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vendredi 20 janvier 2023

La crise est plus grave qu'on ne le croit… elle est culturelle. Par Dominique Aubier

 La crise est plus grave qu'on ne le croit…

C'est une crise de la pensée, donc de la culture

par Dominique Aubier


Il faut prendre la crise pour ce qu'elle est (encore faut-il savoir ce qu'elle est). Dire la vérité aux Français (aux « Français d'abord » parce qu'ils ont mission de transmettre le message au monde). Mais qui connaît la vérité qui serait bonne à dire ? Celle que prônent nos économistes ne mène visiblement qu'au désastre. Nos politiques n'ayant pas d'autres informations que celle de ces expertissimes ne font qu'amollir le diagnostic émis ne pouvant pas le penser par eux-mêmes. Dans ces conditions, où est la vérité, et qui peut la dire ?

Dès 1982, dans un premier livre qui s'intitule « Catalina, ou la Bonaventure dite aux Français », j'ai pris les devants. Complété en 1993 par Le réel au Pouvoir. Cela m'autorise à revenir sur le problème et à proposer mes idées. Déjà en 1982, ma thèse déplaisait. Une censure immédiate a frappé l'ouvrage l'empêchant de toucher les consciences. D'où un retard immense pour préparer les esprits à un bouleversement qu'ils sont loin d'attendre.


1. la crise est structurelle, il faut des réponses structurelles

L'autorité actuelle, dans le Président de la République, assène une sorte de « règle d'or » : il faut prendre la crise pour ce qu'elle est. D'accord, à condition de savoir ce qu'elle est. Le sait-il ? Il semble le croire, et il dit : « la crise est structurelle, il faut des réponses structurelles ». Cela semble logique. Mais de quelle structure parle-t-on ? Si c'est la structure économique et financière du monde, nous n'aurions là qu'une superbe tautologie. Mais le réseau financier qu'un aspect de la réalité mondiale. Qu'il soit très important ne fait que le mettre en concurrence avec d'autres valeurs qui fomentent aussi la vie des humains. Nous ne sommes pas qu'un porte-monnaie ni même un portefeuille. Nous avons des corps ayant des obligations, la condition humaine est chargée de nécessités diverses tout aussi pressantes que le statut économique.

La même autorité nous dit que la solution est de reconnaître le monde tel qu'il est. C'est l'évidence. Mais le monde en question se limite-t-il à ce que nous voyons chaque jour à la télévision au chapitre des nouvelles ? Sommes-nous certains de vivre la vie telle qu'elle est dans son principe ? Pour en juger, il faudrait savoir ce qu'est la vie dans son essence originelle. Officiellement, nous ne le savons pas. Ce n'est pas le Big Bang du rationalisme qui résoudra le mystère même quand sa thèse s'adoucit en préconisant l'existence d'un principe anthropique selon lequel, présume-t-on, la Création aurait eu pour but de faire apparaître l'Homme. La raison scientifique postule même sur ce qu'elle ignore. S'appuyant quand même sur elle, notre grand décisionnaire affirme que dans une situation extrême il faut revenir à l'essentiel. Oui, tout le problème est de savoir ce qu'est l'essentiel…

En ayant fait le relevé mot à mot des déclarations sensibles qui émaillaient le discours administratif, j'ai fait apparaître l'existence d'une ambiguïté comme s'il y avait eu deux voix parlant en même temps à la tribune, celle de celui qui prône ses solutions et celle de la Vie qui lui souffle à l'oreille ses véritables idées, comme si le Président avait eu raison quand il ne sait pas ce qu'il dit, en contrepoint exact avec ce qu'il croit savoir quand il parle. Un effet de ventriloquie. Ce qui parle vrai de lui n'est pas de lui. C'est le bruit du souffleur au bas de l'estrade. Mais c'est le souffleur qui appelle la vérité et de laquelle il s'agit. Une déclaration de cette souveraineté ajoute que la crise est une révélation et qu'elle indique la voie à suivre. La révélation de l'essentiel, veut-il dire ? Quel essentiel ?

Accepter la volonté qui a crée le monde… tel qu'il est.

Pour la Connaissance sacrée, la Création a fait apparaître un Cerveau doué de Parole dont le Cosmos est l'hémisphère Qui-Fait. Nous vivons dans l'univers matériel de son immense capacité de penser. C'est pourquoi tout est quantique.

 

2. Lecture initiatique de la crise

Je vais pratiquer le Bip BOP, prenant en cela modèle directement sur l'Alphabet hébraïque qui est l'outil ayant servi à la Création. Je vais lui demander de me dire où il pense que nous en sommes dans le monde actuel. Nous avons un repère important, la dernière Guerre Mondiale qui finit en 1945. Sur l'Alphabet, c'est une situation décelable. Elle correspond à la lettre Tzadé final qui vaut 900. C'est un pic d'organisation remarquable parce qu'à partir de lui, l'énergie évolutive change de direction. Que s'est-il passé à cette époque ? Le Tzadé final commandait d'arrêter les frais : stopper le système cyclique dans lequel nous étions terrassés par une fin terrible et prendre la direction du Qof et de l'Esprit. Plus d'évolution matérielle, recours direct à l'essentiel. Un événement nous l'indiquait dans le monde, le fait que le peuple juif soit retourné en Canaan en 1948 et qu'il ait retrouvé sa terre ancestrale, celle d'où émane la doctrine du sacré.

Malheureusement, cette région est l'objet de toutes les craintes, Jérusalem n'est pas en paix alors que son nom l'indique. Cela veut dire que nous n'avons pas réglé les problèmes spirituels. Au lieu de cela, nous avons continué à évoluer dans la région du « grand vide » de l'Alphabet, le site « interdit », au-dessus du Tzadé final. On aurait pu s'en apercevoir en 1968. Le spasme mondial qui a secoué la jeune génération en exprimait le désir pressant. L'alerte n'a pas été enregistrée pour ce qu'elle était, nous avons continué à nous enfoncer dans l'errance matérialiste au sein de la zone proscrite.

Je ne peux pas passer en revue tous les faits qui prouvent à quel point nous avons raté les avis réitérés du Réel. Nous avons accumulé une perte infinie de renseignements qui auraient été de bons guides. J'ose dire que la crise de l'endettement qui terrorise les Nations aujourd'hui n'est rien d'autre que la mesure matérialisée des dettes d'esprit dont nous sommes responsables au regard du Temps. Car « ceci fait cela ». Donner une information et vous avez le phénomène. La biologie l'a démontré, à l'époque où Monod écrivait Le hasard et la nécessité : l'ADN suscite la protéine.

 

3. La biologie confirme

Le dogme biologique est établi que dans les systèmes biologiques, l'information s'écoule toujours des gènes vers les acides ribonucléique. ADN vers la protéine. Mais dans les années 1960, deux américains, dans des centres de recherches différents, caractérisent une nouvelle enzyme qui retournerait de l'ARN vers l'ADN. Le sens dogmatique de la biologie reçoit un coup fatal. On nous parle de rétrovirus, c'est le monde à l'envers. L'idée est la suivante : des virus à ARN se convertissent en virus à ADN par un phénomène de transcription inverse. Il est aberrant qu'en milieu scientifique on ait pu accepter le mot rétrovirus. La vie ne retourne jamais en arrière. Le phénomène dit de transcription inverse existe sans doute, puisqu'il a été observé, par deux personnes différentes, mais il n'est pas certain qu'il ait été bien compris. Je pense qu'il ne l'a pas été du tout. Je le pense par référence à l'Alphabet, car je vois bien ce qui se passe quand, au niveau de la 18e lettre, le Tzadé 900 se trouve dépouillé de son énergie, laquelle se transfère vers le Tzadé 90, non pas pour retransformer l'ARN en ADN mais pour achever l'évolution de la lettre Tzadé. Elle a une base et elle a un haut. La base, c'est quand l'énergie est allée de 90 vers 900. Le retour c'est quand l'énergie 900 revient au 90 pour continuer à faire évoluer cette lettre. C'est l'évolution de cette lettre qui se continue.

Il existe maints exemples dans la Bible concernant ce phénomène. Celui du Serpent qu'a écouté Eve. Je l'ai expliqué dans le premier chapitre de mon livre Catalina qui s'ouvre sur la phrase « Celui qui voit le Serpent doit pousser un grand cris ». Le Serpent, c'est l'image du mouvement du retour de Gauche à Droite. Eve l'a écouté. Elle a voulu occuper le « vide » du « Verboten ». Autre exemple : quand Balaam, monté sur son ânesse, se trouve coincé entre deux remparts. Son ânesse s'arrête parce qu'elle a vu l'information systémique que l'on appelle l'ange du Seigneur. Elle a vu l'ordre de s'arrêter et elle s'exécute. Mais nous, dans notre vie ordinaire, nous avons persévéré. La notion de rétrovirus a été le fanion pour un nouvel essor de recherche, et derrière son emblématique erreur, nous avons développé des formes de vie fallacieuses qui ont flatté notre égocentrisme et aggravé l'enfoncement dans l'erreur. Il faut considérer que « tel est le monde dans lequel nous vivons ».

 

4. Sortir de la zone interdite

Nous occupons la zone interdite en abusant des possibilités matérielles qu'elle offre, parce qu'elle est une partie vivante du Cerveau, mais nous y menons depuis 30 ans une existence qui n'a plus d'informations. L'orgueil de tout faire s'est exacerbé au point que le pire est à redouter et c'est cela que la Crise vient nous dire en étant effectivement une Révélation. Elle nous révèle qu'au royaume de l'errance nous sommes sur le point d'appuyer sur le levier du plus grand désastre, faute d'avoir compris la réalité. C'est cela, l'urgence que nous ressentons et le danger que nous pressentons comme inévitable. C'est que nous sommes dans l'obligation d'assumer la dialectique Tzadé 900-Tzadé 90, dans un tissu évolutif hypercancéreux.

La crise est bien structurale : il est vrai qu'il faut lui apporter des réponses structurelles. Il n'y a qu'une solution, c'est bien de revenir à l'essentiel. Apprendre que la Vie a un langage. Nous n'avons qu'un moyen de contrecarrer le malheur, c'est d'apprendre la vérité dans la langue où elle parle la vérité au plus près du sens. Rassembler les esprits, solliciter l'élite de la Nation, (elle existe mais ce n'est peut-être pas celle que l'on croit), demander aux meilleures intelligences de prendre connaissance de la logique du Sacré afin que la culture puisse en intégrer la doctrine et par là, faire que nos médiateurs de presse aient de quoi nous dire en toute sécurité, l'essentiel.

Une immense tâche nous attend, et cela commence ici et maintenant…

 

A lire :

— La Face cachée du Cerveau, le code des archétype du réel

— Catalina

— Le Réel au Pouvoir (sortir de la Crise)

— La Lecture des Symboles

— La vie a un langage… où elle parle la vérité

 

 

dimanche 8 janvier 2023

L'Allié. Rencontrer et maîtriser son Allié. Par Dominique Aubier

Voici un texte inédit de Dominique Aubier.
L'Allié. Rencontrer et maîtriser son Allié.
(Ce texte est la suite de « comment trouver son Allié » paru dans Inédits 1. et sera publié dans le tome II Inédits 2.)
 
Contre une indication de l'Allié, aucun raisonnement n'a de force. Pour le comprendre, il faut évidemment savoir ce qu'est ce guide. Don Juan, le sorcier yaqui dont Carlos Castaneda nous a transmis les leçons, traite longuement de ce concept sans en dévoiler le secret. Il plaint la personne qui n'a pas d'Allié : elle ne dispose pas de l'espion commode qui lui montre du doigt les faits qui intéressent sa vocation.
Il s'agit, bien sûr, d'une notion intelligible dans le système de pensée fondée sur le principe d'unité. C'est le modèle absolu qui, par son organisation et son fonctionnement, donne passage à une telle phénoménologie. Sans cette base, impossible de comprendre qu'une force d'expression particulière hante l'existence d'un être et s'y manifeste avec régularité. Il faut se référer à la nature corticale de toute structure pour admettre que deux hémisphères soient toujours à considérer dans toute entité. Une énergie unique — celle du verbe — s'y déplace au mouvement continu d'une ascension cumulative. Le mouvement est toujours le même. Il va de l'information vers la chose. Vérité qu'exprimait déjà Djalâl-od- Dîn Rûmî dans son célèbre MATHNAWI : « Le commencement qui est une pensée s'achève en action ; sache que telle a été de toute éternité la construction du monde  ».
Dans son incessant battement droite-gauche, au rythme grimpeur de l'Echange Latéral, l'influx énergétique éveille des situations du ressort de l'Allié. Phénomène inévitable dans la vie d'un être dont l'organisation est établie sur le modèle cortical. Tout individu possède un Allié — au sens initiatique du terme — qu'il s'en soit ou non aperçu. Ce qui permet de le repérer c'est la constance avec laquelle il apparaît comme signe marqueur de la logique d'un sort. La sensibilité est normalement frappée par la présence répétitive et obstinée d'un tel élément. Il n'est pas d'être humain tant soit peu attentif à ses faits qui n'ait remarqué la fidélité, l'assiduité avec laquelle une donnée invariable — chiffre ou objet — s'obstine à surgir dans son histoire, à l'angle de certains épisodes généralement du ressort du quotidien. D'être inséré dans ce qui semble banal et, pour quelques pseudo-spiritualistes de trop, dans la vie ordinaire fait que l'attention ne pèse pas sur ces effets mais la mémoire s'en émeut. L'aile de l'Allié est passée par là.
Au reste, ce n'est pas un concept nouveau. La religion chrétienne l'a toujours défendu, parlant de bon et de mauvais anges. L'Allié est d'abord l'inspirateur hostile puis, à la suite d'un événement crucial, il devient le serviteur docile. La dénomination d'Allié implique la seconde modalité opérationnelle. Mais son existence, elle, est due à la symétrie qui agit entre les deux hémisphères et au rôle que l'inversion y joue. Le mauvais ange apparaît côté Indirect. Le bon ange, lui, ne quitte pas les rives du côté Direct. L'un est l'état matériel de l'autre. Le mauvais ange n'est jamais que la trace inversée du dire initiateur qui prend forme dans l'espace à trois dimensions et y inscrit son roman. Le mauvais ange est ainsi dit parce qu'il traduit à l'envers les informations dont il est le porteur. Son génie contradictoire nous accompagne aussi longtemps que la structure de notre vie s'édifie sur la dualité. Il est particulièrement pressant, dans sa force réversible, lorsque l'inversion est puissante, ce qui n'est pas constant. Il dispose alors de la puissance maximale pour nous inciter à sortir de la voie droite, à vagabonder en dehors de la perspective rapide, à nous perdre sur les bas-côtés. C'est pourquoi, dans une existence, il y a des phases typiques où la tentation de « mal faire » surgit avec l'occasion de la satisfaire. En vertu de ce dispositif, dont tout être humain subit la contrainte, il existe, pour chacun de nous, une manière de péché familier.
Toutefois, pour chaque individu, cette puissance incitatrice et démonstrative présente un caractère particulier. Cette spécification devient le sceau qualitatif d'une existence.
Cette détermination initiale, la doctrine initiatique la considère comme responsable du sort, du destin, de la vocation de l'individu. La thèse selon laquelle tout est verbe et vibration dans le réel laisse entendre qu'un mot ait pu animer la fécondation à l'instant où un spermatozoïde s'unit à un ovule. Ce mot insuffle une sémantique à l'être qui en naîtra et en vivant s'en fera le résonateur. Et comme tout homme s'érige sur le modèle de la dualité droite-gauche, au plan de son cerveau comme à celui de la somatisation corporelle et événementielle, ce mot fondateur subira le traitement de la dualité.
Lorsqu'il résonne côté manifeste et romancier des choses de la vie, il devient l'inspirateur officiel des actions concrètes. Le bon ange a moins de réalité : il n'apparaît pas dans le champ existentiel. L'Allié, c'est le mot fondateur qui s'exprime par raccord concret avec les choses, tout au long d'une existence pétrie d'événements. Il bénéficie de la force qui s'accorde ontologiquement à tout ce qui relève de l'hémisphère Indirect. La procédure spatialisante qui s'y manifeste fait que le mot fondateur s'enrobe en fin de compte dans une excroissance vivante. Le volume de cette dernière sera 85000 fois plus grand que le propos d'origine — rapport que j'emprunte à titre d'indication analogique au volume de l'ovocyte féminin par rapport au spermatozoïde viril.
Les initiés identifient très vite la particularité de cette résonance au sein de leurs événements. Ils en surveillent avec intérêt les manifestations. Toujours concrètes et ponctuelles, elles balisent en fin de compte les points stratégiques de leur sort. Ils savent comment traiter le phénomène. Le principe de l'inversion leur est connu, ainsi que les sites où il s'exerce en fonction d'une intensité dont ils connaissent également la courbe de variation. Faisant jouer ces coordonnées, ils redressent aisément la valeur du signal que donne la présence de l'Allié. Pour eux, l'Allié n'est plus l'Hostile. Il est au contraire la plus secourable des forces. A sa présence, l'être de Connaissance identifie ce qui appartient véritablement à son sort.
Il en surveille l'apparition au niveau du banal, du quotidien, dans la simplicité facile à décrypter d'une anecdote qui correspond à la prise de copie. L'Allié n'est jamais aussi aisément repérable qu'au niveau de cette phase intermédiaire. Ce lieu moyen de la progression historisante est l'endroit idéal où surprendre sa résonance. C'est qu'en cette phase de la construction événementielle, il est encore possible d'intervenir. A partir de là, la dichotomie évolutive ouvrira deux voies opposées à la réalisation du même. La conscience peut prendre note des éléments en jeu et les infléchir dans le sens qui lui semble le meilleur.
Attendre qu'un événement en solidifie le thème revient à renoncer à son libre-arbitre. Aucun être de Connaissance n'accepte de sacrifier la part de liberté que le déterminisme cosmique lui offre. C'est pourquoi il entretient un dialogue incessant avec son Allié. Il a transformé son Hostile en délateur docile. L'Allié devient alors le mouchard dont les renseignements infaillibles lui permettent d'avoir l'intelligence de son sort et la maîtrise de ses événements.
 L'Allié s'inscrit, à l'échelle de la vie individuelle, dans une forme de guézara cheva, cette loi de l'herméneutique talmudique, redécouverte par Freud, selon laquelle un mot voyage dans une structure évolutive, en y insérant toujours son sens premier.
Moi-même j'ai un Allié. Mais rien n'est plus fascinant que connaître celui d'un tiers. Percer la nature de l'Allié, dans un être, c'est toucher au mystère de son destin. L'appartenance à la voie royale de la descente kabbalistique en était à mes yeux l'élément dynamique. Dans cette perspective, l'Allié ne pouvait qu'être l'argent. Nous le savons, bien, du reste, même si c'est sous couleur de critique. L'antisémitisme a toujours tiré argument de l'aisance avec laquelle le peuple juif est associé à la manipulation bancaire de l'argent. C'est l'envers de sa vocation qui est de mettre la Connaissance en langage parlé. On ne censure pas ce genre de valeur. C'est moraliser stupidement à l'égard d'une donnée ontologique dont chaque peuple trouve la réalité, sous une forme différente, dans son propre génie. Ainsi de tout individu, à une moindre échelle.

— Depuis quand le savez - vous que l'argent est votre Allié ?
— Je l'ai toujours su.
— Qui vous l'a dit ?
— Mon corps.
Avec ce rien d'outré qui est la marque subtile de son sens du comique, elle a pris le ton du récitatif. Pour dire qu'enfant, elle vivait chez ses arrière-grands-parents. Elle les adorait. Son aïeule gérait l'argent du couple. Chaque jour, elle posait une pièce de quarante sous sur le bord de la commode, près de la porte, afin que son mari la prenne, sans qu'il ait à demander et elle à donner. Un jour, en partant à l'école, sa main, la gauche, a pris la pièce. C'est sa main qui l'a prise. Elle n'a jamais eu l'intention de voler. C'est elle qui, toute seule, de son propre mouvement, comme à l'extérieur de la conscience, s'est permis de voler.
Dehors, avec ce trésor dans sa paume, elle a éprouvé un sentiment de puissance tel qu'elle a eu l'impression d'avoir trente centimètres de plus. Le soleil avait un éclat inhabituel comme s'il brillait tout exprès pour la féliciter. « J'étais vivante avec une intensité magnifique », précise-t-elle. Puis elle reprend son récit, sans la moindre vergogne, sans la moindre gêne à l'égard de l'immoralité.
Elle avait l'habitude d'aller dire bonjour à sa mère. Ce jour-là, avant de la rejoindre, elle a caché ses quarante sous dans la buanderie. Elle s'attendait à voir arriver son aïeule les poings faits. Qui avait pu prendre l'argent ? On la fouille. Rien. Sa mère la défend âprement.
— J'étais fascinée par sa certitude. Comment pouvait-elle être à ce point sûre de moi ? Ma grand-mère, elle, quoique sans preuve, savait que j'avais commis le larcin. Elle était frustrée de ne pas m'avoir surprise en flagrant délit de mensonge et de vol. Mais elle ne m'a pas chassée de chez elle. Sans mot dire, de dimanche en dimanche, elle a simplement récupéré les quarante sous sur mon argent de poche. Je l'ai regardé faire sans me plaindre. Nos mutismes étaient à la même hauteur. Ce qui m'a appris que l'argent était quelque chose de spécial dans ma vie, c'est le sentiment de triomphe qui m'a envahie au moment où j'ai récupéré mes quarante sous. Personne n'avait songé à m'épier. J'ai eu la présence d'esprit de m'en assurer. Dans la rue, quelque chose s'est mis à flamber en moi, la sensation de détenir un pouvoir magique. Je n'avais aucun regret, pas le moindre remords et pourtant, j'ai aimé ma grand'mère au point de pouvoir dire qu'elle a été la femme de ma vie. Eh bien, l'Allié se manifestait pour la première fois dans son art et sa nature.
— Où était l'Allié ? Dans l'argent ou dans la fraude ?
— Le fantôme de l'Allié était dans l'argent et dans la fraude. Depuis, il a toujours été là, m'accompagnant sur le bas côté de la route. A force de le voir, j'ai compris qu'il faisait partie de mon jeu de cartes. Il en était le jocker.
— Vous ne m'en avez jamais parlé.
— Il n'est pas agréable de montrer son défaut. Mais c'est un défaut vraiment spécial. Chaque fois qu'il intervient, il se comporte comme un calamar. Il lance un jet d'encre noire dans l'esprit, pour que la conscience ne s'aperçoive de rien. En même temps, c'est le composteur par excellence. Il poinçonne tout ce qui est important et par le trou qu'il ouvre, on voit ce qu'il convient de faire. Quand il était mon Hostile, l'Allié m'enfumait véritablement l'esprit. Après que je lui ai cassé sa pipe, il est devenu un domestique dévoué, toujours prêt à rendre service.
— Je me demande s'il n'existerait pas un texte signé de quelque grand nom, faisant état de ces vérités qui, d'être lues dans le contexte de la Kabbale, peuvent apparaître utopiques. Il faudrait qu'un écrivain non inféodé à la doctrine initiatique...
— Marcel Jouhandeau ! C'est dans Algèbre de l'esprit.
Jouhandeau savait que notre Démon est à la mesure de notre Ange. Lisez ce qu'il en a écrit… : 
— Ils « se font pendant de chaque côté de nous. L'envergure des ailes de l'un et de l'autre est pareille, proportionnée à notre grandeur ». C'est pourquoi il ne s'intéressait qu'aux péchés des parfaits. A cause de la dimension des ailes ! Marcel Jouhandeau a eu une intuition de la nature ontologique de l'Allié : « Certaines fautes s'organisent, s'administrent en nous et nous perdent, sans nous avoir consultés ; sans que nous nous soyons aperçus d'elles qu'au moment où elles sont inévitables  ». 
— Remarquez que l'écrivain n'a pas su mettre le phénomène en équation, il n'en a pas formalisé le concept en termes de codification, il en a seulement relevé l'existence. Ce qui est déjà une performance. L'existence, et même le style de présentation. Mais pas le rôle. Ce n'est pas au moment où les fautes sont inévitables qu'on en découvre l'existence. C'est au moment où elles prennent leur sens.
 — Je continue de lire :  « Il y a dans la vie de chaque individu un secret qui explique ses gestes les plus troubles, le moindre de ses mouvements sans destination ». Il me semble que la littérature frôle la Connaissance lorsqu'elle est pratiquée par de grands esprits.
Sans destination ! dit cet écrivain. Eh bien c'est toute la différence entre l'expérience littéraire et l'expérience initiatique. Pour le littéraire, la destination n'est pas perceptible. Si les fautes que dicte l'Allié n'avaient pas une finalité, il ne servirait à rien de les commettre. Notre conscience ne nous aveuglerait pas au moment de les consommer. Si elle se trouble, c'est qu'il lui faut ne pas voir ce qui va se faire, afin de ne pas l'empêcher. Pourquoi, cette précaution ? Parce que les erreurs que dicte l'Allié ont justement une destination. Elles ont tout juste celle que lui veut notre destin. Cette destination est exactement celle que vise le destin pour s'accomplir. Il n'a pas eu d'autre souci, justement, que m'aider à rejoindre mon point de destination. Le chemin en était balisé par les fautes qu'il a semées pour que je m'y retrouve au jour dit. Ces fautes, je serai contrainte de les étaler à vos yeux. Je vous en préviens. Je ne battrai pas ma coulpe à leur sujet. Le mea culpa n'était pas exactement la réponse qu'elles recherchaient. Ce qu'elles visaient, c'était de me conduire là où nous sommes à présent, vous et moi, dans cette pièce. Car la destination est là, dans le récit que je vous fais et dans l'usage que vous devrez en faire...
 
Cet extrait est tiré du tome II « Inédits 2. » à paraître.
Dans le tome I « Inédits 1. » un chapitre est consacré à l'Allié.

La notion d'Allié et de Gardien est explicitée dans le livre 

 

vendredi 23 décembre 2022

Comment trouver son allié ? Par Dominique Aubier…

Comment trouver son allié ?
Questions / Réponses de Dominique Aubier
Extrait du livre Inédits 1.


Où est l'Allié dans notre vie ?
— Le diable pénètre toujours en nous par la porte de l'Allié. Il s'installe en nous grâce à sa complicité. Le jour où l'on veut battre Satan, le premier opposant que l'on rencontre, c'est l'Allié lui- même.

Comment le voir, comment le rencontrer ?
— La notion d'Allié n'est pas une fiction que j'invente. C'est l'agent le plus actif au sein de notre réalité. Mon Allié peut fort bien communiquer avec le vôtre. Il existe des dialogues inter-alliés et l'un peut soutenir l'autre… tout comme ils peuvent se chamailler.

Que peut faire l'Allié ?
— Le monde souffre du débordement. L'Allié sait où est la limite. Il faut la lui faire dire. L'occasion de la maîtriser, alors qu'il est encore l'Hostile, nous est offerte dans des conditions fixées. Don Juan connaît cette obligation : « il faut vaincre le Gardien. Il faut chasser le diable de l'Allié. » 

Cela paraît difficile… Y a-t-il un processus ?
— On ne devient un initié capable de jugement et de voyance qu'après avoir souffert l'épreuve du labyrinthe. La première phase à quoi se heurte le voyageur, dans cette espèce de train fantôme, c'est le tableau de ses fautes. Satan lui en a préparé soigneusement la liste…

Qu'en dit la Connaissance ?
— Ce qui m'intéresse dans le mal que j'ai pu commettre, c'est son utilité. La Connaissance a retenu l'idée qu'il existe un « mal béni ». Ibn' Arabî appréciait le défaut comme essentiel. Sans le défaut, il n'y aurait pas de perfection. Le modèle absolu ne serait pas respecté dans la dualité oppositionnelle. 

Un initié sans Allié, pensez-vous que cela existe ?
— Un initié qui n'a pas d'Allié et qui ne l'a pas vaincu n'est pas un initié. Si c'est un kabbaliste et s'il a pour Allié l'argent, alors il se trouve au centre du courant qui draine la Parole dans sa puissance de révélation. Je vous rassure : il n'y a que peu d'initiés véritables… 

Les peuples, les nations peuvent-ils avoir un Allié ?
— Partout où il y a unité, il existe division droite-gauche. Mauvais ange d'un côté, bon ange de l'autre. Au niveau du Grand Ecart, en Tzadé final, l'empoignade est inévitable entre les deux. Pour un kabbaliste, la dialectique est claire, fixée d'avance. Ou son enveloppe est timbrée à l'effigie de l'argent et il peut la mettre à la poste. Ou l'estampille est différente, et il ne sera pas affecté à ce service-là. Il aura une vocation différente, vocation que son Allié personnel lui désignera, en étant l'inversion.
 
Si l'Allié est l'argent, cela signifie que l'initié doit être riche ?
— Pas du tout. L'argent sera l'élément signalétique et loquace. Il peut trouver une pièce de 10 centimes que cela sera une manifestation pour lui de l'Allié. 

Nous aurions donc une destination…
— Pour la Connaissance, la destination existe. Le lieu du rendez-vous est précis. C'est l'endroit où Satan nous attend.

Vous avez dit : « chasser le diable de l'Allié » Est-ce que le diable peut agir sur l'Allié ? 
— Ils sont de même essence. Ils ont toutes les raisons de s'entendre. D'une certaine façon, les actes de l'Allié, tout au long de votre vie, ne font qu'acheminer l'épisode où Satan et lui se confondent. Battre Satan c'est chasser le diable de l'Allié. Les actions qui font l'échec du premier font la propreté du second. 

L'Allié peut-il rester prisonnier du diable ? 
— Dans ce cas il devient l'associé de la Mort. Vous trouverez cette idée dans le Mahabharata. Aswattaman résume en lui-même tout un faisceau de potentialités dangereuses. Il est l'incarnation de la Colère, du Désir mais aussi de la Mort. Il  tue. L'Allié devient l'allié de la Mort lorsqu'on ne l'arrache pas à l'emprise de Satan.

Don Juan, dans les livres de Castaneda, plaint ceux qui n'ont pas d'Allié… 
— Ils ne savent comment se conduire. Ils n'ont pas d'espion à leur service. Imaginez ce que seraient les Etats-Unis sans la CIA ! La nature nous a dotés d'un service secret. Et c'est sagesse. L'Allié est un espion, mais uniquement après qu'il ait été vaincu.

Vous croyez que tout être a un allié ? 
— Absolument. 

Même si nous ne savons pas le distinguer ? 
— Il finit toujours par se laisser voir. Le tout, c'est de le remarquer… En réalité, il fait tout pour se faire remarquer.

Quel était l'Allié, selon vous, de l'amérindien ? 
— Don Juan est un Yaqui enraciné dans une tradition qui n'est pas celle ayant donné naissance au monde moderne. C'est l'Occident qui a créé la science, l'industrie, la capitalisation et l'extraordinaire toile d'araignée de la puissance financière dans laquelle la planète est comme une mouche étouffée. Un Occident qui s'est, du même coup, séparé de l'esprit. L'initié de pointe qu'est Don Juan se situe dans une aire géographique conquise par l'Occident. L'Europe a déversé en Amérique ses hommes, ses valeurs, ses erreurs. Don Juan ne participe guère à cette évolution. Pour un initié de sa trempe, l'Allié est forcément celui de sa tradition.

La tradition aurait elle-même un Allié ? 
— Chaque aire du cerveau mondial a son ange. Pour Carlos Castaneda, c'était une créature avec une tête en forme de fraise. La fraise est un fruit qui porte sa graine à l'extérieur. Le dispositif centrifuge signe l'hémisphère indirect. L'Allié est toujours une fraise.  Il appartient au côté qui porte ses graines à l'extérieur. Il interprète l'une ou l'autre des innombrables virtualités dont est doté l'hémisphère indirect. Personnellement, je préfère les cerises. Elle ont le noyau à l'intérieur…

Quel était l'Allié de Castaneda ?
— Castaneda n'a pas découvert son Allié personnel, mais au travers de ses livres, on peut en supputer la nature. Il a seulement rencontré le principe de l'Allié. Ou alors, en tant que scientifique, bien qu'il ait renié cette origine et cette formation, il participe de la grande fraise occidentale, la dynamique centrifuge qui est celle du côté indirect. Dans ce cas, l'image qu'il en a eue, celle du gros insecte, quoique d'une valeur générale, serait exacte pour lui. 

L'Allié serait donc un inverseur qu'il faut inverser ?
— L'Allié agit toujours en symétrie parfaite avec la mission que la Vie vous assigne. Il occupe le secteur du manifeste tandis que la vocation se développe dans l'autre hémisphère, celui de la parole. En outre, la destinée dépend des normes en vigueur dans le temps où l'on est appelé à vivre. L'Allié concrétise à l'envers les progrès qui se font de l'autre côté. Il le fait en utilisant les matériaux préférés de l'époque. Il est nécessaire de lui enlever le commandement. On ne se trompe pas en chassant le diable de l'Allié. On ne fait qu'accomplir le rituel prévu par la grille.

Quand chasse-t-on le diable de l'Allié ? 
— Lorsque Satan met la grille dessus et prétend la dominer. 

Où est l'Allié, lors d'une action ?
— L'Allié est un fantassin. Il est toujours premier au front. Il est aussi là où l'on parle de lui. Raccordez une chose à l'autre ! Dans la vie, les choses ne sont pas éclatées, elles sont liées par le sens. L'Allié poinçonne l'importance du message et surtout, il s'anime au revers de l'action que le destin nous assigne. 

Pourquoi existe-t-il un Allié ?
— Deux hémisphères cohabitent dans votre cerveau dont l'un sait et l'autre fait. C'est même chose dans votre vie. Et pareil dans la Vie. Au moment où un enfant est conçu, la Vie donne son idée sur l'être qui va s'animer. Cette idée accompagne et connote la fécondation. Au cours de la vie de cet être, cette idée subira deux sortes d'interprétations : celle de l'hémisphère Qui Sait et celle de l'hémisphère Qui Fait. Ces grands compères fonctionnent longtemps en inversion. D'où le conflit entre le comportement et la vocation. L'idée insufflée à l'instant de la conception s'oppose à elle-même. L'Allié, mais on devrait dire l'Hostile, c'est la forme que prend cette idée lorsqu'elle est soumise à l'inversion. Elle est l'ennemie tant que le régime de l'Inversion prédomine. Elle devient l'Allié lorsque l'Union des contraires intervient. Il faut terrasser l'Allié. Cette obligation se présente en phase dite Satan. Vous devez alors procéder à son arrestation. En bonne et due forme… Et le faire parler…

Suite à paraître dans le tome II (Inédits 2.)
 
La notion d'Allié et de Gardien est explicitée dans le livre 
 

lundi 12 décembre 2022

De Don Quichotte à Albert Einstein. Par D. Blumenstihl-Roth

 

Dans Don Quichotte, la femme voilée, tête enveloppée d'une large coiffe, apparaît au chapitre 37, t. I. C'est Zoraïda, dont le « costume et son silence nous font penser qu'elle est ce que nous ne voudrions pas qu'elle fût ». Elle est venue en Espagne après un long périple, emmenée par un jeune homme originaire des montagnes de Leon : « EN UN Lugar de las montañas de Leon tuvo principio mi linage »… A la demande de Dorothée, elle détache son voile et découvre son visage (« elle portait une almalafa qui la couvrait des épaules jusqu'aux pieds »), puis rejoint le groupe des femmes entourant le Quichotte à l'auberge. Elle fait chambre commune avec Dorothée et Luscinda. Beau trio de femmes, Dorothée la trouve plus belle que Luscinda et Lucinda la trouve plus belle que Dorothée, « et, comme la beauté a toujours le privilège de se concilier les esprits et de s'attirer les sympathie, tout le monde s'empressa de servir et de fêter la belle Arabe… » 

Avantage pour Zoraïda d'avoir ôté son voile, elle montre aux générations (Et-Doro) la lumière (Luz) émanant de la vérité dès lors qu'elle renonce à toute forme de voilement intermédiaire. Son nom même, Zoraïda, évoquant la fleur, Zohra, évoque l'idée de floraison, donc de libération évolutive du bouton éclot : fleur vue de tous dont les pétales se déploient et s'épanouissent en présence du Quichotte. Vérité s'ouvrant librement, sans contrainte. Zoraïda enlève son voile sans que personne ne l'y oblige. C'est que le temps est disposé à recevoir la fleur qui se donne, échappée de l'ancienne enclave religieuse qui la maintenait sous le voile : le territoire du Quichotte — l'Espagne, Séfarad — s'y prête, tout comme la France, Tzarfat, se prête à en concevoir l'explication.

 

Pour le Quichotte, rien de ce qui est visible n'est enfermé dans l'apparent. « Il faut convenir que ceux qui ont fait profession dans l'ordre de la chevalerie errante voient des choses étranges, merveilleuses, inouïes. Sinon, dites-moi, quel être vivant y a-t-il au monde qui, entrant à l'heure qu'il est par la porte de ce château, et nous voyant attablés de la sorte, pourrait juger et croire que nous sommes qui nous sommes ? Qui dirait que cette dame assise à mes côtés est la grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de la Triste-Figure dont la bouche de la Renommée répand le nom sur la terre ? »

 

Les sciences, quant à elles, restent abasourdies de ce que l'œil donne à voir du réel quand un phénomène ne répond pas à la logique de l'évidence que construit la projection linéaire. Que penser quand ce qui se produit ne correspond pas à l'attendu logique ? Si Pablo Picasso trouvait que la vue pouvait être vicieuse, peut-être cela résulte-t-il du fait qu'elle est viciée par des interférences qui en manipulent l'intelligibilité ? C'est toute l'affaire de « la chute des corps »… un dossier insolite où la perception du monde se heurte à la non-évidence du réel, exigeant une émancipation de la pensée hors de ses routines. La folie semble au rendez-vous — théorie des quantas convoquée, inavouablement proche de la Connaissance et du Quichotte : « qui pourrait croire que les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent ? »… En effet, abstraction faite des forces de résistance de l'air, deux corps, quel que soit leur poids, précipités au même moment du haut d'un point élevé, tombent à la même vitesse et touchent terre au même moment. Prenez une boule de plomb de 300 grammes dans une main et dans l'autre un œuf de 30 grammes. Lâchez-les du haut de la Tour Eiffel (en veillant qu'il n'y a personne en-dessous) et vous constaterez que les deux objets s'écrasent sur le sol à la même vitesse, au même instant. L'instinct, le « bon sens », notre perception de l'évidence s'opposent à cette réalité. Il nous paraîtrait « normal » que la boule de plomb de plomb de 300 grammes tombe 10 fois plus vite de l'œuf de 30 grammes. Il n'en est rien. Ils tombent à la même vitesse, indépendamment de leur poids.

Mystère ! Galilée en a été intrigué et a réalisé scientifiquement l'expérience du haut de la tour de Pise. Le grand savant, éberlué, en a fait le constat objectif, mais n'a pu fournir aucune explication. Il faudra attendre pendant trois siècles pour qu'enfin « la lumière fut » et qu'Einstein se saisisse de l'énigme. Son explication occupe un bel opuscule tout en démonstrations et équations qu'il m'est impossible de restituer, moins encore de comprendre, toujours est-il qu'en conclusion il déduit que si les objets lâchés dans le vide tombent toujours à la même vitesse, cela est dû au fait qu'en réalité, bien qu'ayant perdu tout support ou point d'attache, ces derniers ne tombent pas. Il n'y a pas de chute. La pomme de Newton, détachée de son arbre, n'est jamais tombée sur la tête du savant et les objets que Galilée lançait depuis la célèbre tour penchée n'ont jamais chuté. Comment est-ce possible ? Car enfin, ils ont bien fini par toucher terre. Quel est ce délire ? Enfantin, réplique Albert Einstein, la réalité n'est pas telle que nous la percevons, mais telle qu'elle est. Les choses « touchent terre » toutes à la même vitesse, c'est là une réalité, mais l'idée qu'ils « tombent », est précisément une idée, une croyance qui se dérobe de la réalité. L'étreinte de nos perceptions est si forte que nous ne parvenons pas à concevoir que le réel est d'une tout autre étoffe que celle des représentations que nous en avons. L'artiste en était conscient : « nous préférons nous imaginer que nous pensons, en adoptant ce que les autres disent, ou considérer comme bon ce qui nous est habituel… »

 Les objets « tombent » parce que depuis des millénaires on nous raconte que les choses se passent ainsi, et nous croyons qu'il est bon d'y croire. La science cependant — quand elle n'est pas contaminée par cette convention des croyances dont elle est parfois elle-même à l'origine — se dresse contre la pseudo-évidence que les rhétoriques du « bon sens » peignent avec tout le lyrisme dont l'imaginaire est capable. Non, les objets ne « tombent » pas. Le propos semble fantasque, insoutenable fantaisie d'un esprit déloyal…

Einstein démontre que deux objets séparés de leur point d'attache — deux pommes par exemple — restent en réalité « suspendues » dans l'espace-temps et que rien ne les tire vers le bas. Si tel était le cas, chacune d'elle chuterait, selon la loi de la gravitation, à une vitesse proportionnelle à son poids. Or il n'en est rien. Le poids n'interfère pas. Il se produit en conséquence l'impensable : c'est la terre qui monte vers les deux objets. La boule de plomb et l'œuf détachés restent suspendus et sont « rattrapés » par la terre qui vient unilatéralement à leur rencontre, à la même vitesse et qui les heurte au même instant. En d'autres termes, ce n'est pas moi qui avance vers mon futur, mais mon futur qui vient vers moi et me capture dans mon présent, lui imposant la direction vectorielle de sa courbe inscrite dans le temps, constamment en fuite. Ce n'est pas mon passé — mon poids — qui me conditionne, mais mon avenir venant sans cesse à ma rencontre qui expédie mon actuel dans le devenir.

 

Vision extravagante tout à l'opposé de notre expérience. L'idée que nous nous faisons du réel est sévèrement conditionnée par la narration que nous en faisons et colportons en autant de certitudes si bien que nous préférons considérer toute nouvelle perspective comme un charmant exotisme issu d'un esprit farfelu. La thèse d'Einstein, déroutante en soi, s'appuie sur la précision de la pensée poussée à un maximum de pertinence. Sa théorie générale de la relativité rencontre aisément la pensée du Quichotte, pour qui aucune chose n'est comme elle semble être. La pomme, donc, ne tombe pas. C'est la terre qui, se projetant vers le fruit dès lors qu'il est détaché, le heurte de plein fouet. Cela signifie que la terre est en perpétuelle entropie vers les choses qu'elle heurte et absorbe, à vitesse constante… et pourtant, elle ne semble pas « grossir » à mesure qu'elle fuit… L'imagination est soumise à rude épreuve, et le génial tireur de langue et prix Nobel nous exténue à concevoir une extension énergétique permanente de la terre. De quoi reconditionner toutes nos catégories mentales, d'entrer dans un univers « autre » : il nous invite en quelque sorte à ré-enchanter le monde, nous arracher de l'ordinaire de la cantine pour fréquenter le palais de Luculus. Fin de la fausse idéologie du temps linéaire, sa théorie exorcise notre soumission à l'évidence des choses vues. C'est tout le débat du fameux « plat à barbe » qui s'ouvre là, éternel questionnement face au réel que Don Quichotte a soulevé. 

« Cette pièce qui est devant nous son seulement n'est pas un plat à barbe de barbier, mais elle est aussi loin de l'être que le blanc est loin du noir et la vérité du mensonge… »

 L'objet est-il ce qu'en dit le barbier ou ce qu'en affirme le Quichotte ? Le chevalier ne s'amuse pas, dans cette affaire, à tricoter un calembour : pour lui cet objet est ce qu'il dit, non pour contrarier son adversaire, mais parce que sa parole dit vérité et que cette vérité, prononçant le mot « Baziah », ne peut être mise en cause. Le même débat se poursuit, dans l'auberge, à propos du bât de l'âne. Cette auberge qui n'est auberge que pour le non-voyant, car elle est, aux yeux éclairés du Quichotte, un château enchanté. Qui oserait le contredire en recourant à la platitude telle qu'elle se projette sur nos pauvres rétines inversantes du réel ? La vue du Quichotte rétablit le vrai, réorganise le monde, prononce une parole qui commande à la chose vue. « Ceci est » parce que « tout ce qui s'y passe se règle par voie d'enchantement. » Ne désirant pas rester seul dans sa certitude, il interpelle ses compagnons de voyage, tous « gens de qualité », extrêmement raisonnables : le voici prudent et ne forçant l'opinion de personne : « donner mon avis, ce serait m'exposer à un jugement téméraire… » Aussi préfère-t-il s'en remettre à l'avis éclairé de témoins : « quant à déclarer si ceci est un bât ou une selle, je n'ose point prendre une sentence définitive, et j'aime mieux laisser la question au bon sens de vos grâces… » S'adresserait-il à nous, lecteurs désormais prévenus ? Ceci est-il ce que j'en dis ou est-il tout autre chose ? Don Fernan interroge les amis du Quichotte rassemblés dans l'auberge, consultation très démocratique dont la réponse au barbier ne tarde pas : « En dépit de vous et votre âne, ceci est une selle et non un bât, et vous avez fort mal prouvé votre allégation. » Victoire du Quichotte, et partage de son point de vue désormais accepté de tous. Nous ne saurions en débattre plus longtemps, ni revenir en arrière sur ce qui est désormais devenu consensus.

Ayant fait de nos yeux des lanternes, le monde « qui est » s'évade de nos obsessions. Fin des obséquieux archaïsmes de la pensée, c'est la terre qui vient à nous quand nous croyons chuter, et elle ne nous lâche pas, quitte à s'écraser sur nous. De même n'est-ce pas elle que nous polluons, mais c'est elle qui déverse sur nous nos propres ordures en pleine figure. Ce n'est pas nous qui la brûlons, c'est elle qui nous expédie dans la fournaise de son incendie. Ce n'est pas nous qui la méprisons, c'est la terre qui nous jette à la figure tout le mépris qu'elle a de l'humanité qui croit en son pouvoir de la détruire. Ce ne sera pas nous qui la détruirons, mais la terre qui, se précipitant sur chacun de nous à la même vitesse, nous engloutira dès que nous lâcherons le point de suspension spirituel auquel nous nous accrochons si pauvrement…
 
 
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