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dimanche 24 mai 2026

Don Quichotte, ou la vérité de celui qui dit vrai, par Dominique Blumenstihl-Roth

 Don Quichotte, ou la vérité de celui qui dit vrai

par Dominique Blumenstihl-Roth


1. L'offrande de l'action 

Les expériences que mène Don Quichotte ne sont pas souvent couronnées de succès. Son initiative ne procède jamais de la perspective d'un gain matériel. Son rapport à l'argent est pratique, sans attachement. Son rapport au « faire » est dégagé du bénéfice qu'il pourrait en tirer à titre personnel. « C'est l'action seule qui te concerne, jamais ses fruits. Que le fruit de l'action ne soit donc jamais ton motif, et qu'à l'inaction non plus tu ne sois jamais attaché. » Cette parole de Krishna, tirée de la Bhagavad Gîtâ, chap. 2, verset 47, est destinée à sceller l'initiation d'Arjuna, Don Quichotte la fait sienne en offrant ses actes à la Chékinah. Par ce renoncement à la volonté propre, ses actions deviennent des oblations qui compensent, par leur sublimité, l’absence de profit matériel. Affronter les moulins à vent ou les moulins à foulons, libérer des galériens ingrats, ou délier le jeune Andrès sous le fouet d'un laboureur : ces actes s’imposent comme des nécessités éthiques. Cela devait être accompli précisément parce qu’un être libre ne pouvait s’y soustraire.

Affranchi de la petitesse du raisonnement objectivant, il exige des marchands de soie la reconnaissance de Dulcinée du Toboso. Il affirme l'intransigeance de sa « raison pure » aux extravagances du Chevalier des Miroirs. Chez Don Quichotte, la dualité entre action bonne ou mauvaise s’efface au profit de l’action pure, réalisée dans « l'union avec le divin ». Il dédie chaque geste à l’impératrice de son âme et proclame : « jamais je n'abandonnerai celle qui me voit partout et voit tout en moi »*. En réciprocité, Dulcinée ne rompra jamais le lien qui l’unit à lui.

 Don Quichotte s’échappe de la loi ordinaire. Il endosse une armure, un statut mystique. Cela lui confère une immunité diplomatique : il brave l'Inquisition, malmène les ordres religieux. Il traverse les châteaux de la haute noblesse et n’apprécie les fastes du duc et de la duchesse que dans la stricte mesure du temps imparti à sa mission. Sa véritable demeure ? Elle réside dans ce à quoi il a renoncé. Ayant tout donné à la Ducinée-Chékinah, il reçoit en retour la plénitude de la Grâce. Il nous paraît fou ? C'est parce qu'il est cet « errant » qui a déchiré le « filet de l'illusion » où nous nous débattons encore, nous les entravés des jurisprudences fondées sur la rentabilité sacralisée du « faire ».

 

2. Don Quichotte est indestructible…

car il est réfugié en Elle. Il accomplit ce prodige que les traditions initiatiques du monde connaissent : « Fixe ta pensée sur Moi, laisse ta raison entrer en Moi, alors, sans aucune doute, tu feras demeure en Moi. » (Bhagavad, chap 12, v. 4) Dès lors, aucune crainte ne peut l’atteindre. « Ces guerriers sont déjà vaincus par Moi. Sois la cause extérieure de leur défaite, sois Mon instrument. » (Bhabavad chap. 11, v. 33) 

La Chékinah lui garantit une victoire. À Samson Carrasco, déguisé en Chevalier de la Blanche Lune qui tente de le briser, il inflige un échec cuisant par sa seule persévérance. Même jeté à terre, même sous la pointe de l'épée, Don Quichotte refuse de nier son absolu. À l’instant du suprême abandon, au chapitre 64, volume II, gisant dans la poussière, il magnifie Dulcinée. Il en obtient un retournement complet de la situation : l’étudiant de Salamanque finit par abdiquer et déclame, à son tour, son allégeance à la Dame**.

 

3. Don Quichotte agent du dévoilement 

Instrument de la Présence, Don Quichotte, s’augmente page après page, d'une tension vers l’avenir qui l’appelle. C’est pourquoi il est dit « andando ». Il appelle sans cesse à… sa propre relecture et à l'exégèse de son langage et de ses actes symboliques. Envers et contre tout, il persiste dans le portage de l’Arche. Fidèle aux normes de conduite (la Halaka) imposées par le Texte, il consolide cette marche par la révélation dont il bénéficie par son pouvoir de voyance et son commentaire. Il est le pédagogue par l’action qui, elle-même, en appelle au décryptage. Il en devient agent de messianisme démonstratif. Balayant les pétrifications des timorés ou la négation de ses adversaires, il les propulse tous vers une raison autre, plus haute, venue de « plus loin ». Dissolution des crispations dogmatique. Ouverture d’un nouveau cycle : celui du dévoilement. Fin de l’ésotérisme et dégagement de l’identité du modèle — mise au clair de la « carte de d’Inconnu » : Don Quichotte la donne à voir. En tant que guide de ce voyage spirituel, il conduit son lecteur au comble de la liberté : il est « la vérité de celui qui dit vrai. »

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*  La citation concernant Don Quichotte est adaptée de Bhagavad, chap. 5, verset 10 : « jamais je n'abandonnerai celui qui me voit partout et voit tout en moi ; et lui, non plus, ne perdra jamais plus le lien avec moi.».  

** Don Quichotte, chap. 64, vol. II, p. 1020. « Pousse, chevalier, pousse ta lance, et ôte-moi la vie, puisque tu m'as ôté l'honneur/ Oh ! non, certes je n'en ferai rien, s'écria le chevalier de la Blanche-Lune, Vive, vive en sa plénitude la renommée de Madame Dulcinée du Toboso. »  

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Exégèse de Don Quichotte (en 5 volumes par Dominique Aubier)

Don Quichotte et Dulcinée

 

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