Rechercher dans ce blog

Translate

jeudi 26 février 2026

Don Quichotte, agent mutagène de la délivrance

par Dominique Blumenstihl-Roth


1. Don Quichotte, principe d'Ecriture et de lecture

L'organisation narrative de Quichotte ne se réduit pas à la recherche, par son auteur, d'un effet esthétique ou d'une sanctification de son talent par la critique. L'écriture cervantienne, avec ses cascades, ses chutes, ses Niagaras ou méandres, diverticules en apparence labyrinthiques, trace en réalité un acte de rébellion et d'affirmation de liberté qui se grave dans la mémoire humaine, avancée toujours projetée dans le temps et renouvelée à chaque lecture. Nous sommes, lecteurs du grand livre, nourris — assujettis — à cette énergie de transformation par quoi Don Quichotte réinvente la littérature et la fonction même de l'écriture. Il éclate le roman, explose les règles rhétoriques, dessèche les bavardages. Il est apothéose de la fonction corticale et manuelle d'écrire. Il est, par lui-même, le Principe d'Ecriture.

Parole codée en lettres, à l'intention de qui saura déchiffrer le filigrane, il réinvente également l'art de la lecture, en ce qu'il ne cesse de convoquer le lecteur à devenir personnage du livre : Samson Carrasco, le duc et la duchesse, les heureux bucoliques de la nouvelle Arcadie, le bandit Roque Guinart, Alvaro Tarfé, le tome II du Quichotte fourmille de personnages ayant en commun d'avoir lu le premier volume des Aventures, qui tous rencontrent le héros en chair et en os et saluent en lui à la fois l'être qu'ils ont vu tout autant que l'être imaginaire qu'ils ont lu. Lequel des deux est le moins ou le plus réel ? La question de la réalité quichottienne ne se pose pas en ces termes dialectiques : elle relève de la vision et compréhension qu'en a le lecteur. Don Quichotte est. Il s'impose tel qu'il est, dans et par son être. Nous ne saurions échapper à cet étant, tant il a, en ses deux tomes, investi notre esprit : l'alchimie de l'ouvrage est telle qu'à tout moment, le personnage évadé de ses pages peut surgir, au détour d'une rue, nous interpeller, nous adresser un signe. Qui peut croire qu'il suffit de refermer le livre pour que Don Quichotte rejoigne sagement ses chapitres et s'attache à la reliure de ses cahiers ? Le triptyque « sortir, dire, libérer » est une injonction fulgurisant tout lecteur du grand-œuvre, sommé de quichottiser son existence, et donc de se préparer à la rencontre.


2. Don Quichotte, homme d'action véritable

Hannah Arendt diagnostiquait la croissance du désert. L'aridité des cœurs assèche l'humanité, livre à l'abandon de vastes territoires appauvris dont les ressources vivantes sont à jamais épuisées. Immenses régions d'Espagne et de France, en proie aux flammes ou recouverts d'inondations impitoyables ! Quelque chose ne va plus, qui détraque le climat. Je ne parle pas du « dérèglement climatique » que tout le monde observe et commente, mais de l'esprit de l'humanité adonné à la contrition, la lyophilisation de la pensée sous emprise caïnique. Ce climat mental doit changer. A quoi sert d'abandonner nos moteurs thermiques pour leur préférer des systèmes électriques tant que nos esprits n'auront pas opté pour une autre manière de penser le monde ? Croit-on qu'en persistant à vivre selon la doctrine du pays de Nod — terre d'exil où fut banni l'inventeur du premier crime — nous parviendrons à rénover quoi que ce soit ? Seul l'enseignement et l'application politique des critères initiatiques d'essence épineurienne pourra mettre fin à l'extension des sables. Cette opération est en cours. En effet, non seulement les oasis persistent, directement liées à des sources souterraines qui n'ont jamais renoncé à couler, non seulement elles résistent à la désertification, mais elles croissent peu à peu, faisant reculer les limites du désert !

Au côté de Don Quichotte, héros d'écriture et de lettres, nous  travaillons, nous luttons, en tant que lecteurs, devenant à notre tour « gens du livre », contre le dessèchement des cœurs, à l'origine de toute désolation. Nous adoptons le principe de base par quoi la réforme spirituelle s'opère : nous acceptons la prééminence de Dulcinée (sage prudence pour qui fréquente Don Quichotte qu'intégrer une fois pour toute cette primauté !). Par cette adhésion nous augmentons la densité de la beauté permettant à l'humanité de rejoindre la beauté première. Nous souscrivons à ce Pacte d'amour, et nous y apposons un « lu et approuvé » en toute connaissance de cause.


3. J'entends les négateurs qui s'écrient : 

« C'est là du lyrisme romantique ! » N'empêchons pas ces adeptes de la doctrine du « faire » d'avoir des opinions et d'y croire. Laissons-leur le culte du matérialisme et leur adoration des choses pour les choses. Qu'ils s'engagent donc dans la lecture du Quichotte pour mieux le narguer, et qu'ils prouvent l'inexistence de ce qu'ils nient ! Une situation que Cervantès a prévue : ces mauvais coucheurs se retrouveront comme Alvaro Tarfé, chapitre 72, tome II. Le chevalier exige de lui qu'il atteste, par écrit, qu'il n'existe qu'un seul Don Quichotte, lui, le seul et vrai. Que les détracteurs inventent autant de Quichotte qu'ils le veulent, la réponse du chevalier est toute prête : « il n'y a pas d'autre moi dans le monde ». S'il devait surgir quelque imposteur, quelque négateur, le Caballero exigera de tout contestataire qu'il signe, en présence d'un Alcalde, la « pétition en forme […] et dans toutes les règles et avec toutes les formalités requises en pareil cas » certifiant que le faux, en toute chose, se distingue par son inversion, du vrai.

Unique et seul, il n'existe pas de doublure quichottienne, quand bien même une certaine critique farouchement opposée à tout décryptage de l'œuvre cervantienne, estime qu'à chacun son Quichotte, et autant de lectures possibles qu'il y a de lecteurs. Naïveté que ce militantisme ou chacun picore ce qui convient à son confort, et rejette ce qui engagerait plus avant la conscience. Il est même des esprits (pathétiques) affirmant que Don Quichotte serait un non lieu. Une utopie. Que leur répondre ? Inutile d'affronter ces murailles, laissons du temps au temps, ces forteresses finiront par s'effondrer d'elles-mêmes. Laissons mugir la négation et que les aigris persiflent tant qu'ils le voudront. Le vulgaire ne peut s'empêcher d'être ce qu'il est, ignorant et satisfait de lui-même, cherchant à imposer la dictature du « faire » et ses idolâtries. Don Quichotte a supporté leurs coups de bâtons, leurs insultes, leur arrogance. Il les a tous vaincus, et continue de les soumettre, par la seule arme de sa fidélité à Dulcinée. 

Don Quichotte, en effet, est homme d'amour. (Il attire à lui toutes les jeunes filles « pressées et vaincues par l'amour » et s'étonne de l'emprise involontaire qu'il exerce sur elles.) C'est qu'il est homme d'action véritable, auteur d'un faire placé sous la seule guidance de la boussole initiatique. D'où sa liberté d'action, non livrée à l'attente du résultat : il est en ce sens proche de la doctrine de la Bagavad Gita, en ce qu'il refuse de se lier au fruit de ses actes et renonçant à toute idée d'un quelconque profit d'exploitation. Sa volonté personnelle dégagée de tout ego est sublimée, tous ses actes étant dédiés à celle qui illumine sa raison.

 

4. Umwertung quichottienne

Sous la parole vivifiante du Caballero, la « Moracha », terre promise, trouve sa place « en un lugar ». Ce lieu, — lugar — n'est ni une bourgade de la Mancha, ni un village, c'est un espace où l'esprit trouve le terrain propice à son projet. C'est le lieu où l'errance cesse, où le nomadisme de survie prend fin, où le corps se pose et l'intellect peut enfin penser à lui-même et sa mission, sans subir le harcèlement des compétiteurs qui, pour une charogne, seraient prêts à se déchirer entre eux. C'est en ce « Lieu » que l'intégrité de la promesse se donne, que la vérité quichottienne fondée sur la doctrine dulcinéenne se propose à l'humanité. Les Lettres, semées sur un terreau fertilisé par la pensée symbolique par quoi une chose devient plus qu'elle-même, germent alors à la faveur de l'augmentation de la température (planétaire) propice. Ce  réchauffement ne manquera pas de susciter ce que Nietzsche appelait « Umwertung » : une transmutation générale des valeurs.

Elle est en cours, et déjà perceptible, prémisse d'un séisme tectonique qui affectera la structure cérébrale humaine. Propose-t-elle une mutation créant de nouvelles zones corticales par quoi se démultiplient les possibilités de lecture du monde ? Ou régresse-t-elle vers un appauvrissement fonctionnel suite à la démission d'une humanité vivant résolument en-deçà des ses capacités ? Il y eut, dans l'histoire de l'humanité, des seuils qualitatifs qu'elle a franchis, après de longues stagnations. Un jour, elle fut soudain capable de réaliser la performance du symbolisme. Cette performance intellectuelle n'est pas le fruit d'une lente évolution étalée sur des millénaires, mais la réponse à l'irruption de l'énergie dans un cerveau physiologiquement apte à la produire. Un jour, un être — peut-être n'y en eut-il qu'un seul — visité par une fulgurance inouïe, a senti que son esprit saisissait le rapport singulier entre une chose et autre chose que ce qu'elle paraissait. La chose vue ou entendue devint pour lui plus que l'évidence immédiate et s'est transcendée de signifiant en un signifié sans pour autant jamais cesser d'être une unité. La pensée symbolique naissait, rendue possible par une structure cérébrale, un néocortex capable de la concevoir, en un lieu précis de sa physiologie que la neurologie a identifiée, s'agissant des zones spécifiques du langage et des structures secondaires participant à la phonation, plus singulièrement lorsque l'énergie traverse en elle la couche corticale III.
 
 5. Don Quichotte, héros cérébral,
visite en profondeur les néocortex de ses lecteurs. Il y suscite d'étranges phénomènes. Le livre de Cervantès est à lui-même une exploration de l'univers cérébral d'un être en quête de sa vérité et qui sait où la trouver : le Caballero est « andante » — allant — en voyage à l'intérieur de sa propre réalité corticale : sa plongée dans la caverne de Montesinos est une descente au cœur de la structure mentale d'un chroniqueur qui relate en direct les épisodes de son voyage neuronique. Le cerveau du lecteur découvre sous forme de narration symbolique codée la réalité de sa propre aventure corticale. Don Quichotte devient par là le héros en qui tout lecteur reconnaît l'aventurier de l'arche retrouvée, l'arche cérébrale dont nous sommes nous-mêmes les porteurs. On appellera « folie » cette audacieuse exploration, d'autant qu'elle contamine les esprits et se répand, finissant par affecter toute l'humanité. Tout d'abord à bas bruit avant qu'une seconde lecture, augmentée de son exégèse, inocule la seconde seringuée virale à effet immédiat et irréversible. C'est alors que Don Quichotte, agent de mutagène, suscite dans nos esprits (peut-être dans nos gènes) un nouveau codage, spécifiant l'humanité échappée hors de la caverne et enfin consciente d'elle-même.
 
 
Livres :
— Exégèses de Don Quichotte, par Dominique Aubier en 5 volumes. Un remarquable série sur le codage initiatique de Don Quichotte.
 
— Nouvelles exégèses de Don Quichotte, par Dominique Blumenstihl-Roth. Dans les pas du maître, décryptage des symboles et du codage hébreu / araméen actif dans Don Quichotte.
Tome 2 : DulZinea
Tome 3 : Don Quichotte, Principe d'Ecriture (en cours).
 
Hors série : José Rizal, Don Quichotte des Philippines.

Aucun commentaire: