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samedi 28 mars 2026

Etre quichottien, ou n'être rien. Hommage à Don Quichotte.

 par Dominique Blumenstihl-Roth ©


1. Mots-clés entourant son être

Son nom m'inspire des séries de mots, que je ne relie pas en phrases, mais qui s'imposent par leur propre force.

Liberté, existence, intégral, libération, sans retour.

Le voyant, manifesté, origine.

Accueil, apparence brisée, montée.

Il est. Il accomplit. Il dépasse.

Entier.

Moi unitaire, proche lumière.

Ampleur, intense voie.

Annoncé. Secrète perfection. 

Le principe.

Terrestre.

Se transforme et transforme qui s'en approche.

Il s'échappe, s'évade.

Sans peur, pur, ferme, maître de soi.

Energie.

Force d'âme.

Résolution solide.

Le Droit.


Liste non exhaustive, qui sera complétée à mesure que nos avançons dans notre exégèse. 


2. Rossinante entravé

Don Quichotte m'inspire une image de montée. D'élévation. Cependant, il n'hésite pas à descendre quand il s'agit d'explorer la grotte de Montésinos. Mais n'allez pas lui dire ce mot en dehors de ce contexte : il n'admettra jamais de « descendre ». Mise au point au chapitre 20, tome I.


La nuit est tombée. L'obscurité est épaisse. Les deux compagnons avancent prudemment, à tâtons. Ils entendent, au loin, le bruit réjouissant d'une cascade. Mais aussitôt, un autre bruit, des coups puissants, frappés en cadence, les troublent. Comment identifier, dans une nuit totale, l'origine et la cause de ce vacarme ? Don Quichotte connaît la bonne méthode, il remonte en selle, car il estime qu'une telle aventure lui est réservée. Il faut aller au devant. Et le voici déjà prêt à affronter un adversaire invisible, « déjà le cœur me bondit dans la poitrine du désir que j'éprouve d'affronter cette aventure, toute périlleuse qu'elle s'annonce. » (D. Q. chap 20, vol. I, p. 152 édition Garnier). Le péril est si grand qu'il envisage de ne pas survivre à l'épreuve. Il dit à Sancho de l'attendre pendant trois jours, et « si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner à notre village, et de là, pour faire une bonne œuvre, et me rendre service, tu iras au Toboso, où tu diras à Dulcinée, mon incomparable dame, que son captif chevalier est mort pour accomplir des choses mémorables qui le rendissent digne de se nommer ainsi. » (idem) 

Sancho, peureux de nature, suggère d'adopter une stratégie de fuite : « personne ne nous voit, nous pouvons bien changer de route et échappe au danger […] » Pour consolider sa proposition, il cite une référence respectable qu'il serait difficile de contredire sous période d'Inquisition, le curé du village (« que Votre Grâce connaît bien ») : « quiconque cherche le péril y succombe. » Sancho, bon chrétien (s'il fallait le préciser) en déduit qu'il ne serait « pas bien de tenter Dieu, en se jetant dans une si effroyable affaire qu'on ne pût s'en tirer que par miracle. » Don Quichotte ne réagit pas à cette remarque, aussi l'écuyer passe à un autre registre, celui de l'attendrissement sentimental et invite Don Quichotte à songer au danger de mort que lui, Sancho, encourrait s'il devait rester seul, lui qui a quitté son pays, laissé sa femme et ses enfants pour le servir. Tant de sacrifices, « et vous voulez maintenant me laisser tout seul dans un lieu si éloigné du commerce des hommes ? »

 

La résolution de Don Quichotte est prise. Pas moyen de le faire changer d'avis. Devant l'intransigeance du chevalier, l'espiègle écuyer passe à l'action et entrave les pattes avant de Rossinante. C'est le seul moyen de retenir l'intrépide Cavallero. « Le cheval ne pouvait bouger, si ce n'est par sauts et par bonds. Voyant le succès de sa ruse, Sancho Panza lui dit aussitôt : " Eh bien ! seigneur, vous le voyez. Le ciel, touché de mes pleurs et de mes suppliques, ordonne que Rossinante ne puisse bouger de là […] " » (idem, p. 154) Perfide manipulateur ! Don Quichotte ne soupçonne aucunement que Sancho ait pu entraver le cheval. La chose étant impensable, il en conclut que c'est la volonté du ciel qui a décidé de bloquer momentanément l'aventure. Un sursit nocturne d'attente avant passage à l'acte.


3. Descendre ou rester en selle ? 

Long chapitre 20, Don Quichotte se résigne à attendre que l'aube arrive. Il restera en selle, pendant toute la nuit. Cervantès sans le préciser, laisse au lecteur le soin de le déduire. Sancho, de son côté, terrifié par l'obscurité, s'accroche à la selle, « une main sur l'arçon de devant […] l'autre sur l'arçon de derrière, de sorte qu'il se tint embrassé à la cuisse gauche de son maître, sans oser s'en éloigner d'une seule ligne. »

Cette scène se déroule dans l'obscurité totale : comment le narrateur peut-il la décrire si la nuit était si dense qu'elle « ne laissait pas apercevoir le moindre objet » ? (idem p. 150). Le chapitre se poursuit par l'insertion d'un épisode exclusivement auditif. Il faut peupler l'obscur. Aussi Sancho se propose de raconter une histoire. Ce sera la courte nouvelle du chevrier harcelé par Torralva. Cette histoire, qui tient en haleine le lecteur (et Don Quichotte), pose à la fin une énigme. Sancho demande au bon auditeur, qu'il a averti au préalable de bien suivre le récit, combien de chèvres embarquées ont finalement passé le fleuve Guadiana (re-lire le chapitre 20, ami lecteur, compter sur les doigts !) L'écrivain piège son lecteur. Il sait bien que personne, d'emblée, n'écoute ou ne lit le texte avec l'attention requise : une relecture s'impose en redoublement afin de pouvoir répondre à la question-piège de Sancho.

A la fin de cette plaisante narration, Don Quichotte rappelle, par défaut, qu'il est toujours monté sur Rossinante : « Voyons si maintenant Rossinante peut remuer. En disant cela, il se remit à lui donner de l'éperon, et le cheval se remit à faire un saut, sans bouger de place tant il était bien attaché. » A-t-il cru que l'histoire qu'a racontée Sancho avait la vertu de défaire les entraves bloquant les pattes du cheval ?

 

Sancho tente une manœuvre psychologique de persuasion. Il faudrait l'entendre, sa voix tremblante, cherchant à trouver grâce : « J'amuserai Votre Grâce en lui contant des contes jusqu'au soir, à moins que vous n'aimiez mieux descendre de cheval et dormir un peu sur le gazon, à la mode des chevaliers errants, pour vous trouver demain mieux reposé et plus en état d'entreprendre cette furieuse aventure qui vous attend. » Descendre de cheval et dormir… à la mode des chevaliers errants ? Sancho a-t-il perdu la tête ? Comment ose-t-il avancer pareille idée ?

 

4. Descendre de son cheval ?  

Don Quichotte n'y songe pas un instant. Quant à dormir, il en est hors de question quand il s'agit, au contraire, de veiller, l'esprit lucide et se préparer pour l'assaut. Impertinence de Sancho, qu'invoquer presque de manière anecdotique, comme une chose allant de soi, que « descendre et dormir » serait l'attitude normale, habituelle, des chevaliers errants. Qu'en sait-il ?, lui qui n'a jamais lu aucun livre. Supercherie de l'écuyer, dont nous savons combien il est attaché à son maître, mais, en ce début du tome I, il est encore plus fortement conditionné par ses peurs : pour obtenir gain de cause, il ne manque pas de recourir à l'argument : mettre pied à terre, dormir… prétendûment « à la mode des chevaliers errants ». Il y a là de quoi interloquer notre chevalier.

 

« Descendre » ? Quitter sa monture ? Quelle audace d'y songer ! Renoncer à sa vocation de toujours monter, avancer : Don Quichotte ne peut descendre, il est un « adelantado », un « caballero andando », homme en marche, et non pas un « eratil » errant au hasard des vents. Cesser d'avancer et dormir, à l'instant même où toute l'énergie doit se rassembler pour préparer le combat à venir ? Se livrer à Morphée, tel Adam qui s'endormit après avoir convolé ? Refus catégorique du Quichotte, suivi d'une mise au point valant aussi bien pour Sancho que pour le lecteur : « Qu'appelles-tu descendre, qu'appelles-tu dormir […] ? Suis-je par hasard de ces chevaliers musqués qui prennent du repos dans les périls ? » (idem, p. 154). 

Question pertinente du linguiste cherchant à connaître le sens des mots. Descendre de cheval n'est pas un acte anodin : quel chevalier mettrait pied à terre alors que le combat s'annonce sans qu'il soit frappé de déchéance. Descendre de sa monture, s'abaisser à un niveau inférieur, se discréditer soi-même au regard de son statut et de sa vocation ? Etre moins que soi-même ? Il est impossible, à moins d'envisager sa propre disqualification — liquéfaction du soi — de sombrer dans cette régression. N'être pas qui je suis ? Pour devenir quoi d'autre à la place ? Devenir un « descendu », renonciateur qui s'endormirait à l'instant même où sonne l'appel ? 

A chacun sa propre nature, Don Quichotte ne critique pas Sancho. Il est libéral, il situe les êtres dans ce qu'ils sont, tels qu'ils sont. Que chacun fasse ce qu'il estime valable, cela n'entamera en rien sa propre détermination. « Dors, toi qui est né pour dormir, et fais tout ce que tu voudras ; mais je ferai, moi, ce qui convient le plus à mes desseins. » ( idem, p. 154). Don Quichotte n'empêche pas Sancho d'être qui il est et de vouloir vivre selon ce qu'il croit être prioritaire. Qu'il dorme, si le cœur lui en dit. Mais lui, Caballero de la Mancha, ne saurait s'adonner au sommeil tandis que l'extrême vigilance est requise.


5. Faire face

Voyons ce qu'écrit Cervantès. « ¿ A qué llamas apear, o a qué dormir ?, dijo Don Quijote. ¿ Soy yo por ventura de aquellos caballeros que toman reposo en los peligros ? Duerme tú, que naciste para dormir, o haz lo que quisieres, que yo haré lo que viere que más viene con mi pretension. » 

Le mot « apear », en cinq lettres, y tient un court espace. Il est cependant lourd de sens. Qu'appelles-tu « apear » demande Don Quichotte sur le ton de l'indignation. Il l'a ressenti comme une insulte. Ce verbe signifie, selon le dictionnaire Larousse, descendre de cheval ou de voiture. Mais encore entraver, dissuader, faire changer d'avis. « No pude apearlo » : je n'ai pas pu l'en dissuader. « Apearse del burro » : reconnaître son erreur. Don Quichotte, expert du langage, a immédiatement capté tous les sous-entendus attachés à ce mot. Il n'en accepte aucun. Sebastián de Covarrubias, contemporain de Cervantès, précise dans son thésaurus de la langue castillane — 1611 —  qu' « apear » signifie poser les pieds à terre en descendant de la monture que monte un chevalier (« ponerse de piés en el suelo baxando de la cavalgadura en que viene un cavallero » p. 130). Ce mot participe clairement du lexique chevaleresque. Le linguiste, dont l'ouvrage se trouvait peut-être dans la bibliothèque de Cervantès, ajoute en son espagnol de l'époque si riche en dérivations métaphoriques que ce mot s'emploie souvent pour exprimer « la déchéance de la dignité dans laquelle on se trouvait. » (« derrocarle de la dignidad en que estava »). Nous comprenons mieux pourquoi Don Quichotte s'insurge, d'autant que le terme « apear » concerne sa qualité de chevalier. S'il mettait pied à terre à cet instant, il en deviendrait un déchu. Cet acte serait une trahison révoquant tout ce qu'il affirmait jusqu'alors. Certes, Sancho ne pensait pas si loin. L'écuyer poltron ne songeait pas aux terribles échos subliminaux d' « apear » que Don Quichotte a instantanément captés. La réplique cinglante du chevalier fait comprendre à Sancho le lourd double sens du mot « descendre » quand il s'applique à un chevalier : leçon dont nous acceptons, en tant que lecteurs, les attendus et les conclusions. Nous ne saurions quitter le projet quichottien sous prétexte de peur, d'inquiétude face à l'inconnu. Nous sommes dans l'obligation de demeurer en selle. Quitte à accepter l'existence d'obstacles qui empêchent l'avancée — l'inévitable tare qui donne le contrepoids au destin qui nous appelle — , nous savons que la lumière revenue du matin ne manquera pas de défaire les entraves.

 

6. Dès que l'aube s'annonce,

Sancho détache Rossinante qui se met à piétiner des pattes avant. Signe que l'aventure peut continuer. Nuit passée sans quitter sa monture, Don Quichotte se projette vers ce qu'il estime être son destin. Il doit affronter l'inconnu. Ce sera l'épisode des moulins à foulons. Nous retenons que Don Quichotte, insomniaque, est resté en selle sur son cheval dont les pattes ont été ligaturées. Que son cheval avance ou non, jamais, pendant cette nuit si singulière, le Caballero ne quitte sa monture. Quelle que soit l'adversité, son projet est immuable. Il y a arrêt momentané, interférence l'obligeant à remettre son initiative à plus tard, mais jamais il n'envisage la cessation définitive ou le renoncement. Même à l'heure de sa mort, alors qu'il est revenu chez lui, il ne renonce à être qui il est : il transmet, dans son dernier souffle, le relais à ses lecteurs appelés à souscrire à l'éthique de l'engagement spirituel.

L'attitude de Don Quichotte — et nous souhaitons qu'elle inspire une politique culturelle, sociale, internationale nourrie de cette même éthique — me fait penser aux admirables lignes du poète Rainer Marie Rilke qui a su, par sa sensibilité et une profonde introspection, concevoir une poésie puissamment initiatique : « Ce qui s'appelle le destin, c'est cela : être en face, rien d'autre que cela et toujours être en face. » Etre face au présent immédiat en accord avec le futur qui, de loin, dans l'espace temporel devant nous, exige notre ferme résolution. En d'autres termes : être quichottien ou n'être rien.

 

Ce texte sera publié dans un prochain volume de la série :

Nouvelles exégèses de Don Quichotte

— vol 1  Don Quichotte, la Barque enchantée

— vol. II Don Quichotte et Dulcinée

Victoire pour Don Quichotte

Don Quichotte, homme d'action véritable


jeudi 26 février 2026

Don Quichotte, agent mutagène de la délivrance

par Dominique Blumenstihl-Roth


1. Don Quichotte, principe d'Ecriture et de lecture

L'organisation narrative de Quichotte ne se réduit pas à la recherche, par son auteur, d'un effet esthétique ou d'une sanctification de son talent par la critique. L'écriture cervantienne, avec ses cascades, ses chutes, ses Niagaras ou méandres, diverticules en apparence labyrinthiques, trace en réalité un acte de rébellion et d'affirmation de liberté qui se grave dans la mémoire humaine, avancée toujours projetée dans le temps et renouvelée à chaque lecture. Nous sommes, lecteurs du grand livre, nourris — assujettis — à cette énergie de transformation par quoi Don Quichotte réinvente la littérature et la fonction même de l'écriture. Il éclate le roman, explose les règles rhétoriques, dessèche les bavardages. Il est apothéose de la fonction corticale et manuelle d'écrire. Il est, par lui-même, le Principe d'Ecriture.

Parole codée en lettres, à l'intention de qui saura déchiffrer le filigrane, il réinvente également l'art de la lecture, en ce qu'il ne cesse de convoquer le lecteur à devenir personnage du livre : Samson Carrasco, le duc et la duchesse, les heureux bucoliques de la nouvelle Arcadie, le bandit Roque Guinart, Alvaro Tarfé, le tome II du Quichotte fourmille de personnages ayant en commun d'avoir lu le premier volume des Aventures, qui tous rencontrent le héros en chair et en os et saluent en lui à la fois l'être qu'ils ont vu tout autant que l'être imaginaire qu'ils ont lu. Lequel des deux est le moins ou le plus réel ? La question de la réalité quichottienne ne se pose pas en ces termes dialectiques : elle relève de la vision et compréhension qu'en a le lecteur. Don Quichotte est. Il s'impose tel qu'il est, dans et par son être. Nous ne saurions échapper à cet étant, tant il a, en ses deux tomes, investi notre esprit : l'alchimie de l'ouvrage est telle qu'à tout moment, le personnage évadé de ses pages peut surgir, au détour d'une rue, nous interpeller, nous adresser un signe. Qui peut croire qu'il suffit de refermer le livre pour que Don Quichotte rejoigne sagement ses chapitres et s'attache à la reliure de ses cahiers ? Le triptyque « sortir, dire, libérer » est une injonction fulgurisant tout lecteur du grand-œuvre, sommé de quichottiser son existence, et donc de se préparer à la rencontre.


2. Don Quichotte, homme d'action véritable

Hannah Arendt diagnostiquait la croissance du désert. L'aridité des cœurs assèche l'humanité, livre à l'abandon de vastes territoires appauvris dont les ressources vivantes sont à jamais épuisées. Immenses régions d'Espagne et de France, en proie aux flammes ou recouverts d'inondations impitoyables ! Quelque chose ne va plus, qui détraque le climat. Je ne parle pas du « dérèglement climatique » que tout le monde observe et commente, mais de l'esprit de l'humanité adonné à la contrition, la lyophilisation de la pensée sous emprise caïnique. Ce climat mental doit changer. A quoi sert d'abandonner nos moteurs thermiques pour leur préférer des systèmes électriques tant que nos esprits n'auront pas opté pour une autre manière de penser le monde ? Croit-on qu'en persistant à vivre selon la doctrine du pays de Nod — terre d'exil où fut banni l'inventeur du premier crime — nous parviendrons à rénover quoi que ce soit ? Seul l'enseignement et l'application politique des critères initiatiques d'essence épineurienne pourra mettre fin à l'extension des sables. Cette opération est en cours. En effet, non seulement les oasis persistent, directement liées à des sources souterraines qui n'ont jamais renoncé à couler, non seulement elles résistent à la désertification, mais elles croissent peu à peu, faisant reculer les limites du désert !

Au côté de Don Quichotte, héros d'écriture et de lettres, nous  travaillons, nous luttons, en tant que lecteurs, devenant à notre tour « gens du livre », contre le dessèchement des cœurs, à l'origine de toute désolation. Nous adoptons le principe de base par quoi la réforme spirituelle s'opère : nous acceptons la prééminence de Dulcinée (sage prudence pour qui fréquente Don Quichotte qu'intégrer une fois pour toute cette primauté !). Par cette adhésion nous augmentons la densité de la beauté permettant à l'humanité de rejoindre la beauté première. Nous souscrivons à ce Pacte d'amour, et nous y apposons un « lu et approuvé » en toute connaissance de cause.


3. J'entends les négateurs qui s'écrient : 

« C'est là du lyrisme romantique ! » N'empêchons pas ces adeptes de la doctrine du « faire » d'avoir des opinions et d'y croire. Laissons-leur le culte du matérialisme et leur adoration des choses pour les choses. Qu'ils s'engagent donc dans la lecture du Quichotte pour mieux le narguer, et qu'ils prouvent l'inexistence de ce qu'ils nient ! Une situation que Cervantès a prévue : ces mauvais coucheurs se retrouveront comme Alvaro Tarfé, chapitre 72, tome II. Le chevalier exige de lui qu'il atteste, par écrit, qu'il n'existe qu'un seul Don Quichotte, lui, le seul et vrai. Que les détracteurs inventent autant de Quichotte qu'ils le veulent, la réponse du chevalier est toute prête : « il n'y a pas d'autre moi dans le monde ». S'il devait surgir quelque imposteur, quelque négateur, le Caballero exigera de tout contestataire qu'il signe, en présence d'un Alcalde, la « pétition en forme […] et dans toutes les règles et avec toutes les formalités requises en pareil cas » certifiant que le faux, en toute chose, se distingue par son inversion, du vrai.

Unique et seul, il n'existe pas de doublure quichottienne, quand bien même une certaine critique farouchement opposée à tout décryptage de l'œuvre cervantienne, estime qu'à chacun son Quichotte, et autant de lectures possibles qu'il y a de lecteurs. Naïveté que ce militantisme ou chacun picore ce qui convient à son confort, et rejette ce qui engagerait plus avant la conscience. Il est même des esprits (pathétiques) affirmant que Don Quichotte serait un non lieu. Une utopie. Que leur répondre ? Inutile d'affronter ces murailles, laissons du temps au temps, ces forteresses finiront par s'effondrer d'elles-mêmes. Laissons mugir la négation et que les aigris persiflent tant qu'ils le voudront. Le vulgaire ne peut s'empêcher d'être ce qu'il est, ignorant et satisfait de lui-même, cherchant à imposer la dictature du « faire » et ses idolâtries. Don Quichotte a supporté leurs coups de bâtons, leurs insultes, leur arrogance. Il les a tous vaincus, et continue de les soumettre, par la seule arme de sa fidélité à Dulcinée. 

Don Quichotte, en effet, est homme d'amour. (Il attire à lui toutes les jeunes filles « pressées et vaincues par l'amour » et s'étonne de l'emprise involontaire qu'il exerce sur elles.) C'est qu'il est homme d'action véritable, auteur d'un faire placé sous la seule guidance de la boussole initiatique. D'où sa liberté d'action, non livrée à l'attente du résultat : il est en ce sens proche de la doctrine de la Bagavad Gita, en ce qu'il refuse de se lier au fruit de ses actes et renonçant à toute idée d'un quelconque profit d'exploitation. Sa volonté personnelle dégagée de tout ego est sublimée, tous ses actes étant dédiés à celle qui illumine sa raison.

 

4. Umwertung quichottienne

Sous la parole vivifiante du Caballero, la « Moracha », terre promise, trouve sa place « en un lugar ». Ce lieu, — lugar — n'est ni une bourgade de la Mancha, ni un village, c'est un espace où l'esprit trouve le terrain propice à son projet. C'est le lieu où l'errance cesse, où le nomadisme de survie prend fin, où le corps se pose et l'intellect peut enfin penser à lui-même et sa mission, sans subir le harcèlement des compétiteurs qui, pour une charogne, seraient prêts à se déchirer entre eux. C'est en ce « Lieu » que l'intégrité de la promesse se donne, que la vérité quichottienne fondée sur la doctrine dulcinéenne se propose à l'humanité. Les Lettres, semées sur un terreau fertilisé par la pensée symbolique par quoi une chose devient plus qu'elle-même, germent alors à la faveur de l'augmentation de la température (planétaire) propice. Ce  réchauffement ne manquera pas de susciter ce que Nietzsche appelait « Umwertung » : une transmutation générale des valeurs.

Elle est en cours, et déjà perceptible, prémisse d'un séisme tectonique qui affectera la structure cérébrale humaine. Propose-t-elle une mutation créant de nouvelles zones corticales par quoi se démultiplient les possibilités de lecture du monde ? Ou régresse-t-elle vers un appauvrissement fonctionnel suite à la démission d'une humanité vivant résolument en-deçà des ses capacités ? Il y eut, dans l'histoire de l'humanité, des seuils qualitatifs qu'elle a franchis, après de longues stagnations. Un jour, elle fut soudain capable de réaliser la performance du symbolisme. Cette performance intellectuelle n'est pas le fruit d'une lente évolution étalée sur des millénaires, mais la réponse à l'irruption de l'énergie dans un cerveau physiologiquement apte à la produire. Un jour, un être — peut-être n'y en eut-il qu'un seul — visité par une fulgurance inouïe, a senti que son esprit saisissait le rapport singulier entre une chose et autre chose que ce qu'elle paraissait. La chose vue ou entendue devint pour lui plus que l'évidence immédiate et s'est transcendée de signifiant en un signifié sans pour autant jamais cesser d'être une unité. La pensée symbolique naissait, rendue possible par une structure cérébrale, un néocortex capable de la concevoir, en un lieu précis de sa physiologie que la neurologie a identifiée, s'agissant des zones spécifiques du langage et des structures secondaires participant à la phonation, plus singulièrement lorsque l'énergie traverse en elle la couche corticale III.
 
 5. Don Quichotte, héros cérébral,
visite en profondeur les néocortex de ses lecteurs. Il y suscite d'étranges phénomènes. Le livre de Cervantès est à lui-même une exploration de l'univers cérébral d'un être en quête de sa vérité et qui sait où la trouver : le Caballero est « andante » — allant — en voyage à l'intérieur de sa propre réalité corticale : sa plongée dans la caverne de Montesinos est une descente au cœur de la structure mentale d'un chroniqueur qui relate en direct les épisodes de son voyage neuronique. Le cerveau du lecteur découvre sous forme de narration symbolique codée la réalité de sa propre aventure corticale. Don Quichotte devient par là le héros en qui tout lecteur reconnaît l'aventurier de l'arche retrouvée, l'arche cérébrale dont nous sommes nous-mêmes les porteurs. On appellera « folie » cette audacieuse exploration, d'autant qu'elle contamine les esprits et se répand, finissant par affecter toute l'humanité. Tout d'abord à bas bruit avant qu'une seconde lecture, augmentée de son exégèse, inocule la seconde seringuée virale à effet immédiat et irréversible. C'est alors que Don Quichotte, agent de mutagène, suscite dans nos esprits (peut-être dans nos gènes) un nouveau codage, spécifiant l'humanité échappée hors de la caverne et enfin consciente d'elle-même.
 
 
Livres :
— Exégèses de Don Quichotte, par Dominique Aubier en 5 volumes. Un remarquable série sur le codage initiatique de Don Quichotte.
 
— Nouvelles exégèses de Don Quichotte, par Dominique Blumenstihl-Roth. Dans les pas du maître, décryptage des symboles et du codage hébreu / araméen actif dans Don Quichotte.
Tome 2 : DulZinea
Tome 3 : Don Quichotte, Principe d'Ecriture (en cours).
 
Hors série : José Rizal, Don Quichotte des Philippines.

dimanche 1 février 2026

Don Quichotte, homme d'action véritable

Don Quichotte, homme d'action véritable

par Dominique Blumenstihl-Roth


1. Contre le dessèchement des cœurs

La philosophe Hannah Arendt diagnostiquait la croissance du désert. Elle appelait ainsi cette aridité des cœurs qui assèche l'humanité, qui livre à l'abandon de vastes territoires appauvris dont les ressources vivantes sont à jamais épuisées par l'esprit de négation. Cependant, « les oasis persistent », et il se pourrait bien que non seulement elles résistent à la désertification, mais qu'elles croissent peu à peu, faisant reculer les limites du sable !

Au côté de Don Quichotte, héros d'écriture et de lettres, nous  travaillons, nous luttons, en tant que lecteurs, devenant à notre tour « gens du livre », contre le dessèchement des cœurs, à l'origine de toute désolation. Nous adoptons le principe de base par quoi la réforme spirituelle s'opère : nous acceptons la prééminence de Dulcinée (c'est une sage prudence pour qui fréquente Don Quichotte qu'intégrer une fois pour toute cette primauté). Par cette adhésion, nous augmentons la densité de la beauté permettant à l'humanité de rejoindre la beauté première. Nous souscrivons à ce Pacte d'amour, et nous y apposons un « lu et approuvé » en toute connaissance de cause.

 

 2. Don Quichotte est homme d'amour

J'entends les négateurs qui s'écrient : « C'est là du lyrisme romantique ! » Je n'empêche pas ces adeptes de la doctrine du « faire » d'avoir des opinions, de s'adonner à leur culte idolâtrique. Je les laisse aux options nihilistes dont ils s'imaginent qu'elles sont les garantes de leur pouvoir.

Ces lamentables imposteurs : Don Quichotte en fait l'expérience. Un faux Don Quichotte, rédigé par un certain Avellaneda de Tordesillas, a tenté de lui ravir la place*. Mais un personnage, tiré du faux, nommé Alvaro Tarfé, chapitre 72, tome II, atteste, par devant notaire, qu'il n'existe qu'un seul Don Quichotte, le nôtre, celui que nous aimons. Celui d'Avellaneda est un faux absolu. Dès lors, que les détracteurs inventent autant de Quichotte qu'ils le veulent, la réponse du chevalier est toute prête : « il n'y a pas d'autre moi dans le monde ». S'il devait surgir quelque imposteur, quelque négateur, le Caballero exigera de tout contestataire qu'il signe la « pétition en forme […] et dans toutes les règles et avec toutes les formalités requises en pareil cas ». Unique et seul, il n'existe pas de doublure quichottienne, quand bien même une certaine critique farouchement opposée à tout décryptage de l'œuvre cervantienne, estime qu'à chacun son Quichotte, et autant de lectures possibles qu'il y a de lecteurs. Naïveté que ce militantisme ou chacun picore ce qui convient à son confort, et rejette ce qui engagerait plus avant la conscience. Il est même des esprits affirmant que Don Quichotte serait un non-lieu. Une utopie. Inutile d'affronter ces murailles, laissons du temps au temps, ces forteresses finiront par se rendre d'elles-mêmes.

Laissons mugir la négation et que les aigris persiflent tant qu'ils voudront. Le vulgaire ne peut s'empêcher d'être ce qu'il est, ignorant et satisfait de lui-même, cherchant à imposer sa dictature. Laissons-le à ses errances. Don Quichotte, quant à lui, est homme d'amour. (Remarquez, tout au long de ses aventures, les jeunes filles sont irrésistiblement attirées par lui, « pressées et vaincues par l'amour ». Il s'étonne de l'emprise involontaire qu'il exerce sur elles : c'est précisément parce qu'il est fidèle à son unique Dulcinée qu'il est « aimable » dans tous les sens du terme.)



3. Homme d'action véritable

Don Quichotte paraît bien chétif sur son maigre cheval. Il ne possède aucun pouvoir surnaturel, et cependant, il ne craint aucune adversité. C'est que son existence est placée sous la seule guidance de la boussole initiatique. Il connaît le Code du réel, ses lois archétypales. Sa certitude vient de « plus loin », qui lui donne une puissance « autre ». Il est homme de parole, homme d'éthique. Il en tire une liberté de pensée inspirée, une liberté d'action, une action totalement engagée et cependant non livrée à l'attente du résultat : il est en ce sens proche de la doctrine de la Bagavad Gita, qui enseigne de ne pas lier l'acte au fruit de son résultat. Le combat doit être mené : tel est le sort du Cavallero d'agir pour l'Esprit. De même Arjuna, le héros de la saga indienne, est tenu de faire son devoir sans être lié ni par le succès ni par l'échec. Il appelle cela : « l'art d'agir », absorbé par la quête où la volonté personnelle est sublimée. Don Quichotte en devient homme de liberté absolue, car il dédie tous ses actes à celle qui illumine sa raison… au-delà de la raison : DulZinea


— Hannah Arendt, Qu'est ce que la politique ?, éd. Seuil, 1995.
— D. Blumenstihl-Roth, DulZinea, du vrai et du faux Don Quichotte, éd. M.L.L.
— Miguel de Cervantès, Don Quichotte, chap. 72, vol. II, p. 1064, éd. Garnier.

samedi 10 janvier 2026

Sortir, dire, libérer. Trois principes directeurs de l'actuation quichottienne

Sortir, dire, libérer

par Dominique Blumenstihl-Roth


 

1. Accueillir la révélation menant à la découverte

La révélation des Lettres ne s'est pas opérée par un lent processus adaptatif. C'est un phénomène de fulgurance. Nous vivons parfois ce genre d'événement quand nous sommes face à une interrogation. Un problème se pose. Un mystère se dresse. L'esprit n'en perce pas l'énigme. Une nuit de sommeil, un « hasard » heureux, un signe dont nous percevons le message : soudain tout s'illumine. La solution se présente, elle se donne. Nous disons : « j'ai trouvé » alors qu'en réalité c'est la solution qui est venue vers nous, comme si l'intrigue traçait elle -même la piste à suivre, menant à sa résolution. Bien des scientifiques « reçoivent » leurs découvertes de cette manière. Ils retranscrivent sous forme de démonstration ce qu'ils ont davantage perçu que trouvé, mais ne disent jamais le processus leur ayant inspiré le parcours. Si bien que tout paraît le fruit d'un effort (indéniable) issu de leur laboratoire : oublieraient-ils que la vie vient très largement à leur secours, leur inspirant (ou non) les pistes de recherches ou parfois même leur apportant la solution sur un plateau ? « Tout à coup, j'ai compris que… » Phrase emblématique par quoi le scientifique s'attribue une découverte, résultat issue d'une pensée dont il s'imagine être le propriétaire, alors que c'est la solution au problème posé qui vient s'offrir à l'esprit préparé à la recevoir. Le véritable travail du chercheur consiste dès lors à se rendre capable d'accueillir la révélation menant à la découverte.

 

2. Les Lettres sont de purs éclats d'énergie

La déflagration des Lettres, code fixateur du sens, relève d'une révélation. Une porte s'est soudain ouverte par quoi le sens a pénétré l'esprit. Jaillissement de l'intelligence ayant capté un don lumineux. Et non pas lente captation d'une idée, suite à l'observation patiente d'un animal dont on aurait remarqué les cornes pour ensuite en développer un graphisme d'imitation devenant par la suite écriture d'une lettre. L'Aleph n'est en aucun cas l'expression graphique des cornes d'un taureau, et le Lamed ne procède pas du cou d'une girafe égarée dans le Sinaï. Les Lettres sont de purs éclats d'énergie issue du Qui Sait invisible expédiant son information, elle-même prenant forme lettrique au moment de son entrée dans le Qui fait existentiel qu'il suscite.

Les kabbalistes, dont on connaît la minutie avec laquelle ils scrutent les lettres, estiment qu'il préexiste une Torah antérieure à celle dont nous découvrons le texte et les lettres gravées. Cette première Torah est écrite dans l'abstraction d'une intelligence qui, depuis son « au-delà » jette son verbe dans l' « ici et maintenant », dans notre monde où elle prend forme lisible. Ce n'est pas le beuglement d'un bovidé cornu qui a dessiné, dans l'esprit humain, la prononciation de la première lettre de l'Alphabet, mais la lettre elle-même, jetée dans l'espace sous sa forme écrite qui a fait vibrer les ondes : la lettre s'est faite entendre et voir, à l'individu doté du cerveau adapté à cette fonction, qui savait écouter, regarder, comprendre et conceptualiser.

Ce processus de captation de l'information issu de l'Invisible ne cesse de se produire. C'est pourquoi la Tradition dit que la Révélation sinaïtique s'est produite et se poursuit encore, émanation permanente de l'énergie en direction des cerveaux non soumis à l'astringence de l'obscurité.

 

3. Le rôle des initiés

consiste, d'une part, à dissiper les ténèbres afin que « la lumière soit », d'autre part, à faire en sorte que la lumière continue d'irradier l'esprit afin de lui éviter de sombrer dans les spéculations ratiocinantes menant droit au mur. L'initié saute par-dessus le mur, à moins qu'il le contourne : il s'échappe du « corral » de toute pensée convenue et mise sur la perception qu'il a du Verbe. Perception de messages reçus, soit par le canal d'une audition directe — une voix intérieure et le psychiatre parlera d'hallucination auditive passant toute révélation au couperet de la nomenclature médicale — soit la rencontre avec un être réel ou imaginaire, à l'image d'Ibn' Arabî le célèbre soufi andalou du XIIIe siècle qui bénéficiait régulièrement de rencontres avec Khadir (Khidr), son conseiller cosmique qui le secondait de ses conseils.

Don Quichotte n'est pas moins suspect d'interlocution céleste. Il a, lui aussi, des entretiens réguliers avec son conseiller de la grâce divine. Ce conseiller adopte la forme féminine de Dulcinée. Don Quichotte est, en permanence, en proie à l'extase dulcinéenne. Il s'échappe de l'ordre du convenu et se réclame d'un ordre tout autre qui n'est compréhensible qu'à l'esprit y adhérant déjà. Il est proche, en cela, de la démarche du soufi iranien Rûzbehan (1128-1209), opposé à la primauté de toute loi imposée, préférant « l'irréductible transcendance du ravissement mystique ». Don Quichotte, ambassadeur personnel de Dulcinée dont il assume la mise en œuvre de sa doctrine, bénéficie de l'immunité que lui confèrent les débordements de la grâce. S'échappant des confinements obsolètes, il institue une nouvelle tradition, fondée sur lui-même en tant qu'agent actif, commensal d'une puissance exerçant sur lui une autorité directe. Il en naît une éthique au-delà de la morale sociale, ayant pour principe directeur la dissolution de tout ego au bénéfice de la lumière que prodigue la révélation, lui ordonnant constamment de « sortir », « dire », « libérer ». Nos ouvrages d'exégèses ont la prétention de s'inscrire dans cette tradition et d'assumer, dans la mesure de nos moyens, ces trois principes directeurs de l'actuation quichottienne…
 
 
— Don Quichotte, la Barque enchantée
— Don Quichotte et le secret de Dulcinée
 


samedi 13 décembre 2025

Hommage à José Rizal, Don Quichotte des Philippines. Un livre de D. Blumenstihl-Roth

 

Vient de paraître

José Rizal

Don Quichotte des Philippines

 

par Dominique Blumenstihl-Roth

Editions De La Rosa

ISBN 97829522266127

 


José Rizal, héros national des Philippines, est un météore. Poète, romancier, il réalise une œuvre qui figure au premier plan de la littérature espagnole moderne. Essayiste, il avance une vision civilisatrice où le langage apparaît comme le moteur principal de l’évolution culturelle : le langage, outil de révolution politique, partant, de l’indépendance de son pays.

Son œuvre s’accompagne d’une profonde insertion dans le réel : médecin, ophtalmologue, il met sa compétence acquise à Madrid et à Berlin au service des plus démunis. Agronome, il conçoit un projet agricole moderne, favorisant les cultures vivrières. Linguiste, il fonde une école où il enseigne les langues. Chef charismatique d’une révolution dont il ne partage pas les options violentes, il est pris pour cible par la puissance colonisatrice. Il est fusillé le 30 décembre 1896, à l’âge de 36 ans… Parlant et écrivant 23 langues, dont l’hébreu, l’arabe et le Hindi, Rizal s’empare de la langue des conquistadores, la domine, la forge à son goût, y insère le lexique des îles et rappelle que le Castillan est avant tout la langue de Don Quichotte. Rizal ne cherche pas l’affrontement avec la puissance dominante. Il propose, au contraire, que les Philippines deviennent une province d’Espagne. Qu’elles s’émancipent à l’intérieur de la Communauté hispanique dont il ne conçoit pas qu’elles en soient séparées : la révolution, pour lui, ne peut être qu’un acte positif de réinvestiture culturelle par le langage.

Que le peuple se libère ! Par la culture, le savoir, la connaissance. Projet révolutionnaire pressenti dans son premier livre Noli me Tangere, explicité dans son second roman, el Filibusterismo. L’intrigue de ses ouvrages repose sur le pouvoir de la parole. Pour lui, la culture est affaire de responsabilité : que chaque individu fasse l’effort d’apprendre et s’affranchisse de tout esclavage. Qu’une nation tout entière fasse de la culture son grand projet. La thèse de Rizal se nourrit d’une conception résolument quichottienne.

Son œuvre : fulgurante. Plusieurs recueils de poésie, pièces de théâtre, et deux romans magnifiques entourés d’une vaste énigme. Pour en ouvrir le secret, il fallait remonter à sa source d’inspiration : Don Quichotte, et recourir au Code des archétypes que Dominique Aubier a mis au jour dans La Face cachée du Cerveau. José Rizal apparaît alors comme un subtil connaisseur de l’herméneutique hébraïque. Son œuvre prophétique annonce l’émergence d’une exégèse universalisante.
 
 

José Rizal

Don Quichotte des Philippines

 

par Dominique Blumenstihl-Roth

Editions De La Rosa

344 pages, 37 euros (France expédition incluse) + 9 C.E.E.

ISBN 97829522266127

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