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lundi 22 juin 2026

La canicule est à l'image de notre pensée: prête à dévaster le monde par Dominique Blumenstihl-Roth

La canicule est à l'image de notre pensée:

prête à dévaster le monde 


par Dominique Blumenstihl-Roth

La canicule (été 2013, été 2019, été 2025, été 2026) est un indice trahissant l'état de notre civilisation. Nous sommes la planète et elle nous ressemble. Nous faisons corps avec elle et elle avec nous. Savons-nous l'aimer, l'habiter respectueusement ? Et elle, de son côté, continuera-t-elle de nous laisser vivre en elle ? Le  feu, lié à l'état caniculaire, non seulement nous guette ou nous menace, mais il s'exprime.
 
Il y a plusiurs années, j'ai alerté à ce sujet sur le blog : quel est le sens des cataclysmes.
 
1. La canicule entraîne la sécheresse
Elle est à l'image de notre pensée : prête à dévaster le monde pourvu que notre petit intérêt soit sauvegardé, à ceci prêt que nous ne sauverons rien si le monde est anéanti. Où commence la dévastation ? Je ne parle pas ici des forêts amazoniennes dont on s'émeut beaucoup d'autant qu'elles sont loin de chez nous, mais de nos critères de pensée, ce que Nietzsche appelait Verwüstung. Il entendait par là la désolation au-delà de la simple destruction : l' anéantissement de l'être.
Nous étions persuadés que nos systèmes allaient se survivre pour l'éternité. Nous étions si bien installés dans notre croyance en l'éternelle productivité et expansion infinies. Un coup de sécheresse caniculaire et tout s'arrête, y compris nos centrales nucléaires, nos TGV dont on avait tant prisé la haute valeur technologique. La canicule devrait nous donner un coup de modestie sur la tête…

2. Canicule
sécheresse, et désolation
Hannah Arendt écrit, dans son essai Qu'est-ce que la politique, que le désert abolit, tandis que la désolation cultive précisément et étend tout ce qui garrote et tout ce qui empêche.
Serions-nous entrés en période de désolation dont la canicule serait le signe ?
La sécheresse des esprits est-elle responsable de la sécheresse qui s'étend sur le pays ? La pensée courte, essentiellement matérialiste, axée sur la rentabilité financière… la sécheresse des âmes, la pauvreté des cœurs, la violence exercée contre toutes les formes d'espérances et d'élévation, le rabaissement général du rapport à la Vie et la négation du Principe de Création au profit du Principe de dévastation. Quelques séances de coaching (sur quels modules efficaces éprouvés ?) suffiraient-elles à remettre l'humanité sur les rails ? Quels rails ? La canicule les a sévèrement déformés. Preuve que les anciennes structures ne peuvent plus accueillir les nouvelles énergies exigeant de toutes nouvelles voies.

« La désolation de la terre peut s'accompagner d'un haut standing de vie, écrit encore Hannah Arendt… et tout hanter de la façon la plus sinistre, à savoir, en se cachant… » Une désolation organisée donc, qui prévoit, dans sa mise en œuvre, la dissimulation de son véritable projet qui est d'anéantir.
Vivons-nous une telle période ?
Notre capacité d'accoutumance est telle que nous risquons de ne pas nous en apercevoir, confortés que nous sommes de rêver des alternatives possibles : un peu d'écologie raisonnable remettrait les choses en ordre, sans rien changer au fond de notre conception de la vie sur terre. Un peu de saupoudrage social suffirait à calmer les angoisses et le « système » se sauverait lui-même, tout en interdisant le véritable transfert de l'énergie. On améliore en quelque sorte le sort de l'esclave en lui enlevant la chaîne, tout en lui interdisant de jamais quitter la plantation. S'accoutumant à ce nouveau confort, il sera reconnaissant à l'égard de la férule cachée ne s'abattant pas moins le moment venu. 
Nous nous habituons à l'intolérable, poursuit Hannah Arendt en des termes très sévères qui pourraient surprendre (ou insurger) les spécialistes : « grâce aux moyens d'adaptation que nous fournissent la psychologie et la psychanalyse, dans son uniformité monstrueuse et la fadeur des catégories qu'elle invente, agent de désertification en ce qu'elle efface les richesses de l'amour, du cœur, réduisant tout à la petitesse des pulsions sexuelles… » A noter que la philosophie non plus, n'a en rien résolu la question de la désertification des esprits : autant de philosophies qu'il y a de philosophes, autant de modèles et d'anti-modèles qu'il existe de penseurs.
 
3. Restent les Îles, les Oasis
« Si les Oasis ne demeuraient intactes, nous ne saurions plus comment respirer… » Quelles oasis ? Où sont-elles ? 
Pour moi, les Îles-Oasis, ce sont les Lectrices (teurs) de ce Blog ; ce sont les livres et films de mon Maître. Les Oasis, ce sont les espaces, les êtres épris de liberté, capables de n'être pas inféodés au dogme des idées à la mode, des conventions institutionnelles, des appareils prétendant distiller leur autorité. Les Îles-Oasis, ce sont les déviances (non violentes) défiant l'Ordre et sa coercition, les insurrections de l'âme étouffée, les infatigables compagnons du Livre révélatoire. Les Îles-Oasis, ce sont les Amis de Don Quichotte, car ils ne renoncent pas à rendre fertile le monde de leur semence, à recevoir cette semence en leur terre généreuse.
Que faire ?
Un nouveau monde, doté d'une nouvelle politique, écrivait Tocqueville, sans préciser sur quoi cette nouvelle politique serait fondée. Il me semble qu'il est temps non pas d'inventer des philosophies, mais de fertiliser les terres de résurrection déjà existantes, recevant la génération qui se dotera de la « nouvelle pensée » : la pensée initiatique. Cette pensée initiatique, elle aussi, est tenue de se renouveler, d'intégrer les mises à jour et se départir des obsolescences où certaines institutions, voudraient la maintenir. J'en appelle, pour
Rebâtir le monde… à une politique (po-éthique), fondée sur la connaissance du Motif d'universalité.
 

4. D'un point de vue initiatique

La canicule  exprime l'état maximal de l'entropie en Tzadé final. C'est la situation de la France dont la première lettre de son nom en hébreu est un Tzadé. 
צ
Les deux polarités, nettement dessinées sur le haut de la lettre, se font face. Le côté « Qui Fait » (à gauche) présente une ligne continue, linéaire. Elle est convaincue de la continuité permanente des choses. Et c'est là que la maison brûle. Du côté « Qui Sait » (à droite), surgit la possible alternative. De ce côté se situe la Connaissance, sous ses diverses formes apparues au cours de l'Histoire humaine. La difficulté, sur la branche droitière, c'est que la Connaissance qui présente l'alternative, est restée bloquée sur les approches archaïques, sans que nous ayons intégré les avancées et les mises à jour actualisantes. Nous avons donc d'une part, un système ultra-matérialiste qui s'effondre et qui veut à tout prix se survivre et d'autre part le secteur de la Connaissance sclérosé dans les acceptions passéistes.
Ces clés de la Connaissance rénovées sont dévoilées. C'est Le Code des Codes, à la portée de tous, et pour les générations futures.
 
Références :
 
La Face cachée du Cerveau (Le Code des codes)
 
Ces livres sont disponibles sur le site de l'auteure

vendredi 12 juin 2026

Edgar Morin était-il vraiment génial ? par Dominique Blumenstihl-Roth

Edgar Morin était-il vraiment génial ?

par Dominique Blumenstihl-Roth
 
Edgar Morin nous a récemment quittés. Une fois les révérences tirées et toutes déférences rendues, est-il possible d'aborder son œuvre d'un œil critique ?

 
1. L'oubli des sources d'inspiration
Sommité intellectuelle, docteur honoris causa de nombreuses universités, on ne présente plus Edgar Morin à l’heure où la moindre de ses paroles était considérée comme un oracle des dieux. Son abondante œuvre (qui pose plus de problèmes qu’elle n’en résout) n’a pas fait l’objet d’enquêtes de vérification quant à la pertinence de ses théories et leur prétendue originalité. La classe intellectuelle criait au génie au moindre de ses propos, sans procéder à aucune tentative de validation, moins encore pour en déterminer les sources d’inspiration.

J’en veux pour preuve cette lumineuse « découverte » du chercheur : « Connaître c'est computer »(La Méthode, tome 3), une computation étant, selon lui « une opération sur/via signes/symboles/formes dont l'ensemble constitue traduction/construction/solution - qui prend la forme d'un "complexe organisateur/producteur de caractère cognitif comportant une instance informationnelle, une instance symbolique, une instance mémorielle et une instance logicielle" ». Voilà un langage fort embrouillé alors qu’en réalité, ces quatre instances de la Connaissance ne constituent aucune originalité, ayant été parfaitement identifiées par les traditions et notamment la tradition kabbalistique qui les a formalisées sous la formule du PARDES, dont il emprunte le schéma fondamental sans le nommer.

Edgar Morin reprend ce schéma conceptuel de la tradition hébraïque, la formule Pardès qui conceptualise l’organisation du Réel — de toute réalité — sur quatre niveaux d’organisation symbolisés chacun par une lettre de l’alphabet hébreu. Les quatre phases discernées par le savant ne sont qu’une redite, en un langage pseudo-scientifisé, des quatre seuils identifiés par une longue tradition de penseurs que cet auteur ne peut tout à fait ignorer quand bien même il en oublie-renie les origines et l’extraordinaire héritage.
PaRDeS est une formule en acronymes, dont chaque lettre (Pé, Rech, Dalet, Samer) désigne une étape spécifique de la pensée s'organisant dans un cortex parfait où l'énergie traverse toutes les couches cérébrales. La formule a été mise au point par Rabbi Aqiba (Ier-IIe siècle à Césarée). Le terme est tiré du Talmud, expliqué dans le Pardes Rimonim de Moïse Cordovero (1522-1570). Explication complétée par le Talmud (Haguiga 14b) le Zohar (I, 26b) et le Tikounei Zohar (Tikun 40).

La technique d’Edgar Morin consiste visiblement à oublier, tout en les exploitant, sans jamais les citer, les trésors d’une tradition dont il pense que personne ne la connaît et de développer des concepts dont il feint d’être l'inventeur sous couvert de pompeuses formules empruntes de néologismes et de redondances qui épatent des lecteurs peu au fait de ces sources. On s'aperçoit ainsi de l’extraordinaire effort du chercheur partant en quête d’une « connaissance de la connaissance de la connaissance… » C'est un effort louable. Si ce n'est qu'il résorbe la question en désignant l'objet de la quête sans nous dire jamais où la trouver, cette connaissance au troisième degré, et de postuler… qu’elle reste inaccessible. Du haut de quelle autorité émet-il ce dictat ? Le fait que lui-même ne l'a jamais trouvée, empêcherait-il quiconque de le faire, ou de l'avoir fait ?
Il faut rénover la pensée, dit-il : que ne le fait-il lui-même ?
 
2. La quête paradoxale de l'objet nié
D'ouvrage en ouvrage, Edgar Morin semblait rechercher ce « code d’universalité », cette « grille d’absolu » (cette terminologie n’est pas de lui mais de l'autrice Dominique Aubier qu'il connaissait fort bien depuis leur engagement dans la Résistance). Il en rejetait cependant toute possibilité de son existence, tout en prônant paradoxalement la poursuite de la quête… pour mieux nier le travail de qui l'aurait trouvé ?
Une attitude pathétique d'autant qu'il avait entre les mains ce livre qui réalise la performance à laquelle il appelait : La Face cachée du Cerveau. Publié la première fois en 1989 et réédité et mis à jour en 2012, cet ouvrage présente le Code des archétypes du réel. Il identifie le principe d’unité auquel se réfèrent les cultures et les traditions. C’est de cet ouvrage que le savant a puisé son expression fétiche de « politique des civilisations ».
Plutôt qu'appuyer sur l'aspect initiatique qui constituait le cœur doctrinal de ce concept, il en a exploité l'opportunité en forgeant une série de platitudes dans l'air du temps comme : « remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être ». Qui ne serait d'accord avec ce tout-venant de la pensée ? Cette notion s'inspire, nous signale-t-on, de l'économiste Henri Bartoli, qui appelait à replacer l’homme au centre de l'économie (l'économie doit être au service de la vie et non l'inverse). Le sociologue propose de « régénérer les cités, à réanimer les solidarités, à susciter ou ressusciter des convivialités, à régénérer l'éducation ». Voilà bien une banalité de banalité de chez banalité : un discours inerte, sans effets sur le réel tant qu'il ne s'appuie pas sur une carte qui trace les modalités fonctionnelles archétypales et systémiques fondant la réalité.

Le concept de « politique des Civilisations » est explicité dans le livre Le Réel au Pouvoir. A l’origine, cette notion reposait sur une claire identification du modèle cortical comme référent d’universalité, dont la formule Berechit, premier mot de la Torah, restitue le codage au travers d'une lecture lettrique du mot. Cela insupportait le savant de se voir doublé par une pensée qui n'était pas la sienne et non issue de ses catégories. Autant la nier ou mieux : feindre qu'elle n'existe pas.
 
Dans son livre Le Paradigme perdu, Edgar Morin développe une étude qui nous impressionnerait, si ce n'est qu'elle ne permet en rien de retrouver ce que l'auteur déclare perdu. Pour déclarer la perte d'une chose, il faut l'avoir jadis possédée. Alors où est-il ce paradigme égaré ? En réalité, écrit Dominique Aubier, « ce paradigme n'est perdu de vue que par l'Occident rationnel, perdu pour la science prise au bouillonnement de l'objectivation, mais non pour la Connaissance — à laquelle la science justement refuse de recourir. »

3. Le grand prestidigitateur
Edgar Morin avait, à mon sens, quelque chose du grand prestidigitateur. Et nous sommes tous ainsi faits que nous avons du mal à l'admettre quand nous sommes abusés par un subtil magicien. Bon public, nous finissons par applaudir à notre propre naïveté. Il est temps de se réveiller et se frotter les paupières.
A y regarder de près, il apparaît en effet que l'artiste ait, soit exploité des œuvres sans en citer la source, soit qu’il n’ait fait que resservir, froids et aplatis, des concepts connus dont il n’a aucunement percé les secrets. Sa phraséologie creuse mitonnée dans une sémantique redondante du style « je parle de la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité » est faite de poncifs. Car enfin, tout initié de quelque tradition que ce soit, en tout endroit du monde, que ce soit le chamane Sioux, le moine de Tchao Lin ou le sorcier philippin de l'île de Cebu, interroge à tout instant les signes que lui envoie la nature pour déterminer sa conduite. Le moindre aborigène d’Australie, en toute modestie et sans prétendre à aucun doctorat, construit au quotidien son monde en fonction du monde extérieur selon une communication intime entre lui et la nature.
Il ne s’agit, en résumé,  rien moins que « lire les signes ». Et justement, comment faire ? Quelle est LA méthode pour lire les signes ? Edgar Morin n'en a pas indiqué la moindre piste.
 
Mais cessons de parler de lui.
Plus important et essentiel, voici l'ouvrage qui présente le Code des codes (le paradigme retrouvé).


Et pour la lecture des symboles et des signes :

dimanche 24 mai 2026

Don Quichotte, ou la vérité de celui qui dit vrai, par Dominique Blumenstihl-Roth

 Don Quichotte, ou la vérité de celui qui dit vrai

par Dominique Blumenstihl-Roth


1. L'offrande de l'action 

Les expériences que mène Don Quichotte ne sont pas souvent couronnées de succès. Son initiative ne procède jamais de la perspective d'un gain matériel. Son rapport à l'argent est pratique, sans attachement. Son rapport au « faire » est dégagé du bénéfice qu'il pourrait en tirer à titre personnel. « C'est l'action seule qui te concerne, jamais ses fruits. Que le fruit de l'action ne soit donc jamais ton motif, et qu'à l'inaction non plus tu ne sois jamais attaché. » Cette parole de Krishna, tirée de la Bhagavad Gîtâ, chap. 2, verset 47, destinée à sceller l'initiation d'Arjuna, Don Quichotte la fait sienne en offrant ses actes à la Chékinah. Par ce renoncement à la volonté propre, ses actions deviennent des oblations qui compensent l’absence de profit matériel — auquel il ne pense jamais. Dès lors, affronter les moulins à vent ou les moulins à foulons, libérer des galériens ingrats, ou délier le jeune Andrès sous le fouet d'un laboureur : ces actes s’imposent comme de pures nécessités éthiques. Cela devait être accompli précisément parce qu’un être libre ne pouvait s’y soustraire.

Affranchi de la petitesse du raisonnement objectivant, Don Quichotte exige des marchands de soie la reconnaissance de Dulcinée du Toboso. Il affirme l'intransigeance de sa « raison » face aux extravagances du Chevalier des Miroirs. Chez Don Quichotte, la dualité entre action bonne ou mauvaise s’efface au profit de l’action pure, réalisée dans « l'union avec le divin ». Il dédie chaque geste à l’impératrice de son âme et proclame : « jamais je n'abandonnerai celle qui me voit partout et voit tout en moi »*. En réciprocité, Dulcinée ne rompra jamais le lien qui l’unit à lui.

 Don Quichotte s’échappe de la loi ordinaire. Il endosse une armure, un statut mystique. Cela lui confère une immunité diplomatique : il brave l'Inquisition, malmène les ordres religieux — les moines de l'ordre de Saint Benoît passent un mauvais moment avec lui au chapitre 8, vol. I. Il traverse les châteaux de la haute noblesse et n’apprécie les fastes du duc et de la duchesse que dans la mesure du temps imparti à sa mission. Sa véritable demeure ? Elle réside dans ce que Dulcinée lui accorde : lui ayant tout donné, il reçoit en retour la plénitude de la Grâce et son accompagnement.  Il nous paraît fou ? C'est parce qu'il est cet « errant » qui a déchiré le « filet de l'illusion » où nous nous débattons encore, nous, les entravés des jurisprudences fondées sur la rentabilité sacralisée du « faire ».

 

2. Don Quichotte est indestructible…

car il est réfugié en Elle. Il accomplit ce prodige que les traditions initiatiques du monde connaissent : « Fixe ta pensée sur Moi, laisse ta raison entrer en Moi, alors, sans aucune doute, tu feras demeure en Moi. » (Bhagavad, chap 12, v. 4) Dès lors, aucune crainte ne peut l’atteindre. « Ces guerriers sont déjà vaincus par Moi. Sois la cause extérieure de leur défaite, sois Mon instrument. » (Bhabavad chap. 11, v. 33) 

La Chékinah-Dulcinée lui garantit une victoire. À Samson Carrasco, déguisé en Chevalier de la Blanche Lune qui tente de le briser, il inflige un échec cuisant par sa seule persévérance. Même jeté à terre, même sous la pointe de l'épée, Don Quichotte refuse de nier son absolu. À l’instant du suprême abandon, au chapitre 64, vol. II, gisant dans la poussière, il magnifie Dulcinée. Il en obtient un retournement complet de la situation : l’étudiant de Salamanque finit par abdiquer et déclame, à son tour, son allégeance à la Dame**.

 

3. Don Quichotte agent du dévoilement 

Instrument de la Présence, Don Quichotte, s’augmente page après page, d'une tension vers l’avenir qui l’appelle. C’est pourquoi il est dit « andando ». Il appelle sans cesse à… sa propre relecture et à l'exégèse de son langage et de ses actes symboliques. Envers et contre tout, il persiste dans le portage de l’Arche. Fidèle aux normes de conduite (la Halaka) imposées par le Texte, il consolide cette marche par la révélation dont il bénéficie par son pouvoir de voyance et son commentaire. Il est le pédagogue par l’action qui, elle-même, en appelle au décryptage. Il en devient agent de messianisme démonstratif. Balayant les pétrifications des timorés ou la négation de ses adversaires, il les propulse tous vers une raison autre, plus haute, venue de « plus loin ». Dissolution des crispations dogmatique. Ouverture d’un nouveau cycle : celui du dévoilement. Fin de l’ésotérisme et dégagement de l’identité du modèle — mise au clair de la « carte de d’Inconnu » : Don Quichotte la donne à voir. En tant que guide de ce voyage spirituel, il conduit son lecteur au comble de la liberté : il est « la vérité de celui qui dit vrai. »

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*  La citation concernant Don Quichotte est adaptée de Bhagavad, chap. 5, verset 10 : « jamais je n'abandonnerai celui qui me voit partout et voit tout en moi ; et lui, non plus, ne perdra jamais plus le lien avec moi.».  

** Don Quichotte, chap. 64, vol. II, p. 1020. « Pousse, chevalier, pousse ta lance, et ôte-moi la vie, puisque tu m'as ôté l'honneur/ Oh ! non, certes je n'en ferai rien, s'écria le chevalier de la Blanche-Lune, Vive, vive en sa plénitude la renommée de Madame Dulcinée du Toboso. »  

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Exégèse de Don Quichotte (en 5 volumes par Dominique Aubier)

Don Quichotte et Dulcinée

 

mardi 5 mai 2026

Réponse à Hitler. La Mission juive. Un livre de Dominique Aubier. Contre l'antisémitisme

Réponse à Hitler
La Mission juive

Un livre exceptionnel de Dominique Aubier

(éditions Qorban)


Ce livre est une vraie réponse à Hitler, en ce sens qu'il montre en quoi le nazisme a échoué et ne saurait jamais réussir. Car tout à l'opposé de la tentative d'extermination et de l’antisémitisme se dresse l'Alliance, le contrat intime et privilégié que le Créateur a établi avec l'Humanité tout entière. Le peuple hébreu dont « l'élection » est bien plus une responsabilité qu'un privilège, porte en lui et sur lui la marque symbolique culturelle de cet attachement : la circoncision à huit jours.

Dominique Aubier explique ce rituel en corrélation avec les sciences. Elle en explicite la symbolique et dégage la signification. La performance est belle que découvrir la valeur et la portée exacte de cet acte par lequel l’individu se voit accorder sa première noblesse au sein d’une tradition. L'éveil à l'esprit s’inscrit symboliquement dans son corps, comme acte mémoriel ineffaçable.

Ouvrir l’énigme de ce rite conduit à libérer d’autres secrets, dont celui des sephiroth. L’auteure nous en livre les clés : cernant avec efficience le milieu où le symbole trouve sa place, dans les zones cérébrales significatives de la pensée. ce livre s’appuie sur une lecture étayée du Sepher ha Bahir et du Sepher Ha Zoharet du Sepher Yetsira. Il en résulte un décryptage magistral de la formule du Pardès, chère à Rabi Aquiba. Ce livre présente une mise au clair exceptionnelle du sens de l’Alliance avec le principe de Création. Antidote aux idées nauséabondes du nazisme, ce livre est une réponse puissante et définitive à l’antisémitisme.


Réponse à Hitler
La Mission juive


Par Dominique Aubier, éditions du Qorban, édition originale 322 pages,
16 x 24 cm, livre cousu, typographié par Arte Graficas Solers sur papier de luxe.

samedi 18 avril 2026

La Lune s'est levée. Lecture initiatique du film japonais de Kunuyo Tanaka

La lune s'est levée

Lecture initiatique du film, par Dominique Blumenstihl-Roth


Le film japonais « la lune s'est levée », réalisé en 1955, a été tourné dans la ville historique de Nara. Noir et blanc soigné, jeu de contrastes entre ombres et lumières, son esthétique visuelle est remarquable. Les analyses formelles rangent cette œuvre dans la catégorie assez banale des aimables et distrayantes comédies et la critique, au mieux, y voit une « intéressante déclinaison féministe d’un microcosme familial », une description de la sociologie traditionnelle nippone face à la modernité d'une jeunesse aspirant à la liberté.

Pour ce qui me concerne, je considère ce film comme une œuvre initiatique de premier plan.

 


 

La cinéaste Kunyo Tanaka met en scène un père et ses trois filles dont chacune rencontre son âme-sœur. Aucun obstacle ne semble s'opposer à la réussite des unions si ce n'est la difficulté qu'éprouvent les amoureux à se dire leurs sentiments. Le film relate la problématique du « dire » : comment reconnaître, en soi, le sentiment qui nous habite ? Comment l'exprimer, comment le dire à l'autre ? Comment le recevoir ? Difficulté accrue dans une société traditionnelle où les rapports humains sont strictement conditionnés par des codes dont la sévérité peut étouffer la respiration vitale de la jeunesse.

Ce film montre qu'il existe, dans le respect de l'antique tradition, de grandes souplesses par quoi la vivacité toujours renouvelée de la jeunesse traverse l'immuable. Tout peut et doit se dire, dès lors que la forme respectueuse du code est adoptée. D'inventifs subterfuges piègent les pudeurs dont l'excès risquerait de compromettre les retrouvailles des amants. Des voies métaphoriques raffinées ouvrent les chemins et permettent aux cœurs de s'exprimer : modernité absolue de la communication amoureuse par un code qui, sans attenter à la tradition, la transgresse sans la blesser. 

 

I. Les retrouvailles

L'élégante Ayako et son fiancé Amamiya — ingénieur des télécommunications — se retrouvent. Ils se connaissent de longue date et ont gardé l'un de l'autre un intense souvenir… qu'ils se refusent de formuler. Formeront-ils un couple à l'occasion de leurs retrouvailles ? Ils n'osent s'avouer l'affection qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Setsuko, la jeune sœur d'Ayako, démasque les sentiments réprimés :  en habile Célestine, elle dissout les cristallisations des timorés et compose, à leur insu, les conditions favorables à leur union. Elle recourt à d'imaginatives espiègleries, mensonges et substitutions non seulement pardonnables mais indispensables pour déjouer les conformismes que les amoureux dressent, par eux-mêmes, à l'encontre de leurs sentiments.

Le rapprochement ayant eu lieu, les amants renforcent leurs échanges à distance et communiquent entre eux au moyen d'un code chiffré. Leurs énigmatiques rébus intriguent la famille de la jeune femme. Que signifient les chiffres 3755 — « ha nana gogo » — qu'Amamiya envoie par télégramme à sa promise ? Serait-ce une adresse, un numéro d'appel ? Chizuru, l'autre sœur d'Ayako, émet une suggestion qui se rapproche de la vérité : si c'était le numéro 3746, cela serait l'adresse de la librairie. Est-ce du côté de la littérature qu'il faut chercher la réponse ? Très vite Ayako saisit le sens du message. Lui étant destiné, son esprit en reçoit l'intention subliminale pudiquement cachée sous le voile numérique. Elle répond à l'expéditeur resté anonyme en code chiffré : 666. Nouveau mystère ! Les trois chiffres alignés signifient-ils trois fois « non » comme se l'imaginent certains ?

La clé de lecture est éminemment poétique, et il fallait être de subtils lettrés, comme les deux amants, pour songer à s'envoyer, sous ce chiffrage, des versets numérotés, tirés, les premiers, d'un poème du recueil « Man' Yoshu » classique de la littérature nippone : « Sa beauté rayonne au-dessus des montagnes et des rivières qui séparent et entravent » ; à quoi Ayako avoue, sous le codage, par les délicates lignes du poète Otomo No Sakanoue : « Peu de temps s'est écoulé depuis notre rencontre, pourtant vous occupez constamment mon esprit. »

 

« Qui donc connaît le chiffre de cette histoire, hormis les Fidèles d'amour ? » Rûzbehân (1128-1209) 


II. Le code secret

L'usage d'un code pour dire le vrai dans un contexte qui ne le permet guère est le procédé initiatique qu'emploie Cervantès quand il rédige Don Quichotte, vaste traité kabbalistique sous l'apparence anodine d'un roman picaresque. Qui soupçonnerait que sous ce masque se dissimule l'œuvre magistrale par quoi l'écrivain espagnol — qui passe pour un inculte aux yeux de certains milieux universitaires — transmet non seulement l'enseignement de l'antique tradition hébraïque, mais ouvre la porte à une mise au clair explicative des symboles et des archétypes actifs dans le référentiel biblique ? Tout peut se dire dès lors que la muraille prudentielle est assez solide. Respect de l'ordre établi contre quoi il est vain de se dresser frontalement sans risquer d'en subir la férocité du contrecoup, présentation des garanties et certificats de conformité : habillage en règle sous vêture traditionnelle et cependant, « sous le manteau je tue le roi », écrit Cervantès dans sa préface en guise d'avertissement au lecteur invité à aiguiser sa vue pour lire entre les lignes.

 

III. Lire entre les lignes 

C'est précisément ce que fait la jeune Setsuko quand elle découvre le codage qu'utilise sa sœur. Il fallait ouvrir le livre qui servait de support au cryptage pour voir clair dans leurs échanges. Reste qu'elle aussi, effervescente jeunesse, connaît l'appel du sentiment. Qu'elle s'habille en jupe ou qu'elle enfile le pantalon — nous sommes en 1955 et ce n'était, même en Europe, guère admis par l'inquisition masculine — cette marque extérieure de modernité ne la préserve pas du poids des règles ancestrales dont elle a intériorisé l'autorité. Sa volonté d'être est vibrante, s'active quand il s'agit de favoriser le mariage de sa sœur, mais se contracte dès lors que sa propre féminité est en cause. Elle claironne fièrement qu'elle aurait tous les courages pour déclarer ses sentiments et d'aller au-devant de son bonheur, si ce n'est qu'au moment de devoir reconnaître qu'elle est amoureuse de son ami Shoji, elle opère un retournement colérique contre elle-même. D'avoir découvert qu'elle aimait, cette soudaine prise de conscience la plonge dans une absurde contraction égotiste d'isolement, l'incitant à rejeter la réalité du sentiment qui la submerge. Son ami, quant à lui, traducteur, homme de lettres, ne craint pas de dire les mots simples et justes. Il est homme de cœur, il connaît la nécessité d'accorder la parole au sentiment. Il met Setsuko face au réel. Il est temps que cessent les enfantillages : le temps est de la partie (plans insistés sur la montre-bracelet du jeune homme), temps qu'elle accepte la réalité de leur union de longue date décidée par le destin, qu'elle reconnaisse l'existence entre eux de l'amour et qu'elle le dise. Une seule fois suffira, qui vaudra pour toute leur vie. Noble exigence qui libère la jeune fille de l'emprise d'une adolescence prolongée et projette le couple dans l'existence de deux adultes responsables.

 

IV. Trois niveaux d'organisation 

Reste la troisième fille, Chizuru, l'aînée de la famille. Restera-t-elle seule à la maison au côté de son vieux père ? Elle est veuve depuis deux ans, cependant jeune encore. Son père estime qu'elle aurait tort de se sacrifier à une tradition qui voudrait qu'elle demeurât fidèle à jamais d'un défunt. Il lui conseille de ne pas se contenter de regarder les autres, mais de se regarder courageusement elle-même : n'a-t-elle pas de l'affection pour son ami Takasu que l’on ne voit apparaître discrètement que trois fois ? Le film ne racontera pas l'histoire de cette troisième union que le spectateur déduira par lui-même : le non-dit en dit bien assez à qui sait observer le jeu des regards et des paroles — dites ou silenciées — touchant l’âme des concernés.

Trois destins de trois jeunes femmes s’écrivent là en parallèles. Le traitement narratif est serré au plus près des concepts archétypaux : redoublements (les re-trouvailles), échanges latéraux entre les polarités, négations, inversions, intervention du « tenon », retournements, isolement du partenaire dans l'impasse, passage au labyrinthe, union des opposites. L'usage des symboles est omniprésent dans cette œuvre, suivre par exemple le jeu de portes ouvertes ou fermées, les tasses de thé fumantes n'attendant que d'être bues, les postures physiques et les orientations des regards…

Ce film active singulièrement nos neurones-miroirs qui apprécieront l’effet qu’opère en nous ce magistral déroulé d’archétypes, endossé par d’excellents comédiens dont la sincérité traverse l’écran.

C’est un grand film, à voir au moins deux fois, les yeux d'abord émerveillés, ensuite écarquillés pour en repérer la grammaire initiatique. Celle-ci ne saurait échapper aux lecteurs de La Face cachée du Cerveau qui en délivre… le Code.

 

Réf : La Lune s'est levée, film japonais de Kunyo Tanaka, sur un scénario de Ryosuke Saito et Yasujiro Ozu, 1955, avec : Yoko Sugi, Hisako Yamane, Mie Kitahara, Ko Mishima. A voir sur Youtube.

Le Code des archétypes, ces deux livres essentiels de Dominique Aubier :

—  La Face cachée du Cerveau,  (The Hidden Face of the Brain).

La Puissance de Voir, selon le Tch'an et le Zen.

 


samedi 28 mars 2026

Etre quichottien, ou n'être rien. Hommage à Don Quichotte.

 par Dominique Blumenstihl-Roth ©


1. Mots-clés entourant son être

Son nom m'inspire des séries de mots, que je ne relie pas en phrases, mais qui s'imposent par leur propre force.

Liberté, existence, intégral, libération, sans retour.

Le voyant, manifesté, origine.

Accueil, apparence brisée, montée.

Il est. Il accomplit. Il dépasse.

Entier.

Moi unitaire, proche lumière.

Ampleur, intense voie.

Annoncé. Secrète perfection. 

Le principe.

Terrestre.

Se transforme et transforme qui s'en approche.

Il s'échappe, s'évade.

Sans peur, pur, ferme, maître de soi.

Energie.

Force d'âme.

Résolution solide.

Le Droit.


Liste non exhaustive, qui sera complétée à mesure que nos avançons dans notre exégèse. 


2. Rossinante entravé

Don Quichotte m'inspire une image de montée. D'élévation. Cependant, il n'hésite pas à descendre quand il s'agit d'explorer la grotte de Montésinos. Mais n'allez pas lui dire ce mot en dehors de ce contexte : il n'admettra jamais de « descendre ». Mise au point au chapitre 20, tome I.


La nuit est tombée. L'obscurité est épaisse. Les deux compagnons avancent prudemment, à tâtons. Ils entendent, au loin, le bruit réjouissant d'une cascade. Mais aussitôt, un autre bruit, des coups puissants, frappés en cadence, les troublent. Comment identifier, dans une nuit totale, l'origine et la cause de ce vacarme ? Don Quichotte connaît la bonne méthode, il remonte en selle, car il estime qu'une telle aventure lui est réservée. Il faut aller au devant. Et le voici déjà prêt à affronter un adversaire invisible, « déjà le cœur me bondit dans la poitrine du désir que j'éprouve d'affronter cette aventure, toute périlleuse qu'elle s'annonce. » (D. Q. chap 20, vol. I, p. 152 édition Garnier). Le péril est si grand qu'il envisage de ne pas survivre à l'épreuve. Il dit à Sancho de l'attendre pendant trois jours, et « si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner à notre village, et de là, pour faire une bonne œuvre, et me rendre service, tu iras au Toboso, où tu diras à Dulcinée, mon incomparable dame, que son captif chevalier est mort pour accomplir des choses mémorables qui le rendissent digne de se nommer ainsi. » (idem) 

Sancho, peureux de nature, suggère d'adopter une stratégie de fuite : « personne ne nous voit, nous pouvons bien changer de route et échappe au danger […] » Pour consolider sa proposition, il cite une référence respectable qu'il serait difficile de contredire sous période d'Inquisition, le curé du village (« que Votre Grâce connaît bien ») : « quiconque cherche le péril y succombe. » Sancho, bon chrétien (s'il fallait le préciser) en déduit qu'il ne serait « pas bien de tenter Dieu, en se jetant dans une si effroyable affaire qu'on ne pût s'en tirer que par miracle. » Don Quichotte ne réagit pas à cette remarque, aussi l'écuyer passe à un autre registre, celui de l'attendrissement sentimental et invite Don Quichotte à songer au danger de mort que lui, Sancho, encourrait s'il devait rester seul, lui qui a quitté son pays, laissé sa femme et ses enfants pour le servir. Tant de sacrifices, « et vous voulez maintenant me laisser tout seul dans un lieu si éloigné du commerce des hommes ? »

 

La résolution de Don Quichotte est prise. Pas moyen de le faire changer d'avis. Devant l'intransigeance du chevalier, l'espiègle écuyer passe à l'action et entrave les pattes avant de Rossinante. C'est le seul moyen de retenir l'intrépide Cavallero. « Le cheval ne pouvait bouger, si ce n'est par sauts et par bonds. Voyant le succès de sa ruse, Sancho Panza lui dit aussitôt : " Eh bien ! seigneur, vous le voyez. Le ciel, touché de mes pleurs et de mes suppliques, ordonne que Rossinante ne puisse bouger de là […] " » (idem, p. 154) Perfide manipulateur ! Don Quichotte ne soupçonne aucunement que Sancho ait pu entraver le cheval. La chose étant impensable, il en conclut que c'est la volonté du ciel qui a décidé de bloquer momentanément l'aventure. Un sursit nocturne d'attente avant passage à l'acte.


3. Descendre ou rester en selle ? 

Long chapitre 20, Don Quichotte se résigne à attendre que l'aube arrive. Il restera en selle, pendant toute la nuit. Cervantès sans le préciser, laisse au lecteur le soin de le déduire. Sancho, de son côté, terrifié par l'obscurité, s'accroche à la selle, « une main sur l'arçon de devant […] l'autre sur l'arçon de derrière, de sorte qu'il se tint embrassé à la cuisse gauche de son maître, sans oser s'en éloigner d'une seule ligne. »

Cette scène se déroule dans l'obscurité totale : comment le narrateur peut-il la décrire si la nuit était si dense qu'elle « ne laissait pas apercevoir le moindre objet » ? (idem p. 150). Le chapitre se poursuit par l'insertion d'un épisode exclusivement auditif. Il faut peupler l'obscur. Aussi Sancho se propose de raconter une histoire. Ce sera la courte nouvelle du chevrier harcelé par Torralva. Cette histoire, qui tient en haleine le lecteur (et Don Quichotte), pose à la fin une énigme. Sancho demande au bon auditeur, qu'il a averti au préalable de bien suivre le récit, combien de chèvres embarquées ont finalement passé le fleuve Guadiana (re-lire le chapitre 20, ami lecteur, compter sur les doigts !) L'écrivain piège son lecteur. Il sait bien que personne, d'emblée, n'écoute ou ne lit le texte avec l'attention requise : une relecture s'impose en redoublement afin de pouvoir répondre à la question-piège de Sancho.

A la fin de cette plaisante narration, Don Quichotte rappelle, par défaut, qu'il est toujours monté sur Rossinante : « Voyons si maintenant Rossinante peut remuer. En disant cela, il se remit à lui donner de l'éperon, et le cheval se remit à faire un saut, sans bouger de place tant il était bien attaché. » A-t-il cru que l'histoire qu'a racontée Sancho avait la vertu de défaire les entraves bloquant les pattes du cheval ?

 

Sancho tente une manœuvre psychologique de persuasion. Il faudrait l'entendre, sa voix tremblante, cherchant à trouver grâce : « J'amuserai Votre Grâce en lui contant des contes jusqu'au soir, à moins que vous n'aimiez mieux descendre de cheval et dormir un peu sur le gazon, à la mode des chevaliers errants, pour vous trouver demain mieux reposé et plus en état d'entreprendre cette furieuse aventure qui vous attend. » Descendre de cheval et dormir… à la mode des chevaliers errants ? Sancho a-t-il perdu la tête ? Comment ose-t-il avancer pareille idée ?

 

4. Descendre de son cheval ?  

Don Quichotte n'y songe pas un instant. Quant à dormir, il en est hors de question quand il s'agit, au contraire, de veiller, l'esprit lucide et se préparer pour l'assaut. Impertinence de Sancho, qu'invoquer presque de manière anecdotique, comme une chose allant de soi, que « descendre et dormir » serait l'attitude normale, habituelle, des chevaliers errants. Qu'en sait-il ?, lui qui n'a jamais lu aucun livre. Supercherie de l'écuyer, dont nous savons combien il est attaché à son maître, mais, en ce début du tome I, il est encore plus fortement conditionné par ses peurs : pour obtenir gain de cause, il ne manque pas de recourir à l'argument : mettre pied à terre, dormir… prétendûment « à la mode des chevaliers errants ». Il y a là de quoi interloquer notre chevalier.

 

« Descendre » ? Quitter sa monture ? Quelle audace d'y songer ! Renoncer à sa vocation de toujours monter, avancer : Don Quichotte ne peut descendre, il est un « adelantado », un « caballero andando », homme en marche, et non pas un « eratil » errant au hasard des vents. Cesser d'avancer et dormir, à l'instant même où toute l'énergie doit se rassembler pour préparer le combat à venir ? Se livrer à Morphée, tel Adam qui s'endormit après avoir convolé ? Refus catégorique du Quichotte, suivi d'une mise au point valant aussi bien pour Sancho que pour le lecteur : « Qu'appelles-tu descendre, qu'appelles-tu dormir […] ? Suis-je par hasard de ces chevaliers musqués qui prennent du repos dans les périls ? » (idem, p. 154). 

Question pertinente du linguiste cherchant à connaître le sens des mots. Descendre de cheval n'est pas un acte anodin : quel chevalier mettrait pied à terre alors que le combat s'annonce sans qu'il soit frappé de déchéance. Descendre de sa monture, s'abaisser à un niveau inférieur, se discréditer soi-même au regard de son statut et de sa vocation ? Etre moins que soi-même ? Il est impossible, à moins d'envisager sa propre disqualification — liquéfaction du soi — de sombrer dans cette régression. N'être pas qui je suis ? Pour devenir quoi d'autre à la place ? Devenir un « descendu », renonciateur qui s'endormirait à l'instant même où sonne l'appel ? 

A chacun sa propre nature, Don Quichotte ne critique pas Sancho. Il est libéral, il situe les êtres dans ce qu'ils sont, tels qu'ils sont. Que chacun fasse ce qu'il estime valable, cela n'entamera en rien sa propre détermination. « Dors, toi qui est né pour dormir, et fais tout ce que tu voudras ; mais je ferai, moi, ce qui convient le plus à mes desseins. » ( idem, p. 154). Don Quichotte n'empêche pas Sancho d'être qui il est et de vouloir vivre selon ce qu'il croit être prioritaire. Qu'il dorme, si le cœur lui en dit. Mais lui, Caballero de la Mancha, ne saurait s'adonner au sommeil tandis que l'extrême vigilance est requise.


5. Faire face

Voyons ce qu'écrit Cervantès. « ¿ A qué llamas apear, o a qué dormir ?, dijo Don Quijote. ¿ Soy yo por ventura de aquellos caballeros que toman reposo en los peligros ? Duerme tú, que naciste para dormir, o haz lo que quisieres, que yo haré lo que viere que más viene con mi pretension. » 

Le mot « apear », en cinq lettres, y tient un court espace. Il est cependant lourd de sens. Qu'appelles-tu « apear » demande Don Quichotte sur le ton de l'indignation. Il l'a ressenti comme une insulte. Ce verbe signifie, selon le dictionnaire Larousse, descendre de cheval ou de voiture. Mais encore entraver, dissuader, faire changer d'avis. « No pude apearlo » : je n'ai pas pu l'en dissuader. « Apearse del burro » : reconnaître son erreur. Don Quichotte, expert du langage, a immédiatement capté tous les sous-entendus attachés à ce mot. Il n'en accepte aucun. Sebastián de Covarrubias, contemporain de Cervantès, précise dans son thésaurus de la langue castillane — 1611 —  qu' « apear » signifie poser les pieds à terre en descendant de la monture que monte un chevalier (« ponerse de piés en el suelo baxando de la cavalgadura en que viene un cavallero » p. 130). Ce mot participe clairement du lexique chevaleresque. Le linguiste, dont l'ouvrage se trouvait peut-être dans la bibliothèque de Cervantès, ajoute en son espagnol de l'époque si riche en dérivations métaphoriques que ce mot s'emploie souvent pour exprimer « la déchéance de la dignité dans laquelle on se trouvait. » (« derrocarle de la dignidad en que estava »). Nous comprenons mieux pourquoi Don Quichotte s'insurge, d'autant que le terme « apear » concerne sa qualité de chevalier. S'il mettait pied à terre à cet instant, il en deviendrait un déchu. Cet acte serait une trahison révoquant tout ce qu'il affirmait jusqu'alors. Certes, Sancho ne pensait pas si loin. L'écuyer poltron ne songeait pas aux terribles échos subliminaux d' « apear » que Don Quichotte a instantanément captés. La réplique cinglante du chevalier fait comprendre à Sancho le lourd double sens du mot « descendre » quand il s'applique à un chevalier : leçon dont nous acceptons, en tant que lecteurs, les attendus et les conclusions. Nous ne saurions quitter le projet quichottien sous prétexte de peur, d'inquiétude face à l'inconnu. Nous sommes dans l'obligation de demeurer en selle. Quitte à accepter l'existence d'obstacles qui empêchent l'avancée — l'inévitable tare qui donne le contrepoids au destin qui nous appelle — , nous savons que la lumière revenue du matin ne manquera pas de défaire les entraves.

 

6. Dès que l'aube s'annonce,

Sancho détache Rossinante qui se met à piétiner des pattes avant. Signe que l'aventure peut continuer. Nuit passée sans quitter sa monture, Don Quichotte se projette vers ce qu'il estime être son destin. Il doit affronter l'inconnu. Ce sera l'épisode des moulins à foulons. Nous retenons que Don Quichotte, insomniaque, est resté en selle sur son cheval dont les pattes ont été ligaturées. Que son cheval avance ou non, jamais, pendant cette nuit si singulière, le Caballero ne quitte sa monture. Quelle que soit l'adversité, son projet est immuable. Il y a arrêt momentané, interférence l'obligeant à remettre son initiative à plus tard, mais jamais il n'envisage la cessation définitive ou le renoncement. Même à l'heure de sa mort, alors qu'il est revenu chez lui, il ne renonce à être qui il est : il transmet, dans son dernier souffle, le relais à ses lecteurs appelés à souscrire à l'éthique de l'engagement spirituel.

L'attitude de Don Quichotte — et nous souhaitons qu'elle inspire une politique culturelle, sociale, internationale nourrie de cette même éthique — me fait penser aux admirables lignes du poète Rainer Marie Rilke qui a su, par sa sensibilité et une profonde introspection, concevoir une poésie puissamment initiatique : « Ce qui s'appelle le destin, c'est cela : être en face, rien d'autre que cela et toujours être en face. » Etre face au présent immédiat en accord avec le futur qui, de loin, dans l'espace temporel devant nous, exige notre ferme résolution. En d'autres termes : être quichottien ou n'être rien.

 

Ce texte sera publié dans un prochain volume de la série :

Nouvelles exégèses de Don Quichotte

— vol 1  Don Quichotte, la Barque enchantée

— vol. II Don Quichotte et Dulcinée

Victoire pour Don Quichotte

Don Quichotte, homme d'action véritable