapitre biblique relatant le meurtre d'Abel par Caïn.

2. Le rejet de la structure.
René Girard observe les moments de crise, de violence paroxystique opposant les « frères jumeaux ». Mais comme il ne distingue pas les différents moments structurels marquant ces oppositions, sa thèse des « doubles mimétiques » ignorera que l'opposition n'apparaît qu'en un temps bien déterminé au cours du cycle évolutif (en couche III et V du cycle). Ecartant la notion de structure, il se verra dans l'impossibilité de localiser les lieux et temps impartis à l'opposition, à la crise, à la sortie de crise. Il décrit les stigmates de la « Crise » mais n'en donne pas la définition. Où et quand surviennent ces instants ? Pourquoi ? Comment en sortir ? La topographie de ces lieux est cartographiée dans la F. C. C.
Et voici la claire définition de ce qu'est une crise, sous la plume de Dominique Aubier : « la crise est le spasme terminal de la branche hyponeurienne sur une structure duelle ». On comprendra qu'ayant rejeté la nature structurelle du Réel, partant, sa polarisation en deux secteurs hypo— et épineuriens, cependant clairement observées par des chercheurs en sciences exactes comme le biologiste Lucien Cuénot, il n'ait pas été possible à René Girard de discerner les stratégies de « sortie de crise ». 
Selon lui, les crises se résolvent par la violence. C'est là un parti pris. C'est même son postulat. En réalité, la violence surgit précisément parce que la crise n'a pas été gérée, et que l'énergie évolutive (notion ignorée par le chercheur) subit une rétention par l'Antagoniste qui désire la capter à son seul bénéfice. On lira avec intérêt le livre Ces désastres qu'on nous fabrique qui présente, dans un dépliant en fin d'ouvrage, les localisations exactes de la Crise et du lieu de la Violence, en même temps que la méthodologie pour l'éviter.
Il s'agit, non pas de nier l'existence de la structure d'absolu, mais de la comprendre : d'en saisir les articulations et de nous munir de l'instrument  pour naviguer au moyen de cette boussole. La crise est une crispation se produisant dans l'empire du « faire » résultant du dépôt excessif de matière écrit Dominique Aubier : tout médecin le comprendra, à l'observation d'une crampe musculaire se produisant par le dépôt de toxines dans un muscle. La Crise implique l'arrêt du « faire ». Toute insistance, tout forçage sur la situation de crise génère des monstres. Ceux-là même qu'affronte Don Quichotte quand il désire libérer la Princesse Micomicona… Leur territoire se trouve au-delà du Stop non respecté. Le Stop surgit quand la fibre atteint sa pleine constitution au-delà de laquelle plus rien ne peut s'ajouter. Le Stop est une unité de signification, une halte à marquer, un arrêt évolutif promulgué par le Réel lui-même : outrepasser de notre volonté cette limite, c'est entrer dans le lieu monstrueux où la violence règne. Dès lors, croire que la violence mettra fin à son propre processus est une erreur : elle ne va qu'augmentant jusqu'à l'élimination totale de celui qui s'y aventure, sans possibilité de résorption.

3. La violence ne résout rien.
La violence fait disparaître l'un des partenaires de la dualité. En guise d'unanimité, s'il en demeure une, ce n'est pas celle de la réconciliation qui s'impose, comme le croit R. Girard, mais celle du survivant meurtrier qui s'imagine avoir réglé la situation.
C'est avec surprise que j'ai lu dans son livre que dans la violence mettant aux prises deux frères… il y aurait allusion à un « mimétisme réconciliateur et unificateur après cette violence et grâce à elle ». Quoi ? Que de la violence naîtrait  l'Union ? C'est tout le contraire : c'est du renoncement à la violence que naît la réconciliation et l'union. Et non de son paroxysme aboutissant au crime. La réconciliation est génitrice de l'Union. Le paroxysme oppositionnel non maîtrisé, quant à lui, dégénère et suscite l'élimination de l'un des acteurs. Voire des deux.
Que de la violence naisse la paix ? Certainement pas. La violence naît de ce que l'ordre évolutif n'a pas été respecté. Elle résulte d'une infraction niant l'ordonnancement systémique : elle se présente dans le territoire au-delà du Tzadé final, dira le kabbaliste informé de la dynamique systémique. Elle est typique du « lieu interdit », se situant sur l'arbre évolutif, sur une sorte de « non-lieu » qui ne devrait pas exister et qui n'existe que parce que l'on en a forcé l'entrée. La violence humaine est une décision fomentée, née d'une instruction lui donnant libre cours.
René Girard ne sait pas — ne veut pas savoir — qu'il existe des lois archétypales fondées sur une structure. Il observe certes des événements sociaux qu'il décrit avec une rare minutie et affirme avec justesse par exemple qu' « au paroxysme violent qui divise et détruit succède une « union des contraires » où la communauté se réunit…» mais cet axiome girardien contracte deux phénomènes (paroxysme et union des contraires) sans dire qu'entre les deux se déroule toute une séquence extrêmement délicate où l'énergie est captée, libérée, dégagée de l'emprise qu'elle subit, qu'elle s'en va le long d'un labyrinthe (autre archétype) aux multiples épreuves dont précisément la mise à mort du Minotaure, sans quoi il n'y a pas d'Union des contraires. Après l'Union des contraires, on assiste à une accélération énergétique du côté « Qui-Sait » de la structure et d'un retour momentanée aux formes ancestrales du cycle… Je tire ces éléments de la F. C. C. qui en donne une exacte description. 
Chez R. Girard, les notions d'Unité, de polarisation, d'énergie évolutive, de bifurcations, d'échange latéral… sont obstinément rejetées.

4. Inversion du processus,
R. Girard attribue à la violence un pouvoir qu'elle n'a pas : il la rend légitime, estimant qu'elle génère la réconciliation. Somptueuse justification de la violence qui l'amène à écrire : « l'unanimité du lynchage spontané, non prémédité, rétablit la paix et qui, par l'intermédiaire de la victime, donne à cette paix une signification religieuse, divine » (p. 106). Un délire — apologie du crime ! —assénant à coups de butoirs des contre-vérités. Le lynchage non-prémédité n'existe pas : il est toujours issu d'un processus négateur de la vie parfaitement pensé et fomenté au bout duquel il s'impose comme acte résolutoire destiné à faire disparaître l'Autre. Le meurtre d'Abel a été pensé, prévu et dit par Qaïn avant passage à l'acte. Il n'a pas été soudain submergé par la pulsion meurtrière. Celle-ci est inscrite dans son nom même.
Le lynchage en outre n'apaise aucunement le monde, il ne fait que conforter le meurtrier dans sa gloire. René Girard d'enfoncer : « dès que la victime est tuée, la crise est terminée ». Je conçois que le meurtrier se voit délivré momentanément de son instinct après qu'il l'ait assouvi. La crise n'est pas pour autant terminée, tout au plus son prochain épisode est-il reporté dans l'attente du prochain crime. Est-il raisonnable de croire que l'on sorte d'une crise par un crime, alors que le crime réalise l'enfoncement total de l'être dans l'erreur ?
En réalité, le meurtre n'est point sortie, mais engloutissement dans la sur-crise qui se perpétue. Raison pour laquelle la Torah, suite au crime qaïnique, parle non pas du « sang » d'Abel, mais « des sangs » au pluriel, engageant en cela toutes les victimes futures qui subiraient le même sort, sans que jamais l'apaisement ne se réalise ni que l'unification se produise. La crise n'est en rien résolue par le meurtre d'Abel, et nous n'assistons qu'à son élimination physique, ce que R. Girard considère fallacieusement comme une résorption cathartique. Il n'y a ni résorption ni catharsis mais une très grave erreur intellectuelle venant en renfort du meurtrier à qui il prête la capacité d'être l'acteur principal de la paix revenue : « métamorphose du malfaiteur en bienfaiteur divin » ose-t-il écrire. A l'en croire, Hitler serait le bienfaiteur de l'humanité. René Girard ne distingue pas les marqueurs évolutifs et les lieux où s'opèrent les actes. Qui se laissera prendre à pareil montage intellectuel ?

5. Les mystères girardiens.
— « Les mêmes groupes humains qui expulsent et massacrent les individus vers lesquels les soupçons convergent, mimétiquement, se mettent à les adorer lorsqu'ils se découvrent apaisés et réconciliés. » Peut-on sérieusement admettre thèse pareille ? A-t-on vu les Nazis « mimétiquement » adorer leurs victimes après qu'ils les aient assassinées ? 
— « Les lynchages ramènent la paix aux dépens de la victime divinisée »… Est-il permis de corriger un Académicien : les lynchages amènent la satisfaction dans le cœur des assassins, mais certainement pas la paix pour la collectivité. Ils appellent au contraire à un prochain lynchage, ce processus ne parvenant pas à l'assouvissement définitif en raison d'un manque ontologique touchant le lyncheur. Ce manque est parfaitement identifiable par la thèse corticale des hémisphères opposés.
— Autre curiosité girardienne que sa théorie du « meurtre fondateur ». 
N'est-il pas regrettable de lire que selon lui, la fondation de la première culture serait sanglante ? D'où sort-il cela ? Pour lui, la première culture se situe dans le prolongement du meurtre. Tout ce qui est antérieur au meurtre n'existerait donc pas ? Que fait-il du Paradis terrestre ? Ne serait-ce pas là que se situerait la première civilisation ? Qaïn et Abel n'apparaisse qu'après la chute du Paradis, ils ne sont point un commencement. Qaïn tue et impose une voie unique, il s'affirme seul et premier. Il affirme sa primauté par le crime nous faisant croire qu'il est fondateur. Reconnaître cette primauté de la civilisation qaïnique, c'est exactement ce que propose René Girard. Comment l'accepter ?
— Quant à croire que de ce meurtre, la paix revienne ? Le chapitre de Genèse traitant de la mort d'Abel se cabre à l'énoncé du chercheur. Après l'assassinat, en effet, toute la Création s'en trouve profondément consternée. Qaïn même s'en voit troublé : « maintenant que j'ai tué, le premier venu me tuera » (Genèse IV-14). R. Girard explique ce verset à sa manière, en activant sa théorie du « mimétisme » : il existerait déjà, selon lui, à ce moment-là, d'autres groupes humains qui par « mimétisme » pourraient tuer Qaïn et retourneraient contre lui son acte « fondateur ». Raison pour laquelle Dieu déciderait de le protéger en décrétant « si quelqu'un tue Qaïn, on le vengera sept fois » (Genèse IV-15).

L'interprétation girardienne pourrait séduire mais elle ne résiste pas moindre coup d'œil jeté sur une Bible. En effet, le grand commentateur du Pentateuque, Rachi (natif de Troyes) et dont les écrits font autorité depuis le XIème siècle, ont expliqué ce passage : « les hommes, écrit-il, n'existaient pas encore pour qu'il (Qaïn) en ait peur… »  Il n'existe donc aucune possibilité de « mimétisme » pour qui que ce soit. Rachi au contraire explique que la phrase « le premier venu me tuera » dont parle Qaïn concerne sa peur de voir « le premier venu »… de propre sa descendance à venir. C'est-à-dire que Qaïn redoute de voir que le premier né de ses fils ne réitère l'acte de son père, non pas en termes d'imitation, mais sous l'effet du Retour Archigénique. L'énergie habitant la nouvelle génération se retrouvera-t-elle sous l'emprise de l'énergie meurtrière générée par l'ancienne ? Voilà ce qui terrorise Qaïn. Cependant Dieu lui dit « sept fois ». C'est-à-dire : le premier venu certes, mais dans 7 générations. Ce qui signifie que Qaïn ne sera pas puni immédiatement, mais à la fin du cycle établi sur 6 générations, la septième lui étant fatale. Cette notion de cycle construite sur l'unité 6 + 1 est tellement présente dans la Torah que je n'aurai pas l'impertinence d'insister. La notion cyclique échappe à R. Girard, en raison de sa récusation de la lecture structuraliste et de sa méconnaissance des commentaires de la Tradition porteuse.
Il revient à la charge : « la fondation de la culture caïnite est cette première loi contre le meurtre : chaque fois qu'un meurtre se produira, on immolera 7 victimes en l'honneur de la victime originelle. » Etrange fiction prêtant la régulation légale à Caïn qui rendrait ainsi hommage à sa victime ! En réalité, la civilisation qaïnique ne promulgue aucune loi contre le meurtre, elle en fait bien au contraire l'expédient de sa politique. Le chiffre 7 quant à lui ne signifie pas septuple mais se rapporte à la notion de génération et indique que Qaïn sera tué par le premier venu de la 7ème génération de sa descendance. Et en effet, il subira ce sort.
R. Girard cependant ne lâche pas le fil de sa démonstration erronée : « c'est la nature rituelle de la septuple immolation qui rétablit la paix, c'est son enracinement dans l'accalmie suscitée par le meurtre originel, c'est la communion unanime de la communauté dans le souvenir de ce meurtre. La loi contre le meurtre n'est rien d'autre que la réparation du meurtre… (p. 136) » Peut-on sérieusement adhérer à de telles certitudes sans y perdre son entendement ? En effet, quand Qaïn promulgue-t-il une interdiction contre le meurtre ? Quelle est cette « septième immolation » ? En réalité, elle n'existe pas s'agissant en l'occurrence d'une allusion à la loi archétypale de « l'Eternel retour » : les éléments introduits en couche I d'un cycle reviennent en fin cyclique en couche VI, d'où le retour de l'information criminelle en raison des liaisons axonales reliant directement les couches VI et I de tout cycle. Le crime perpétré par Qaïn a pollué tout le cycle des générations et arrivée en fin évolutive, cette information remontant depuis le début cyclique, déverse son énergie sur Qaïn qui sera tué, par accident, par son lointain descendant, à 7 générations de distance.
Ces exemples montrent combien il est indispensable de rectifier la désastreuse incidence qu'exerce l'enseignement girardien. Il n'existe aucune « communion de la communauté dans le souvenir de ce meurtre ». La communauté meurtrière se réunirait-elle sur la victime immolée ? Où a-t-il vu que les bourreaux d'Auschwitz communiaient dans le souvenir du meurtre et rendaient hommage à leurs victimes ? Si les assassins se réunissent, c'est pour se remémorer leurs atrocités et célébrer ensemble les bons souvenirs de leur jouissance de monstres qui n'ont aucunement cherché à réparer quoique ce soit. Quelle naïveté est-ce là chez René Girard quand il assène avec un aplomb serein, citant James Williams, pour qui « le signe de Caïn est le signe de la civilisation » ? C'est, pense-t-il, le signe du meurtrier protégé par Dieu. En réalité, Dieu ne « protège » pas Qaïn, il se le réserve afin qu'il subisse non pas une violence « mimétique » assénée par quelqu'un d'autre, mais qu'il soit soumis à la loi naturelle de l'archétype Retour Archygénique. Nul ne peut tuer Qaïn — personne d'ailleurs ne semble le vouloir — si ce n'est le système du vivant agissant selon ses propres lois.
Qaïn porte en effet un signe. De nombreux auteurs ont essayé de l'identifier. Est-ce un signe désignant en lui le tueur ? Ou l'homme que Dieu se réserve ? Un signe, dit Rachi, qui inspira la crainte aux animaux. Signe indélébile indiquant le terme au bout duquel il subirait la Loi ? Ce signe était-il une lettre marquée sur son front, désignant à la fois son acte, le cycle qu'il a ouvert, l'échéance de sa mort ? Une marque qui représenterait son ratage d'Homme ? Peut-être était-ce tout simplement son propre nom qui vint se tatouer sur lui comme le sceau de son être déchu ?

6. J'ai vraiment eu du mal à lire le livre de R. Girard.
Un auteur que l'on m'a recommandé pour ses « lumineuses découvertes ». Parmi elles, l'idée selon laquelle « la première culture s'enracine dans un premier meurtre collectif » (p. 138). Pour être collectif, il faut être plusieurs. Aussi j'aimerais bien savoir qui d'autre que Qaïn a assommé son frère Abel. Qui furent ses complices dans quelle collectivité ? Je n'en ai trouvé trace dans les Textes et notre chercheur ne donne pas leurs noms. De même, la première culture humaine, comme je l'ai dit plus haut, n'est pas née de ce crime. Avant cet acte, Abel et Qaïn ont bien dû vivre ensemble, avec leurs parents, formant la première culture après la chute du Paradis. Adam et Isha vécurent ensemble la première culture humaine, avant la chute du Paradis. Le crime de Qaïn n'est pas, et loin s'en faut, fondateur de la « première culture » ; et la première culture ne s'est point construite sur le crime mais sur une pleine communion entre l'humain et le divin, culture du Paradis terrestre.
Retenir l'idée que tout commence par le meurtre est une pure négation de l'antériorité paradisiaque : ce dogme traverse la pensée girardienne. Son livre en devient non exactement triste mais consternant, par effet de « mimétisme » : le lecteur, volontiers ouvert à ce que l'auteur peut écrire, encaisse une lourde charge de négation, de rejet, de violence même, décochée par l'écrivain. Je me suis pourtant accroché au filin pour arriver au chapitre consacré à Satan. Fascinante figure dont il n'est pas certain que l'on puisse prononcer le nom sans le convoquer.
Le sociologue aurait-il réussit à le cerner ?

7. « Satan expulse Satan… »
Le titre de son ouvrage le laisserait croire, qui affirme que Satan, prince de ce monde « met fin au désordre qu'il a lui-même suscité, en expulsant le désordre ». Par un étrange raisonnement, sans nous dire clairement « qui » est Satan ni à quelle entité cyclique il correspondrait, l'auteur met en selle le prince du mal dont il dit que « Satan expulse Satan par l'intermédiaire des victimes innocentes qu'il réussit toujours à faire condamner. »  Pour lui, Satan est le « maître de la culture humaine qui n'a d'autre origine que ce meurtre ». Et toujours selon la science girardienne, c'est le diable, en dernier ressort, « qui est à l'origine non seulement de la culture caïnite mais de toutes les cultures humaines… » (p. 140). Se laissera convaincre qui le voudra. Pour ce qui me concerne, s'agissant de commenter la notion de « Satan », je reprends ici en italiques et complète un passage que j'ai écrit dans un article consacré à ce thème.
J'avais en effet « diagnostiqué » l'indubitable présence de l'entité satanique au cœur de la tragique affaire Maélys, du nom de la fillette tuée par un ignoble individu. 
Ma lecture s'est appuyée sur l'enseignement prodigué par mon Maître, Dominique Aubier. Et l'une des choses qu'elle m'a enseignée, c'est que pour aborder la Connaissance, il fallait savoir que les forces du mal existent. Au quotidien, dans nos vies personnelles : « L'ignorance du mal est une carence de notre culture », écrit-elle dans un livre où elle a démontré l'emprise satanique du nazisme (Réponse à Hitler).
La Tradition, précise-t-elle, connaît ses modalités de pensée, ses rituels, ses vices. Elle en a expérimenté la puissance, l'intelligence, la perversion et en a décrit les ressources. « Satan, vous n'y croyez pas ? Ce n'est pas une question de croyance mais d'observation objective. « Les gens ne croient pas au mal. Même quand il les étrangle », écrit Goethe qui a parfaitement cerné la problématique dans Faust. Relisant son œuvre, on s'aperçoit que l'une des astuces de Satan consiste à dérouter nos esprits de sorte que l'on ne croit pas en son existence, ce qui lui permet d'augmenter en puissance, au vu et au su de tout le monde, sans se dissimuler, s'affichant de plus en plus,  jusqu'à ce qu'un éclair de lucidité nous amène soudain à nous dire, mais trop tard : « c'était donc Toi ? »
« Selon ce que j'ai appris par Goethe, Satan est l'acteur du mal absolu, mais il ne peut agir par lui-même : il a besoin d'un bras humain pour perpétrer son projet, besoin d'un exécuteur accomplissant le forfait ; il lui faut devenir homme au motif d'un contrat passé avec lui. Satan et l'homme devenant alors indissociables, unis par un pacte monstrueux. »
J'ai parlé, en d'autres lignes, du meurtrier de la petite Maélys. « Son comportement est typiquement satanique. Par toutes sortes de mensonges, l'assassin, en un premier temps, nie ses actes. L'une des manigances de Satan, outre le meurtre, consiste à augmenter de la douleur qu'il inflige à la victime et aux proches par toutes sortes de procédés se rajoutant à l'acte même. Il n'est pas « juste » le tueur occasionnel d'une enfant. Ce serait se contenter de trop peu. Satan veut plus. Toujours plus de plaisir, jouissance qu'il s'accorde également sur le dos de la collectivité, de la société dont il sait combien elle est démunie de tout outil de compréhension qui permettrait de le démasquer. Cet agissement secret, — le mot « pervers » consacré par les professionnels est bien trop faible pour en décrire l'extraordinaire corruption — est au cœur de son avilissement. Dès lors lui conférer un « portrait psychologique » peut sembler intéressant pour la biographie, à ceci près que Satan ne fait qu'une bouchée de tous les experts venant l'interroger, en ce qu'il domine leur science, étant mieux instruit qu'eux, par une inspiration non livresque mais ontologique : autrement dit, c'est le Mal lui même qui est son instructeur et guide. Il n'entre dans aucune des catégories pré-établies par l'Université, ou au contraire, il les remplit toutes, s'amusant une nouvelle fois de l'étroitesse  des grilles de classification qui prétendraient l' « expliquer ».
Satan est hors norme. Anormal. La « normalité » de l'entendement ne le cerne pas. Il appartient à un autre « registre » que celui du « mal ordinaire ».
C'est là ce que j'écrivais à propos du monstre ayant tué la jeune fille. Dès lors, que penser des lignes de René Girard qui estime — sottisier d'une innocence suprême ou nouvelle manœuvre de Satan désirant étourdir les esprits ? — que « Satan finit par s'expulser lui-même ». En réalité, Satan expulse le Verbe. Et le Verbe une fois expulsé, quelle serait l'éminence du langage d'où Dieu se serait retiré ? Satan expulse l'humanité, afin de prendre sa place et instaurer son règne a-humain. En rien il ne s'expulsera lui-même si personne ne lui en intime l'ordre.

8. Pour comprendre Satan, il faut recourir à l'hébreu.
En hébreu, Satan c'est 
 שטן
 C'est le nom biblique de l'Adversaire. Qui est-il, que veut-il ?
Quelques précisions de mon Maître, la kabbaliste Dominique Aubier :
 —  « Satan est d'abord une information. Trois lettres construisent son unité informationnelle. Schin gaucher, Teit et Noun. Ce qui signifie : le verbe a été entendu du côté gauche de la structure, au bout de la structure « nahach » (le Serpent) et qu'il est devenu l'informateur ». Tout ce qu'il dit et fait est faux du fait de l'inversion initiale.
— « Dans la symbolique hébraïque, Satan, en sa forme active est appelé Samaël… Son envergure psychologique fait son génie… et le rationalisme n'y croit pas. »
—  « Il s'oppose au dynamisme normal de la vie. Il est donc par définition celui qui se met en travers. »
— « Satan déteste la vie, il n'aime que l'immobilité, il hait l'intelligence, et n'aime jouer que de la sienne. » Mais un rien de méditation fondé sur l'Absolu l'anéantit.
— « Satan essaie de retenir l'énergie humaine, il veut empêcher la conscience de passer le pont… Il veut tout immobiliser… D'où son désir de tuer et mettre fin à toute évolution. Il ne craint qu'une chose : la vérité et le déplacement de l'énergie. La spécialité de Satan, c'est de détourner l'énergie à son profit. Il édifie son action sur ce capital de vie volée. »
J'ajoute une précision : il s'arrange pour trouver des dévots à sa cause, qui justifient son action par toutes sortes de manipulations : certains allant même jusqu'à sanctifier son œuvre destructrice y voyant la condition nécessaire du renouveau.

9. Comment vaincre Satan ?
A cela, R. Girard ne répond pas, se persuadant qu'il finit par s'auto-détruire : il n'y aurait donc rien à faire. Or il s'agit, tout au contraire, comme le dit mon Maître, de l'empêcher de triompher. De supprimer les pouvoirs de Satan, le démasquer jusque dans ses ultimes replis. Il convient de dépouiller Satan de sa prérogative, de son pouvoir. Ôter les pouvoirs au tueur revient à diminuer les forces sataniques tout entière. Pour cela, il faut agir et vite. Comment ? D'abord avoir le courage de le nommer, afin de lui opposer les forces qu'il déteste. Or la seule manière de dominer Satan est de recourir à ce qu'il interdit : le modèle d'absolu, le principe de réalité et de Vérité. Satan n'a qu'un seul ennemi : l'Absolu. C'est donc l'Absolu, la Vérité qui en viendront à bout. 
Il faut qu'il sache que : contre Satan se dressent les puissances de la Vie, de l'Amour. Et que l'entrée dans le monde des Humains lui est interdite par la puissance même de l'Amour qu'il a nié.
Ces clarifications anéantissent les conceptions girardiennes qui attribuent à la puissance satanique les forces que seul l'amour peut activer. 

« La fin du désordre » serait, selon l'universitaire, à l'initiative de Satan ? Voilà bien une des somptueuses astuces de Satan, de nous faire croire qu'il serait l'organisateur de la résurrection, et qu'il mériterait en cela, d'être adulé en tant que destructeur agissant pour le bien futur de l'humanité. Pareille théorie suscite chez moi une réaction de rejet et je m'étonne que l'Académicien ait réussi à séduire pendant des décennies un lectorat hypnotisé au point que je me demande si la puissance même de Satan n'aurait pas été à l'œuvre au travers de ses écrits. Car tout en parlant de la puissance de la Croix, de la noble mission du Crucifié, il donne à Satan la prérogative d'être l'acteur par qui la haine cessera : « Satan met fin à l'ordre qu'il a lui-même suscité… » quant à sa victime, elle n'est que « l'intermédiaire par laquelle il réussirait à s'expulser lui-même… » Je n'ai pu m'empêcher, à la lecture de cette thèse, d'en avoir un haut le cœur. Quoi ? Le grand héros de l'aventure humaine serait Satan, et le Crucifié, son indispensable victime ? La mort de Maélys se justifierait en ce que victime innocente, elle permettrait à Satan de s'expulser ? Les grands vertueux de la civilisation seraient donc les Nazis, agissant pour le progrès de la civilisation par l'intermédiaire des victimes qu'ils ont assassinées ? 
Si René Girard a vu Satan tomber comme l'éclair, moi, j'entends au travers de ce titre, le rire formidable de Satan qui, ricanant à l'ombre de la Croix où l'Homme est cloué,  avoue ouvertement son forfait, tout en se gaussant de son subterfuge intellectuel. « Oui, dit-il, en somme, reprenant les termes de l'Auteur, c'est moi qui l'ai amené à la mort et c'est moi que vous remercierez puisque vous croyez que sur sa mort vous allez vous réconcilier. Croyez-vous que je vais m'expulser moi-même, alors que je n'ai jamais été aussi présent parmi vous et que pour rien au monde je ne céderai ma place ? »
René Girard affirme que « Satan chasse Satan… » alors que dans les Evangiles, c'est Jésus qui, à trois reprises, repousse le Prince du Mal. Cela signifierait-il que pour Girard, Satan ne soit Jésus lui-même ? Je laisse ses Lecteurs réfléchir à cette énormité. Elle mériterait sans doute une exégèse sur la puissance qu'a Satan d'usurper et inverser, et tirer à lui les mérites d'une victoire remportée par le Christ… Car si Satan finit par s'auto-détruire ce n'est pas de sa propre initiative, c'est parce qu'ayant essuyé le refus christique, il n'a d'autre solution que s'effondrer en ce qu'il ne reçoit plus aucune nutrition de son En-face. Satan est chassé, non par Satan, mais par l'Initié qui connaît d'une part l'identité satanique, et d'autre part la procédure sacrée menant à la victoire.


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 Post-scriptum facultatif
 10. Sortir de l'impasse girardienne.
René Girard égraine quelques plaisanteries qui amuseront ethnologues et paléontologues, par exemple la théorie selon laquelle « le tombeau est inventé à partir du moment où la coutume de recouvrir les cadavres de pierres se répand en absence de toute lapidation… » Selon R. Girard, les peuples avaient l'habitude de lapider les victimes, les recouvrant de pierres qui devenaient ainsi leurs sépultures. Ils inventèrent le tombeau après avoir renoncé à la lapidation… Je serais bien surpris que les préhistoriens abondent dans le sens de cette théorie…
C'est à la canonnade qu'il envoie d'autres boulets qui semblent avoir fait mouche. Comment toute une école a-t-elle pu suivre son enseignement appuyé sur des idées aussi spongieuses que : « l'humanité est fille du religieux », écrit-il, après avoir affirmé que ce qui était fondateur, c'est le crime. Les deux assertions sont fausses : d'une part, le religieux n'est pas premier : les religions sont des systèmes de codifications symbolistes apparaissant tardivement dans l'histoire de l'humanité ; d'autre part, le crime ne produit pas l'humanité, il la tue. Autre abus tiré à bout portant : « l'humanité sort du religieux archaïque par l'intermédiaire des "meurtres fondateurs"  et des rites qui en découlent… » Où a-t-il observé cela ? L'humanité ne sortira du religieux que par l'exégèse des rites, traditions et Textes. Cette sortie n'est possible que par un acte de mise au clair ouvrant les symbolismes. Appelle-t-il « meurtre fondateur » la publication d'une exégèse libératrice ? Pourquoi cette rhétorique du crime ? Quelle obsession est-ce là que vouloir à tout prix accorder au crime la capacité résurrectionnelle ? Et d'insister : « l'idée du meurtre fondateur… est commune à tous les grands récits d'origine, à la Bible et finalement aux Evangiles… » Ce qui ne laisse d'étonner, c'est que pour forcer l'acceptation de sa théorie, il en appelle à « tous les grands récits » dont il ne cite aucun, et accorde à l'assassinat le privilège d'être l'acte fondateur d'humanité, alors que toute naissance de cycle nouveau procède d'une Union des Contraires et non pas du meurtre de l'un des partenaires.
C'est d'ignorer les archétypes qui fausse le raisonnement du chercheur dont l'attention reste bloquée sur le seul phénomène de la mise à mort. Celle-ci existe en effet, en tant qu'épisode évolutif, dans les rituels qui mettent en scène la nécessaire neutralisation de la « corne de gauche » dans les structures duelles, suivie de l'Union des Contraires et de la surévolution (Cf La Face cachée du Cerveau, chap. VIII p. 281-322), mais il ne s'agit que d'une étape dans un parcours extrêmement balisé à l'intérieur d'un cycle.

« La ritualisation du meurtre est, selon R. Girard, la première institution et la plus fondamentale, mère de toutes les autres, le moment décisif dans l'intervention de la culture humaine. » Etrange principe que l'auteur tente de faire avaliser, érigeant le meurtre comme un totem auquel rendre allégeance en lui reconnaissant une vertu maternelle créatrice de la civilisation. Nous ne pouvons soutenir de tels propos qui nous paraissent relever de la fascination morbide ou d'un traumatisme personnel subi par l'auteur tant il creuse dans ce puits dont il remonte des obsessions. Ainsi, pour lui, « la violence génère par réaction la non-violence » et le meurtre aurait la capacité « d'apaiser la violence et recomposer l'ensemble décomposé ». Quasi sacralisation du crime que l'instituer en fondateur de civilisation : Girard est prisonnier d'une fixation inversante donnant au « Qui Fait » la prérogative initiale. C'est celle qui est au pouvoir, actuellement. Et qu'il s'impose de remplacer par la voie du cœur…

Ce texte est publié dans le livre "Don Quichotte, la Barque enchantée", dans la série des Nouvelles exégèses de Don Quichotte.

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