Don Quichotte et les sentiers secrets de la Kabbale
Par Dominique Blumenstihl-Roth©
(Ce texte sera prochainement édité dans un ouvrage de la série Nouvelles exégèse de Don Quichotte.)
Cette
étude est dédiée à la mémoire de Dominique Aubier (1922-2014). Par son
travail de recherche et son décryptage rigoureux, elle a levé le voile
sur le codage hébreu et araméen caché au cœur de Don Quichotte. En
délivrant le chef-d'œuvre de Cervantes du simple registre romanesque,
elle a démontré, par ses études sémiologiques et épistémologiques du
texte original, la dimension authentiquement messianique du « Chevalier à
la triste figure ».
Pour
l'histoire littéraire classique, Don Quichotte est le premier grand
roman moderne, une parodie des récits de chevalerie. Mais si l'on
accepte de regarder derrière le miroir, éclairé par les démonstrations
de Dominique Aubier, l'épopée prend une tout autre dimension. Elle
devient une Megilat Setarim — un rouleau de vérités cachées. Les
aventures de Don Quichotte épousent en effet les thèmes de la Torah, les
équations de la guématria et les concepts séphirotiques de la Kabbale.
Don Quichotte met en scène la tension entre la règle de la Tradition et la nécessaire avancée de la révélation vers une explication universalisante.
1. Entre Halakha et Agada
Le judaïsme repose sur un équilibre fondamental entre deux concepts : la Halakha (la loi, la règle stricte qui fixe le cadre) et l'Agada
(le récit, la légende, la métaphore). La première est le contenant
nécessaire ; la seconde apporte le souffle narratif et la poésie.
L’aventure
de Don Quichotte est une mise en scène vivante de ce duo : en effet, le
Caballero refuse la platitude de la réalité matérielle (Pchat). Nourri de ses lectures, — le Zohar, le Sefer Yetsirah,
dont il dissimule les titres sous un subtil codage (1) —, il réenchante
le monde par la puissance de sa vision. Les moulins deviennent des
géants et les auberges des châteaux. Le réel est transvalorisé. Est-ce
une folie ? Il exprime en réalité le refus de voir le monde vidé de son
sens. Il réalise ce que la Tradition appelle une Agada absolue.
Cependant sa « folie » respecte un ordre. Don Quichotte obéit aux lois
de la chevalerie. Il jeûne, veille ses armes, suit les procédures avec
rigueur. Transposé en termes kabbalistiques nous concevons qu’il
s’inscrit dans une Halakha impeccable.
L'œuvre de Cervantes nous montre qu'une règle sans imaginaire (une Halakha sans Agada) est un ritualisme mécanique et froid, un corps sans âme. À l'inverse, un imaginaire sans règle (une Agada sans Halakha)
dérive vers une illusion stérile. Le secret de Don Quichotte est de
lier les deux : discipliner sa vie par une règle pour donner corps à un
idéal.
2. Dulcinée ou l'Idéal de la Devekout
Au cœur du roman se trouve une figure invisible mais omniprésente : Dulcinée. Elle est pur concept. « Cette dame n’est pas de ce monde … »(2) Elle a pour figure incarnée Aldonza Lorenzo, une jeune paysanne du village Toboso. Don Quichotte voit en elle l’image de la Grâce, l’accompagnant en tout lieu. « Je suis né pour appartenir à Dulcinée du Toboso »(3). Dominique Aubier a démontrée qu'elle est en réalité la figure allégorique de la Chékinah. Elle est native du Tob / Sod : en hébreu, le bon secret. Le lien qui les unit s’appelle, dans la mystique juive, la Devekout
: c’est-à-dire la communion ou l'attachement indéfectible de l'âme à la
divinité. Don Quichotte réalise, par ce contrat (réciproque) qu’il
passe avec elle, l’acte de Mosser Nafcho — le don total de son
âme — avec une entité qu'il n'a jamais vue et ne peut voir, mais qui
valide chacun de ses pas. Par cet amour, il s'aligne avec l'Émet (la Vérité en hébreu). D’où son nom « Quichot »
qu’il se choisit et qui signifie vérité en araméen. Cela aussi est une
découverte de Dominique Aubier, que de nombreux auteurs reprennent sans
en citer la source.
Cette relation d’alliance rappelle l'Alliance biblique (Brit). Elle est interactive : tout comme le divin a besoin de l'Homme pour faire résider sa présence (Chékinah)
sur Terre, Dulcinée a besoin des exploits de son chevalier pour exister
dans l'histoire. Histoire qu’elle ne lira jamais, mais qu’elle connaît,
puisqu’elle en est l’inspiratrice. Le Lecteur, quant à lui, est invité à
sortir de sa torpeur de « desocupado » et à devenir un « Don Quichotte potentiel
», éveillé à cette connexion supérieure. Le nom même de Dulcinea del
Toboso, codé par des structures de lettres et de chiffres, renvoie à
l'année de publication de la seconde partie du livre (1615), rappelant
que la clé d'un texte se cache toujours sous le vêtement des mots. Lire à
ce sujet : « Dulzinea », volume II des « Nouvelles exégèses de Don Quichotte ».
3. La Métamorphose de Sancho Panza
Au
départ, Sancho Panza est tout le contraire de son maître. Il incarne
l'ancrage matériel, le bon sens paysan attaché au monde de l’action
simple (Olam Ha-Assiya). Pourtant, au fil des pages, il passe du rôle de disciple (Talmid) à celui de sage (Talmid Hakham).
Sancho se quichottise. La pensée de Don Quichotte infuse son esprit si
bien qu’au volume II des Aventures, il est en mesure d’endosser des
responsabilités, et non des moindres. Pour délivrer Dulcinée d'un
sortilège, (libérer la Chékinah de son exil !) Sancho accepte de
s'infliger 3300 de coups de fouet (5). Ce sacrifice (il tergiverse
quelque peu !) est une image de la Techouva (le retour vers soi) et du Tikoun
(la réparation). L'effort physique et le renoncement de Sancho
deviennent la clé de la délivrance collective, (sans qu'il soit demandé au lecteur de se flageller de dos avec des pointes de fer comme les pénitents sous
époque inquisitoriale !)
Plus
tard, bénéficiant d’une promotion sociale considérable, le brave écuyer
illettré se voit nommé gouverneur de l'île de Barataria (6). Sancho
étonne le monde par la justesse de ses verdicts dignes du roi Salomon.
Il n'est plus le valet ignorant ; il applique les leçons de justice
selon la doctrine de son maître. Il a reçu une sorte d'ordination (Semiha) implicite et rejoint le rang des anciens (Zekenim), capables de juger en alliant la rigueur à l'intelligence du cœur.
4. Le secret du Hidouch
Dans la tradition de l'étude, répéter le passé ne suffit pas. Il faut faire jaillir le Hidouch — l'innovation, le renouvellement du sens. Le Hidouch
cependant n'est pas une invention sortie de nulle part ; c'est une
vérité qui était déjà en germe dans le texte d'origine, qui attendait le
bon chercheur pour être révélée. Comment être un bon chercheur, comment
être un trouveur ?
Le Talmud, immense commentaire de la Torah, a souvent opposé deux types d’esprits. D’une part celui que l’on nomme le Sinaï, c’est-à-dire l’érudit à la mémoire encyclopédique, gardien de la transmission (Massora) et d’autre part, celui que l’on désigne par Oker Harim
(celui qui déracine les montagnes) dont le génie de la dialectique
bouscule les évidences admises pour faire surgir la nouveauté. Don
Quichotte dépasse le stade de l' Oker Harim. Il prend les vieux codes poussiéreux de la chevalerie (la Massora),
il leur redonne le lustre d’antant, et surtout, il invente une manière
neuve de les appliquer dans un monde moderne qui les a oubliés. Il
incarne le principe d'une Torah vivante, dont il intègre toute la
connaissance de son herméneutique. Elle doit être nouvelle chaque jour
pour celui qui la regarde, comme si elle venait d'être donnée au Sinaï.
Il est homme de rupture, de nouveauté. Aussi rejette-t-il la dialectique
comme méthode d’investigation : il n’est ni philosophe, ni homme de
débats, mais de certitude, fondée sur une révélation visionnaire venue
de plus loin. Le Biscayen du chapitre 8, vol. I s’en souviendra.
Cette
audace exige une grande éthique — une grande folie : l'effacement de
l’ego, mais non celui de l’intelligence. Car l’intelligence (Séhel) doit toujours être guidée par le cœur (Leb). Ce sont les 32 sentiers de la sagesse du cœur (Leb = 32) qui animent la quête du chevalier : il est un homme en marche, « andando », et non pas en errance.
5. Le Silence de Dulcinée et l'Épreuve du Tzimtzoum
Aujourd’hui,
comment dire, affirmer la prééminence de l’esprit, maintenir
l’Alliance, comment assumer la transhumance du sens au travers des
vicissitudes de l’histoire : comment ne pas douter de la Chékinah quand
elle reste silencieuse ? Est-elle une vue de l’esprit ? Don Quichotte
pleure amèrement les absences de Dulcinée (7). Où est-elle, dans ce
siècle de fer, de crimes ? Il endure les humiliations, les chutes,
les blessures physiques, l’emprisonnement : tout cela, à nos yeux,
valide la vérité de son idéal et de sa quête. Son brisement devient la
condition paradoxale de la restauration, car jamais il ne fut vaincu ni
abandonné. Même jeté à terre, sous menace de mort imminente, il refuse
de trahir. Sa fidélité renverse le cours de ce que l’on croyait
inévitable et voilà que son ennemi, le chevalier de la Lune, au chapitre 62, vol. II, proclame sa
propre allégeance à la Dulcinée. C’est là une grande leçon que Don Quichotte
nous donne, la délivrance arrivera en son temps (« Le désenchantement de Dulcinée arrivera à sa complète réalisation »
vol. II, chap. 62). Mais où, quand, comment ? Et quelles épreuves se
dresseront sur la route de cette libération ? En ce sens, l’œuvre
de Cervantes résonne avec les questionnements que pose la Shoah.
Dans la Genèse, au lendemain de la première faute, Dieu interpelle l’humanité: « Ayéka ? »
(Où es-tu ?) (Genèse 3-9). Face à l'horreur des camps et au silence du
ciel — son oubli ? —, l’Homme a inversé ce miroir. À Auschwitz, c’est
l’Homme qui a crié vers le Très-Haut : « Où es-tu ? ». C'est un
rappel à l'ordre, une demande de comptes adressée au Dieu censé avoir
brisé les chaînes de l'esclavage. Si la pensée kabbalistique enseigne
qu’il n’existe aucun lieu vide de Sa présence, comment concevoir Son
absence au cœur du gouffre ?
Pour éclairer ce mystère, invoquons la notion lourianique du Tzimtzoum
— la contraction ou le retrait divin. Selon cette thèse, pour que le
monde et le libre arbitre humain puissent exister, Dieu a dû voiler Sa
lumière infinie, créant un vide apparent où le mal humain a pu
s’engouffrer. Un concept qui, s'il se trouvait appliqué à l'Histoire,
susciterait une vertigineuse compréhension de la Shoah. La tragédie de
l'Histoire et le sacrifice de millions de vies brisées ne seraient pas
un accident, mais s'inscriraient dans un « protocole » terrible. La
Shoah correspondrait au moment de contraction ultime, un point de
non-retour historique. Par sa monstruosité même, ce crime de masse — que
Dieu aurait permis par son retrait ! — forcerait en quelque sorte le
calendrier métaphysique. Soit l'anéantissement du peuple-otage. Soit sa
victoire. L’épreuve endurée, dont le peuple est sorti vainqueur au prix
de souffrances inouïes, oblige dès lors le Ciel à tenir parole. Il brise
définitivement l’Exil pour enclencher le retour définitif, spirituel,
physique et politique sur la terre d'héritage (Moracha). Il enclenche le destin messianique par l’acte du Retour. Ouverture d'un nouveau cycle civilisateur de pleine conscience.
Dans
cette perspective, l'existence de l'État d'Israël apparaît comme la
contrepartie directe, payée au prix du sang, de cette contraction
divine. Existence irréversible, elle-même suivie, nécessairement, par la phase messianique du
retour de la Chékinah. Celle-ci ne fut jamais absente, mais
douloureusement prostrée dans l’attente de la délivrance.
Bibliographie
— Cervantes : L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, trad. Louis Viardot, éd. Garnier, 1989. Texte espagnol : Don Quijote de la Mancha, Comentarios, Don Diego Clemencin, ediciones Castilla, Madrid 1946.
— Dominique Aubier, Don Quichotte, prophète d’Israël, éd. Ivréa, dist. Gallimard, 2013. Première édition, Robert Laffont, 1966. Don Quichotte, le prodigieux secours, éd. M.L.L. 1997.
— Dominique Blumenstihl-Roth : Nouvelles exégèses de Don Quichotte, vol. II, DulZinea, éd. M.L.L. 2025.
— Alexandre Safran, la Cabale, éd. Payot, 1960.
— Gershom Scholem, les origines de la kabbale, éd. Aubier-Montaigne, 1966.
— Georges Vajda, Le commentaire d’Ezra de Gérone sur le cantique des cantiques, éd. Aubier-Montaigne, 1969.
— Torah : édition bilingue, trad. sous la direction du Grand-Rabbin Zadoc Kahn, éd. Colbo, 1967.
Notes
1 Dominique Aubier, Don Quichotte, prophète d’Israël, éd. Ivréa, dist. Gallimard, 2013. Première édition, Robert Laffont, 1966.
2 Don Quichotte, trad. Louis Viardot, vol. II, chap. 32, éd. Garnier, 1989, p. 775.
3 Idem, vol. II, chap. 70, p. 1053.
4 Dominique Aubier, Don Quichotte, prophète d’Israël, op. cit.
5 Don Quichotte, vol. II, chap. 35, p. 799 et chap. 71, p. 1057.
6 Idem, vol. II, chap. 32, p. 779 ; chap. 33, p. 784-786 ; chap. 45.
7 Idem, vol. I, chap. 26, p. 230.
Internet
Exégèse de Don Quichotte en 5 volumes