Don Quichotte a rêvé de Dulcinée
par Dominique Blumenstihl-Roth ©
Ce texte sera prochainement publié dans le volume III des Nouvelles Exégèses de Don Quichotte.
1. Etait-ce un rêve ?
Non pas : il l'a vue dans la grotte de Montésinos et elle lui est apparue sous les traits de la paysanne que Sancho lui avait désignée au chapitre 10-II : « Je l'ai reconnue, à ce qu'elle porte les mêmes habits qu'elle avait quand tu me l'as montrée. » C'était donc bien elle, réalisme garanti par un fait vécu sur quoi s'appuie la vision du Quichotte. Il ne peut s'agir d'hallucination, elle était là, dans la grotte, comme elle le fut à la sortie du Toboso, mêmes tenues, même visage : rêve conditionné par un élément réaliste ! Ce voyage dans les entrailles de la terre ne fut pas un épisode onirique mais une inspection minutieuse d'un esprit cherchant à se voir lui-même face à l'absolu.
Le récit quichottien de la plongée dans la grotte répond de l'inquiétante — et sublime ! — « identité narrative » d'un locuteur flamboyant que l'on croit fou, et dont la pensée ne tolère aucune remise en cause. Et pourquoi donc douterait-il de ce qu'il a vu, cru voir, ou espéré voir, dès lors que pour lui-même, sa vision oculaire et sa vision métaphysique forment une unité insécable et cohérente ? Est-il fou ? Qui en jugerait ? Le narrateur ne souhaite pas que son épopée soit soumise à l'inspection d'une psychanalyse dont les instruments d'investigation n'ont pas déposé leur garantie, tandis qu'en prévention de toute remise en cause de son honnêteté, le visionnaire s'attache à présenter son adoubement cautionné par les hautes dames que sont mesdemoiselles Tolosa et Molinera.
Don Quichotte, en tant que héros, en tant qu'ouvrage majeur de la civilisation, a sévèrement défait le chevalier des Miroirs, qui entendait le soumettre à sa stratégie prétendument thérapeutique. Victoire totale sur les innombrables Carrascos qui chercheraient à l'étouffer sous l'un de leurs nombreux miroirs scintillants — multitude des sciences dont chacune voudrait éclairer le héros là où elles ne parviennent qu'à en refléter un infime éclat sans recomposer sa lumière fondamentale. Imposture que tout cela ! Imposture du faux chevalier errant, qui ne doit sa survie qu'à l'intervention in extremis de Tomé Cecial, l'écuyer au nez postiche (chap. 14-II, p. 631) dont l'imposant organe — « effroyables narines » qui tiennent Sancho en émoi — feront l'objet d'une exégèse à venir. Les accessoires d'impostures finissent par se détacher, tant la vérité impose, par elle-même, sa propre loi.
2. Don Quichotte a reconnu Dulcinée
Nous savons qu'il l'a vue. Qui en douterait est prié de quitter le territoire où seuls sont admis les amis de Don Quichotte. Il s'impose en effet d'être intransigeant quant à la validité des déclarations quichottiennes, elles ne relèvent pas du débat dialectique. Nous les tenons pour vraies, parce qu'elles le sont quand bien même nous ne les comprenions pas toutes. « Ce que je te dis est la vérité » (chap. 8-I p. 59) charge au lecteur de notre temps et des temps à venir, de percer de mieux en mieux le brouillard qui empêcherait l'accès au sens. Le trésor est à la portée de tout regard dessillé, qui ne se laisse pas égarer par les attraits à la mode des Cassildée de Vandalie (c'est la dame dont le Chevalier des Miroirs est le servant et dont le nom, à lui seul, évoque une disposition d'esprit).
3. Je suis, une nouvelle fois, à l'entrée du Toboso
Don Quichotte et Sancho y pénètrent nuitamment dans l'idée de découvrir l'alcazar — le palais — où réside Dulcinea. Qu'en ce chapitre 9, tome II, Cervantès écrit avec un « c ». Notre Caballero compte recevoir de la belle son adoubement solennel. Certes, dans le tome I, il a déjà bénéficié de cette promotion, à l'auberge, après une nuit de veillée tourmentée par des muletiers. L'aubergiste s'était rangé au désir du Quichotte et s'était résolu « de lui donner bien vite son malencontreux ordre de chevalerie. » Cérémonie en bonne forme, doña Tolosa, « fille d'un ravaudeur de Tolède » lui avait ceint l'épée, tandis que Molinera « fille d'un honnête meunier d'Antequera » lui avait chaussé l'éperon, devenant par ce geste doña Molinera. Cette nomination, réglementaire, suffisait à Don Quichotte pour lui permettre d'assumer les aventures qui s'égrainent tout au long du tome I de la saga.
Le tome II s'ouvre avec la même préoccupation quant à la légitimité. Les acquis du tome I ne suffisent plus pour entamer la seconde partie de l'épopée, où de puissantes forces s'interposent à la mission du chevalier. Don Quichotte a besoin d'une confirmation qui le conforte. Seule sa dame de cœur dispose de l'autorité pouvant lui décerner la bénédiction qu'il requiert. « C'est là que j'ai résolu d'aller, avant de m'engager dans aucune autre aventure ». C'est assurément au Toboso qu'il doit se rendre, car là réside celle qui possède autorité sur lui. « Là, je demanderai l'agrément et la bénédiction de la sans pareille Dulcinée. »
Rencontrer enfin son impératrice — ne l'a-t-il pas déjà vue ? Que non, assure-t-il avec véhémence, au chapitre 9. La verra-t-il enfin ? Sancho met en scène une extraordinaire composition, aidé en cela par un heureux hasard qui lui fait rencontrer trois paysannes (aldeanas) au sortir du village. Soutenu par son talent de conteur, il parvient à convaincre Don Quichotte que l'une des trois jeunes femmes est la princesse Dulcinée, métamorphosée en « labradora », montée sur une « haquenée » (hacanea). A moins que ce soit une « cananée » (cananea). Confusion ou dyslexie de l'écuyer que Don Quichotte s'empresse de corriger, s'agissant de désigner les bourriques. Encore qu'il n'est pas clair si ce sont des ânes ou des ânesses (pollinos o pollinas) « car l'auteur ne s'en explique pas clairement ». Dès lors que l'auteur ne donne pas de précisions (si ce n'est pour dire qu'il n'en donne pas !) la réplique de Sancho est pertinente qui s'écrie : « de haquenées à cananées, il n'y a pas grande différence ». Invitation par la négative, à porter notre attention sur le mot improprement utilisé par Sancho. Comment en vient-il à dire « cananée » si dans la vision quichottienne qu'il tente d'induire, les bourriques deviennent de superbes juments : « est-il possible que trois hacanées, ou comme on les appelle, aussi blanches que la neige, vous semblent des bourriques ? »
3. Sacrée cananéenne
Que d'insistance sur le thème des montures ! Et tout cela pour aboutir à ce que le narrateur lui-même, — non pas Sancho empêtré dans ses nœuds linguistiques, mais bien l'auteur du Quichotte contaminé par les mauvaises prononciations — finit par commettre à son tour la confusion : « A peine la villageoise qui avait fait le rôle de Dulcinée se vit-elle libre qu'elle piqua sa cananée avec un clou qu'elle avait au bout d'un bâton et se mit à courir le long du pré… » Piquer la cananée, afin qu’elle se mette en mouvement — dans notre esprit ! Si le narrateur lui-même pointe le mot « cananée », c'est que le terme lui tient à cœur : il donne raison à Sancho. Le lecteur ne pourra plus douter. Dulcinée chevauche, acceptons-le puisque l'auteur y tient, une « cananea ». Et que diable chevaucherait-elle d'autre, si elle incarne la Chekinah ? Quelque bourrique (pollino o pollina) ou jument ? Non, la Chékinah, figure de la Grâce divine dans la tradition kabbalistique, ne peut chevaucher qu'une monture assortie à sa dignité. DulZinea-Chékinah ne peut chevaucher qu'une monture issue, comme elle, de « Canaan », mot hébreu désignant la Terre sainte, sur quoi Cervantès a forgé (et avec insistance) la dyslexie pleine de sens de Sancho. L'erreur de l'écuyer, sous l'apparence d'une confusion, n'en est pas une, elle exprime au contraire la pleine vérité d'une vision qui transvalorise l'apparent. Incontestable vérité, affirmée par l' « historien-narrateur-traducteur » qui nous a promis qu'en tout point il ne dirait jamais que la vérité. Dulcinée-Chékinah, au sortir du Toboso — entendre : Tob' Sod, en hébreu le bon secret— apparaissant à Don Quichotte sous les traits de la paysanne, est nécessairement Cananéenne — fille de Canaan.
Le lecteur séfarade instruit, du temps de Cervantès, a dû jubiler à la lecture de cette combinaison, imperméable à qui ne dispose de la clé de lecture. Cervantès cependant s'applique à donner des indices afin que l'attention remonte au dissimulé : l'esprit informé du lecteur d'aujourd'hui, (« fais de tes yeux des lanternes ! » conseille Don Quichotte), appréciera l'humour augmenté de Cervantès qui, par ce codage « cananéen » amplifie la farce que Sancho joue à son Maître. Il délivre là une puissante leçon initiatique quant à l'identité spirituelle de Dulcinée.
D. Blumenstihl-Roth
Références
— Don Quijote profeta y cabalista
— Don Quichotte prophète d'Israël
— Pour les Amis de don Quichotte, l'exégèse de Dominique Aubier en 5 volumes
Nouvelles exégèses de Don Quichotte
— La Barque enchantée Exégèse du chapitre 29 - II de Don Quichotte et Sancho navigant sur le Rio Hebro.
— DulZinea (Le secret de Dulcinea del Toboso, figure de la Chékinah)
Le film Le Secret de Don Quichotte. En espagnol, et en anglais. El cineasta Raúl Rincón realizó un documental sobre la obra de Dominique Aubier titulado "El secreto de Don Quijote". Premio al mejor documental en el festival Las Dunas, emitido a nivel mundial por satélite por RTVE.