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dimanche 1 février 2026

Don Quichotte, homme d'action véritable

Don Quichotte, homme d'action véritable

par Dominique Blumenstihl-Roth


1. Contre le dessèchement des cœurs

La philosophe Hannah Arendt diagnostiquait la croissance du désert. Elle appelait ainsi cette aridité des cœurs qui assèche l'humanité, qui livre à l'abandon de vastes territoires appauvris dont les ressources vivantes sont à jamais épuisées par l'esprit de négation. Cependant, « les oasis persistent », et il se pourrait bien que non seulement elles résistent à la désertification, mais qu'elles croissent peu à peu, faisant reculer les limites du sable !

Au côté de Don Quichotte, héros d'écriture et de lettres, nous  travaillons, nous luttons, en tant que lecteurs, devenant à notre tour « gens du livre », contre le dessèchement des cœurs, à l'origine de toute désolation. Nous adoptons le principe de base par quoi la réforme spirituelle s'opère : nous acceptons la prééminence de Dulcinée (c'est une sage prudence pour qui fréquente Don Quichotte qu'intégrer une fois pour toute cette primauté). Par cette adhésion, nous augmentons la densité de la beauté permettant à l'humanité de rejoindre la beauté première. Nous souscrivons à ce Pacte d'amour, et nous y apposons un « lu et approuvé » en toute connaissance de cause.

 

 2. Don Quichotte est homme d'amour

J'entends les négateurs qui s'écrient : « C'est là du lyrisme romantique ! » Je n'empêche pas ces adeptes de la doctrine du « faire » d'avoir des opinions, de s'adonner à leur culte idolâtrique. Je les laisse aux options nihilistes dont ils s'imaginent qu'elles sont les garantes de leur pouvoir.

Ces lamentables imposteurs : Don Quichotte en fait l'expérience. Un faux Don Quichotte, rédigé par un certain Avellaneda de Tordesillas, a tenté de lui ravir la place*. Mais un personnage, tiré du faux, nommé Alvaro Tarfé, chapitre 72, tome II, atteste, par devant notaire, qu'il n'existe qu'un seul Don Quichotte, le nôtre, celui que nous aimons. Celui d'Avellaneda est un faux absolu. Dès lors, que les détracteurs inventent autant de Quichotte qu'ils le veulent, la réponse du chevalier est toute prête : « il n'y a pas d'autre moi dans le monde ». S'il devait surgir quelque imposteur, quelque négateur, le Caballero exigera de tout contestataire qu'il signe la « pétition en forme […] et dans toutes les règles et avec toutes les formalités requises en pareil cas ». Unique et seul, il n'existe pas de doublure quichottienne, quand bien même une certaine critique farouchement opposée à tout décryptage de l'œuvre cervantienne, estime qu'à chacun son Quichotte, et autant de lectures possibles qu'il y a de lecteurs. Naïveté que ce militantisme ou chacun picore ce qui convient à son confort, et rejette ce qui engagerait plus avant la conscience. Il est même des esprits affirmant que Don Quichotte serait un non-lieu. Une utopie. Inutile d'affronter ces murailles, laissons du temps au temps, ces forteresses finiront par se rendre d'elles-mêmes.

Laissons mugir la négation et que les aigris persiflent tant qu'ils voudront. Le vulgaire ne peut s'empêcher d'être ce qu'il est, ignorant et satisfait de lui-même, cherchant à imposer sa dictature. Laissons-le à ses errances. Don Quichotte, quant à lui, est homme d'amour. (Remarquez, tout au long de ses aventures, les jeunes filles sont irrésistiblement attirées par lui, « pressées et vaincues par l'amour ». Il s'étonne de l'emprise involontaire qu'il exerce sur elles : c'est précisément parce qu'il est fidèle à son unique Dulcinée qu'il est « aimable » dans tous les sens du terme.)



3. Homme d'action véritable

Don Quichotte paraît bien chétif sur son maigre cheval. Il ne possède aucun pouvoir surnaturel, et cependant, il ne craint aucune adversité. C'est que son existence est placée sous la seule guidance de la boussole initiatique. Il connaît le Code du réel, ses lois archétypales. Sa certitude vient de « plus loin », qui lui donne une puissance « autre ». Il est homme de parole, homme d'éthique. Il en tire une liberté de pensée inspirée, une liberté d'action, une action totalement engagée et cependant non livrée à l'attente du résultat : il est en ce sens proche de la doctrine de la Bagavad Gita, qui enseigne de ne pas lier l'acte au fruit de son résultat. Le combat doit être mené : tel est le sort du Cavallero d'agir pour l'Esprit. De même Arjuna, le héros de la saga indienne, est tenu de faire son devoir sans être lié ni par le succès ni par l'échec. Il appelle cela : « l'art d'agir », absorbé par la quête où la volonté personnelle est sublimée. Don Quichotte en devient homme de liberté absolue, car il dédie tous ses actes à celle qui illumine sa raison… au-delà de la raison : DulZinea


— Hannah Arendt, Qu'est ce que la politique ?, éd. Seuil, 1995.
— D. Blumenstihl-Roth, DulZinea, du vrai et du faux Don Quichotte, éd. M.L.L.
— Miguel de Cervantès, Don Quichotte, chap. 72, vol. II, p. 1064, éd. Garnier.