Rechercher dans ce blog

Translate

samedi 10 janvier 2026

Sortir, dire, libérer. Trois principes directeurs de l'actuation quichottienne

Sortir, dire, libérer

par Dominique Blumenstihl-Roth


 

1. Accueillir la révélation menant à la découverte

La révélation des Lettres ne s'est pas opérée par un lent processus adaptatif. C'est un phénomène de fulgurance. Nous vivons parfois ce genre d'événement quand nous sommes face à une interrogation. Un problème se pose. Un mystère se dresse. L'esprit n'en perce pas l'énigme. Une nuit de sommeil, un « hasard » heureux, un signe dont nous percevons le message : soudain tout s'illumine. La solution se présente, elle se donne. Nous disons : « j'ai trouvé » alors qu'en réalité c'est la solution qui est venue vers nous, comme si l'intrigue traçait elle -même la piste à suivre, menant à sa résolution. Bien des scientifiques « reçoivent » leurs découvertes de cette manière. Ils retranscrivent sous forme de démonstration ce qu'ils ont davantage perçu que trouvé, mais ne disent jamais le processus leur ayant inspiré le parcours. Si bien que tout paraît le fruit d'un effort (indéniable) issu de leur laboratoire : oublieraient-ils que la vie vient très largement à leur secours, leur inspirant (ou non) les pistes de recherches ou parfois même leur apportant la solution sur un plateau ? « Tout à coup, j'ai compris que… » Phrase emblématique par quoi le scientifique s'attribue une découverte, résultat issue d'une pensée dont il s'imagine être le propriétaire, alors que c'est la solution au problème posé qui vient s'offrir à l'esprit préparé à la recevoir. Le véritable travail du chercheur consiste dès lors à se rendre capable d'accueillir la révélation menant à la découverte.

 

2. Les Lettres sont de purs éclats d'énergie

La déflagration des Lettres, code fixateur du sens, relève d'une révélation. Une porte s'est soudain ouverte par quoi le sens a pénétré l'esprit. Jaillissement de l'intelligence ayant capté un don lumineux. Et non pas lente captation d'une idée, suite à l'observation patiente d'un animal dont on aurait remarqué les cornes pour ensuite en développer un graphisme d'imitation devenant par la suite écriture d'une lettre. L'Aleph n'est en aucun cas l'expression graphique des cornes d'un taureau, et le Lamed ne procède pas du cou d'une girafe égarée dans le Sinaï. Les Lettres sont de purs éclats d'énergie issue du Qui Sait invisible expédiant son information, elle-même prenant forme lettrique au moment de son entrée dans le Qui fait existentiel qu'il suscite.

Les kabbalistes, dont on connaît la minutie avec laquelle ils scrutent les lettres, estiment qu'il préexiste une Torah antérieure à celle dont nous découvrons le texte et les lettres gravées. Cette première Torah est écrite dans l'abstraction d'une intelligence qui, depuis son « au-delà » jette son verbe dans l' « ici et maintenant », dans notre monde où elle prend forme lisible. Ce n'est pas le beuglement d'un bovidé cornu qui a dessiné, dans l'esprit humain, la prononciation de la première lettre de l'Alphabet, mais la lettre elle-même, jetée dans l'espace sous sa forme écrite qui a fait vibrer les ondes : la lettre s'est faite entendre et voir, à l'individu doté du cerveau adapté à cette fonction, qui savait écouter, regarder, comprendre et conceptualiser.

Ce processus de captation de l'information issu de l'Invisible ne cesse de se produire. C'est pourquoi la Tradition dit que la Révélation sinaïtique s'est produite et se poursuit encore, émanation permanente de l'énergie en direction des cerveaux non soumis à l'astringence de l'obscurité.

 

3. Le rôle des initiés

consiste, d'une part, à dissiper les ténèbres afin que « la lumière soit », d'autre part, à faire en sorte que la lumière continue d'irradier l'esprit afin de lui éviter de sombrer dans les spéculations ratiocinantes menant droit au mur. L'initié saute par-dessus le mur, à moins qu'il le contourne : il s'échappe du « corral » de toute pensée convenue et mise sur la perception qu'il a du Verbe. Perception de messages reçus, soit par le canal d'une audition directe — une voix intérieure et le psychiatre parlera d'hallucination auditive passant toute révélation au couperet de la nomenclature médicale — soit la rencontre avec un être réel ou imaginaire, à l'image d'Ibn' Arabî le célèbre soufi andalou du XIIIe siècle qui bénéficiait régulièrement de rencontres avec Khadir (Khidr), son conseiller cosmique qui le secondait de ses conseils.

Don Quichotte n'est pas moins suspect d'interlocution céleste. Il a, lui aussi, des entretiens réguliers avec son conseiller de la grâce divine. Ce conseiller adopte la forme féminine de Dulcinée. Don Quichotte est, en permanence, en proie à l'extase dulcinéenne. Il s'échappe de l'ordre du convenu et se réclame d'un ordre tout autre qui n'est compréhensible qu'à l'esprit y adhérant déjà. Il est proche, en cela, de la démarche du soufi iranien Rûzbehan (1128-1209), opposé à la primauté de toute loi imposée, préférant « l'irréductible transcendance du ravissement mystique ». Don Quichotte, ambassadeur personnel de Dulcinée dont il assume la mise en œuvre de sa doctrine, bénéficie de l'immunité que lui confèrent les débordements de la grâce. S'échappant des confinements obsolètes, il institue une nouvelle tradition, fondée sur lui-même en tant qu'agent actif, commensal d'une puissance exerçant sur lui une autorité directe. Il en naît une éthique au-delà de la morale sociale, ayant pour principe directeur la dissolution de tout ego au bénéfice de la lumière que prodigue la révélation, lui ordonnant constamment de « sortir », « dire », « libérer ». Nos ouvrages d'exégèses ont la prétention de s'inscrire dans cette tradition et d'assumer, dans la mesure de nos moyens, ces trois principes directeurs de l'actuation quichottienne…
 
 
— Don Quichotte, la Barque enchantée
— Don Quichotte et le secret de Dulcinée