Rechercher dans ce blog

Translate

samedi 18 avril 2026

La Lune s'est levée. Lecture initiatique du film japonais de Kunuyo Tanaka

La lune s'est levée

Lecture initiatique du film, par Dominique Blumenstihl-Roth


Le film japonais « la lune s'est levée », réalisé en 1955, a été tourné dans la ville historique de Nara. Noir et blanc soigné, jeu de contrastes entre ombres et lumières, son esthétique visuelle est remarquable. Les analyses formelles rangent cependant cette œuvre dans la catégorie assez banale des aimables et distrayantes comédies familiales et la critique, au mieux, y voit une description de la sociologie traditionnelle nippone face à la modernité d'une jeunesse aspirant à la liberté. Pour ce qui me concerne, je considère ce film comme une œuvre initiatique de premier plan.


La cinéaste Kunyo Tanaka met en scène un père et ses trois filles dont chacune rencontre son âme-sœur. Aucun obstacle ne semble s'opposer à la réussite des unions si ce n'est la difficulté qu'éprouvent les amoureux à se dire leurs sentiments. Le film relate la problématique du « dire » : comment reconnaître, en soi, le sentiment qui nous habite ? Comment l'exprimer, comment le dire à l'autre ? Comment le recevoir ? Difficulté accrue dans une société traditionnelle où les rapports humains sont strictement conditionnés par des codes dont la sévérité peut étouffer la respiration vitale de la jeunesse.

Ce film montre qu'il existe, dans le respect de l'antique tradition, de grandes souplesses par quoi la vivacité toujours renouvelée de la jeunesse traverse l'immuable. Tout peut et doit se dire, dès lors que la forme respectueuse du code est adoptée. D'inventifs subterfuges piègent les pudeurs dont l'excès risquerait de compromettre les retrouvailles des amants. Des voies métaphoriques raffinées ouvrent les chemins et permettent aux cœurs de s'exprimer : modernité absolue de la communication amoureuse par un code qui, sans attenter à la tradition, la transgresse sans la blesser. 

 

I. Les retrouvailles

L'élégante Ayako et son fiancé Amamiya se retrouvent. Ils se connaissent de longue date et ont gardé l'un de l'autre un intense souvenir… qu'ils se refusent de formuler. Formeront-ils un couple à l'occasion de leurs retrouvailles ? Ils n'osent s'avouer l'affection qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Setsuko, la jeune sœur d'Ayako, démasque les sentiments réprimés :  en habile Célestine, elle dissout les cristallisations des timorés et compose, à leur insu, les conditions favorables à leur union. Elle recourt à d'imaginatives espiègleries, mensonges et substitutions non seulement pardonnables mais indispensables pour déjouer les conformismes que les amoureux dressent, par eux-mêmes, à l'encontre de leurs sentiments.

Le rapprochement ayant eu lieu, les amants renforcent leurs échanges à distance et communiquent entre eux au moyen d'un code chiffré. Leurs énigmatiques rébus intriguent la famille de la jeune femme. Que signifient les chiffres 3755 — « ha nana gogo » — qu'Amamiya envoie par télégramme à sa promise ? Serait-ce une adresse, un numéro d'appel ? Chizuru, l'autre sœur d'Ayako, émet une suggestion qui se rapproche de la vérité : si c'était le numéro 3746, cela serait l'adresse de la librairie. Est-ce du côté de la littérature qu'il faut chercher la réponse ? Très vite Ayako saisit le sens du message. Lui étant destiné, son esprit en reçoit l'intention subliminale pudiquement cachée sous le voile numérique. Elle répond à l'expéditeur resté anonyme en code chiffré : 666. Nouveau mystère ! Les trois chiffres alignés signifient-ils trois fois « non » comme se l'imaginent certains ?

La clé de lecture est éminemment poétique, et il fallait être de subtils lettrés, comme les deux amants, pour songer à s'envoyer, sous ce chiffrage, des versets numérotés, tirés, les premiers, d'un poème du recueil « Man' Yoshu » classique de la littérature nippone : « Sa beauté rayonne au-dessus des montagnes et des rivières qui séparent et entravent » ; à quoi Ayako avoue, sous le codage, par les délicates lignes du poète Otomo No Sakanoue : « Peu de temps s'est écoulé depuis notre rencontre, pourtant vous occupez constamment mon esprit. »

 

II. Le code secret

L'usage d'un code pour dire le vrai dans un contexte qui ne le permet guère est le procédé initiatique qu'emploie Cervantès quand il rédige Don Quichotte, vaste traité kabbalistique sous l'apparence anodine, voire ridicule, d'un roman picaresque. Qui soupçonnerait que sous ce masque se dissimule l'œuvre magistrale par quoi l'écrivain espagnol — qui passe pour un inculte aux yeux de certains milieux universitaires — transmet non seulement l'enseignement de l'antique tradition hébraïque, mais ouvre la porte à une mise au clair explicative des symboles et des archétypes actifs dans le référentiel biblique ? Tout peut se dire dès lors que la muraille prudentielle est assez solide. Respect de l'ordre établi contre quoi il est vain de se dresser frontalement sans risquer d'en subir la férocité du contrecoup, présentation des garanties et certificats de conformité : habillage en règle sous vêture traditionnelle et cependant, « sous le manteau je tue le roi », écrit Cervantès dans sa préface en guise d'avertissement au lecteur invité à aiguiser sa vue pour lire entre les lignes.

 

III. Lire entre les lignes 

C'est précisément ce que fait la jeune Setsuko quand elle découvre le codage qu'utilise sa sœur. Il fallait ouvrir le livre qui servait de support au cryptage pour voir clair dans leurs échanges. Reste qu'elle aussi, effervescente jeunesse, connaît l'appel du sentiment. Qu'elle s'habille en jupe ou qu'elle enfile le pantalon — nous sommes en 1955 et ce n'était, même en Europe, guère admis par l'inquisition masculine — cette marque extérieure de modernité ne la préserve pas du poids des règles ancestrales dont elle a intériorisé l'autorité. Sa volonté d'être est vibrante, s'active quand il s'agit de favoriser le mariage de sa sœur, mais se contracte dès lors que sa propre féminité est en cause. Elle claironne fièrement qu'elle aurait tous les courages pour déclarer ses sentiments et d'aller au-devant de son bonheur, si ce n'est qu'au moment de devoir reconnaître qu'elle est amoureuse de son ami Shoji, elle opère un retournement colérique contre elle-même. D'avoir découvert qu'elle aimait, cette soudaine prise de conscience la plonge dans une absurde contraction égotiste d'isolement, l'incitant à rejeter la réalité du sentiment qui la submerge. Son ami, quant à lui, homme de lettres, ne craint pas de dire les mots simples et justes. Il est homme de cœur, il connaît la nécessité d'accorder la parole au sentiment. Il met Setsuko face au réel. Il est temps que cessent les enfantillages : le temps est de la partie (plans insistés sur la montre-bracelet du jeune homme), temps qu'elle accepte la réalité de leur union de longue date décidée par le destin, qu'elle reconnaisse l'existence entre eux de l'amour et qu'elle le dise. Une seule fois suffira, qui vaudra pour toute leur vie. Noble exigence qui libère la jeune fille de l'emprise d'une adolescence prolongée et projette le couple dans l'existence de deux adultes responsables.

 

IV. Trois niveaux d'organisation 

Reste la troisième fille, Chizuru, l'aînée de la famille. Restera-t-elle seule à la maison au côté de son vieux père ? Elle est veuve depuis deux ans, cependant jeune encore. Son père estime qu'elle aurait tort de se sacrifier à une tradition qui voudrait qu'elle demeurât fidèle à jamais d'un défunt. Il lui conseille de ne pas se contenter de regarder les autres, mais de se regarder courageusement elle-même : n'a-t-elle pas de l'affection pour son ami Takasu que l’on ne voit apparaître discrètement que trois fois ? Le film ne racontera pas l'histoire de cette troisième union que le spectateur déduira par lui-même : le non-dit en dit bien assez à qui sait observer le jeu des regards et des paroles — dites ou silenciées — touchant l’âme des concernés.

Trois destins de trois jeunes femmes s’écrivent là en parallèles. Le traitement narratif est serré au plus près des concepts archétypaux : redoublements (les re-trouvailles), échanges latéraux entre les polarités, négations, inversions, intervention du « tenon », retournements, isolement du partenaire dans l'impasse, passage au labyrinthe, union des opposites. Ce film active singulièrement nos neurones-miroirs qui apprécieront l’effet qu’opère en nous ce magistral déroulé d’archétypes, endossé par d’excellents comédiens dont la sincérité traverse l’écran.

C’est un grand film, à voir au moins deux fois, les yeux d'abord émerveillés, ensuite écarquillés pour en repérer la grammaire initiatique. Celle-ci ne saurait échapper aux lecteurs de La Face cachée du Cerveau qui en délivre… le Code.

 

Réf : La Lune s'est levée, film japonais de Kunyo Tanaka, sur un scénario de Ryosuke Saito et Yasujiro Ozu, 1955, avec : Yoko Sugi, Hisako Yamane, Mie Kitahara, Ko Mishima. A voir sur Youtube.

Le Code de lecture des archétypes : La Face cachée du Cerveau, Dominique Aubier. (The Hidden Face of the Brain).