Edgar Morin était-il vraiment génial ?
par Dominique Blumenstihl-Roth
Edgar
Morin nous a récemment quittés. Une fois les révérences tirées et
toutes déférences rendues, est-il possible d'aborder son œuvre d'un œil
critique ?
1. L'oubli des sources d'inspiration
Sommité intellectuelle, docteur honoris causa
de nombreuses universités, on ne présente plus Edgar Morin à l’heure où
la moindre de ses paroles était considérée comme un oracle des dieux.
Son abondante œuvre (qui pose plus de problèmes qu’elle n’en résout) n’a
pas fait l’objet d’enquêtes de vérification quant à la pertinence de
ses théories et leur prétendue originalité. La classe intellectuelle
criait au génie au moindre de ses propos, sans procéder à aucune
tentative de validation, moins encore pour en déterminer les sources
d’inspiration.
J’en veux pour preuve cette lumineuse « découverte » du chercheur : « Connaître c'est computer »(La Méthode, tome 3), une computation étant, selon lui « une opération sur/via signes/symboles/formes dont l'ensemble constitue traduction/construction/solution - qui prend la forme d'un "complexe organisateur/producteur de caractère cognitif comportant une instance informationnelle, une instance symbolique, une instance mémorielle et une instance logicielle" ». Voilà un langage fort embrouillé alors qu’en réalité, ces quatre instances de la Connaissance ne constituent aucune originalité, ayant été parfaitement identifiées par les traditions et notamment la tradition kabbalistique qui les a formalisées sous la formule du PARDES dont il emprunte le schéma fondamental sans le nommer.
Edgar Morin reprend ce schéma conceptuel de la tradition hébraïque, la formule Pardès
qui conceptualise l’organisation du Réel — de toute réalité — sur
quatre niveaux d’organisation symbolisés chacun par une lettre de
l’alphabet hébreu. Les quatre phases discernées par le savant ne sont
qu’une redite, en un langage pseudo-scientifisé, des quatre seuils
identifiés par une longue tradition de penseurs que cet auteur ne peut
tout à fait ignorer quand bien même il en oublie-renie les origines et
l’extraordinaire héritage.
Pardès est un terme est tiré du Talmud expliquée dans le Pardes Rimonim de Moïse Cordovero. Explication complétée par le Talmud (Haguiga 14b) le Zohar (I, 26b) et le Tikounei Zohar (Tikun 40).
La
technique d’Edgar Morin consiste visiblement à oublier, tout en les
exploitant, sans jamais les citer, les trésors d’une tradition dont il
pense que personne ne la connaît et de développer des concepts dont il
feint d’être l'inventeur sous couvert de pompeuses formules empruntes de
néologismes et de redondances qui épatent des lecteurs peu au fait de
ces sources. On s'aperçoit ainsi de l’extraordinaire effort du chercheur
partant en quête d’une « connaissance de la connaissance de la connaissance…
» C'est un effort louable. Si ce n'est qu'il résorbe la question en
désignant l'objet de la quête sans nous dire jamais où la trouver, cette
connaissance au troisième degré, et de postuler… qu’elle reste
inaccessible. Du haut de quelle autorité émet-il ce dictat ? Le fait que
lui-même ne l'a jamais trouvée, empêcherait-il quiconque de le faire,
ou de l'avoir fait ?
Il faut rénover la pensée, dit-il : que ne le fait-il lui même ?
2. La quête paradoxale de l'objet nié
D'ouvrage en ouvrage, Edgar Morin semblait rechercher ce « code d’universalité », cette « grille d’absolu » (cette terminologie n’est pas de lui mais de l'autrice Dominique Aubier qu'il connaissait fort bien depuis leur engagement dans la Résistance). Il en rejetait cependant toute possibilité de son existence, tout en prônant paradoxalement la poursuite de la quête… pour mieux nier le travail de qui l'aurait trouvé ?
D'ouvrage en ouvrage, Edgar Morin semblait rechercher ce « code d’universalité », cette « grille d’absolu » (cette terminologie n’est pas de lui mais de l'autrice Dominique Aubier qu'il connaissait fort bien depuis leur engagement dans la Résistance). Il en rejetait cependant toute possibilité de son existence, tout en prônant paradoxalement la poursuite de la quête… pour mieux nier le travail de qui l'aurait trouvé ?
Une attitude pathétique d'autant qu'il avait entre les mains ce livre qui réalise la performance à laquelle il appelait : La Face cachée du Cerveau. Publié la première fois en 1989 et réédité et mis à jour en 2012, cet ouvrage présente le Code des archétypes du réel. Il identifie le principe d’unité auquel se réfèrent les cultures et les traditions. C’est de cet ouvrage que le savant a puisé son expression fétiche de « politique des civilisations ». Sans jamais nous dire comment la mettre au point.
Plutôt qu'appuyer sur l'aspect initiatique qui constituait le cœur doctrinal de ce concept, il en a exploité l'opportunité en forgeant une série de platitudes dans l'air du temps comme : « remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être ».
Qui ne serait d'accord avec ce tout-venant de la pensée ? Cette notion
s'inspire, nous signale-t-on, de l'économiste Henri Bartoli, qui
appelait à replacer l’homme au centre de l'économie (l'économie doit
être au service de la vie et non l'inverse). Le sociologue propose de « régénérer les cités, à réanimer les solidarités, à susciter ou ressusciter des convivialités, à régénérer l'éducation ».
Voilà bien une banalité de banalité de chez banalité : un discours
inerte, sans effets sur le réel tant qu'il ne s'appuie pas sur une carte
qui trace les modalités fonctionnelles archétypales et systémiques
fondant la réalité.
Le concept de « politique des Civilisations » est explicité dans le livre Le Réel au Pouvoir. A l’origine, cette notion reposait sur une claire identification du modèle cortical comme référent d’universalité, dont la formule Berechit, premier mot de la Torah, restitue le codage. Cela insupportait le savant de se voir doublé par une pensée qui n'était pas la sienne et non issue de ses catégories. Autant la nier ou mieux : feindre qu'elle n'existe pas.
Dans son livre Le Paradigme perdu, Edgar Morin développe une étude qui nous impressionnerait, si ce n'est qu'elle ne
permet en rien de retrouver ce que l'auteur déclare perdu. Pour déclarer la perte d'une chose, il faut l'avoir jadis possédée. Alors où est-il ce paradigme égaré ? En réalité, écrit Dominique Aubier, « ce paradigme n'est
perdu de vue que par l'Occident rationnel, perdu pour la science prise
au bouillonnement de l'objectivation, mais non pour la Connaissance — à
laquelle la science justement refuse de recourir. »
3. Le grand prestidigitateur
Edgar
Morin avait, à mon sens, quelque chose du grand prestidigitateur. Et
nous sommes tous ainsi faits que nous avons du mal à l'admettre quand
nous sommes abusés par un subtil magicien. Bon public, nous finissons
par applaudir à notre propre naïveté. Il est temps de se réveiller et se
frotter les paupières.
A
y regarder de près, il apparaît en effet que l'artiste ait, soit
exploité des œuvres sans en citer la source, soit qu’il n’ait fait que
resservir, froids et aplatis à la rationalité en vogue, des concepts
connus dont il n’a aucunement percé les secrets. Sa phraséologie creuse
mitonnée dans une sémantique redondante du style « je parle de la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité
» est faite de poncifs. Car enfin, tout initié de quelque tradition que
ce soit, en tout endroit du monde, que ce soit le chamane Sioux, le
moine de Tchao Lin ou le sorcier philippin de l'île de Cebu, interroge à
tout instant les signes que lui envoie la nature pour déterminer sa
conduite. Le moindre aborigène d’Australie, en toute modestie et sans
prétendre à aucun doctorat, construit au quotidien son monde en fonction
du monde extérieur selon une communication intime entre lui et la
nature.
Il ne s’agit, en résumé, rien moins que « lire les signes ». Et justement, comment faire ? Quelle est LA méthode pour lire les signes ? Edgar Morin n'en a pas indiqué la moindre piste.
Mais cessons de parler de lui.
Plus important et essentiel, voici l'ouvrage qui présente le Code des codes (le paradigme retrouvé).
Et pour la lecture des signes :
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