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samedi 12 octobre 2019

Mise au point sur la pensée de… René Girard. Pourquoi je reste à distance.

Mise au point sur la pensée de… René Girard
Pourquoi je reste à distance 
par Dominique Blumenstihl-Roth
 
Ce texte est publié dans le livre "Don Quichotte, la Barque enchantée", dans la série des Nouvelles exégèses de Don Quichotte.

Dans des articles précédents j'ai parlé de René Girard. Plusieurs de ses Lecteurs ont été touchés par mes propos.
Je leur présente mes excuses si mes écrits ont heurté leur sensibilité à l'égard d'un auteur qu'ils admirent : je tente ici d'expliquer les raisons qui me tiennent à distance de sa pensée.

René Girard exerce une grande influence sur quantité de chercheurs qui trouvent en lui un des penseurs les plus puissants de notre époque. La vénération qu'on lui porte ne laisse d'étonner. Son physique imposant, son visage carré aux traits saillants, ses gros sourcils ont-ils ajouté à l'aura quasi mystique qu'il a exercée sur ses étudiants ? Les a-t-il captivés par ses idées ? Comment partager cet emballement qui a également touché le monde médiatique et séduit les intellectuels ayant vu en lui un ardent défenseur du triomphe de la Croix ? Est-il permis de rester dubitatif, non par rapport à la sincérité de la Croix, mais devant le caractère extrêmement spécieux avec lequel il a abordé la question du mal et son ontologie, quand il confère à « Satan » la très mystérieuse capacité d'être lui-même l'agent par qui sa propre puissance disparaît ?
Traitera-t-on de cruel blasphémateur celui qui osera dire que René Girard a induit une vaste mystification tout empreinte d'un discours savant appuyé sur des idées vacillantes qu'il pose en concepts irréductibles auxquels il entend plier les Textes ? Y compris les Evangiles dont il caresse le désir d'être l'exégète… 

1. J'ai lu son livre Je vois Satan tomber comme l'éclair. 
Une belle affirmation d'emblée avec laquelle nous tombons en plein accord : « il faut partir de la Bible et se départir de la mythologie. » Il affirme également qu'il existe un « référent devant être détecté dans les textes ». C'est donc avec l'espérance d'y trouver ce référent que j'ai poursuivi ma lecture, persuadé que le chercheur le connaîtrait et l'activerait. Et que grâce à ses révélations, la chute de Satan serait chose acquise.
Assez vite, l'auteur verse dans la sociologie moraliste, et ne s'appuyant pas sur les Textes originaux, sa recherche devient moins convaincante, quand bien même il compense cette faiblesse par une écriture au style ferme encadrant des assertions taillées « au carré ». Se laissera-t-on impressionner par son approche des « 10 Commandements » où il avance un cours d'éthique juridique ?
Il construit un concept génial : le « désir mimétique » qui serait à l'origine du mal, de la violence. Pour lui, la source principale de toute la violence des hommes relève de la « rivalité mimétique »  (cette piste n'a-t-elle pas déjà été explorée par Freud sous une appellation plus pertinente : « la pulsion d'emprise » ? ) L'une comme l'autre me paraissent cependant des diverticules de la vraie cause. D'où vient cette « rivalité mimétique » dont le sociologue fait grand cas, s'imaginant avoir observé là l'ontologie du mal ?
Cette  « rivalité mimétique », selon lui responsable de tous les crimes, n'est-elle pas tout simplement un effet (et non la cause) de la dualité structurelle de base fondant la réalité ? La rivalité à mon sens jaillit de l'attitude de l'un des deux partenaires actifs à l'intérieur de la Dualité intrinsèque à la Structure et il me semble que c'est faute d'avoir pris connaissance de l'existence de la Structure porteuse que René Girard construit sa théorie du mimétisme sur un phénomène observé sans le raccorder à ce qui le conditionne.

La Face cachée du Cerveau (F.C.C.)
Je comprends que le sociologue soit resté à la marge de cet ouvrage qui aurait remis en cause sa théorie. Son rejet de toute lecture structuraliste est symptomatique de sa démarche : il parle avec dédain d' « amusettes structuralistes » alors que sa propre explication repose sur des Textes dont il n'a pas repéré la structure. Et faute de l'avoir envisagé, il en accuserait ceux qui auraient parachevé la prouesse ? René Girard rejette cela même qu'il ne parvient pas à trouver, c'est à dire le « modèle » structural qui protégerait l'humanité des « rivalités mimétiques ».
La véritable origine de ces « rivalités » s'explique, selon la F. C. C. par la disposition structurelle fondant le réel, à deux « hémisphères » opposés dont un seul possède l'aire du Langage, l'autre en étant dépourvu. La « rivalité » repose tout entière sur la possession ou non de l'aire du Langage et de la puissance du Verbe. L'Autre veut l'un, dit R. Girard, certes. Par mimétisme, dit-il. Mais qui est l'Un et qui est l'Autre ? Dans quelle structure ? La structure qu'il nie…
« Par désir et besoin de compensation de l'absence chez lui de l'aire de réception du verbe », précise Dominique Aubier (F.C.C.). Dès lors il ne s'agit pas de « mimétisme » mais de rivalité directe, tel que l'expose le chapitre biblique relatant le meurtre d'Abel par Caïn.

2. Le rejet de la structure.
René Girard observe les moments de crise, de violence paroxystique opposant les « frères jumeaux ». Mais comme il ne distingue pas les différents moments structurels marquant ces oppositions, sa thèse des « doubles mimétiques » ignorera que l'opposition n'apparaît qu'en un temps bien déterminé au cours du cycle évolutif (en couche III et V du cycle). Ecartant la notion de structure, il se verra dans l'impossibilité de localiser les lieux et temps impartis à l'opposition, à la crise, à la sortie de crise. Il décrit les stigmates de la « Crise » mais n'en donne pas la définition. Où et quand surviennent ces instants ? Pourquoi ? Comment en sortir ? La topographie de ces lieux est cartographiée dans la F. C. C.
Et voici la claire définition de ce qu'est une crise, sous la plume de Dominique Aubier : « la crise est le spasme terminal de la branche hyponeurienne sur une structure duelle ». On comprendra qu'ayant rejeté la nature structurelle du Réel, partant, sa polarisation en deux secteurs hypo— et épineuriens, cependant clairement observées par des chercheurs en sciences exactes comme le biologiste Lucien Cuénot, il n'ait pas été possible à René Girard de discerner les stratégies de « sortie de crise ». 
Selon lui, les crises se résolvent par la violence. C'est là un parti pris. C'est même son postulat. En réalité, la violence surgit précisément parce que la crise n'a pas été gérée, et que l'énergie évolutive (notion ignorée par le chercheur) subit une rétention par l'Antagoniste qui désire la capter à son seul bénéfice. On lira avec intérêt le livre Ces désastres qu'on nous fabrique qui présente, dans un dépliant en fin d'ouvrage, les localisations exactes de la Crise et du lieu de la Violence, en même temps que la méthodologie pour l'éviter.
Il s'agit, non pas de nier l'existence de la structure d'absolu, mais de la comprendre : d'en saisir les articulations et de nous munir de l'instrument  pour naviguer au moyen de cette boussole. La crise est une crispation se produisant dans l'empire du « faire » résultant du dépôt excessif de matière écrit Dominique Aubier : tout médecin le comprendra, à l'observation d'une crampe musculaire se produisant par le dépôt de toxines dans un muscle. La Crise implique l'arrêt du « faire ». Toute insistance, tout forçage sur la situation de crise génère des monstres. Ceux-là même qu'affronte Don Quichotte quand il désire libérer la Princesse Micomicona… Leur territoire se trouve au-delà du Stop non respecté. Le Stop surgit quand la fibre atteint sa pleine constitution au-delà de laquelle plus rien ne peut s'ajouter. Le Stop est une unité de signification, une halte à marquer, un arrêt évolutif promulgué par le Réel lui-même : outrepasser de notre volonté cette limite, c'est entrer dans le lieu monstrueux où la violence règne. Dès lors, croire que la violence mettra fin à son propre processus est une erreur : elle ne va qu'augmentant jusqu'à l'élimination totale de celui qui s'y aventure, sans possibilité de résorption.

3. La violence ne résout rien.
La violence fait disparaître l'un des partenaires de la dualité. En guise d'unanimité, s'il en demeure une, ce n'est pas celle de la réconciliation qui s'impose, comme le croit R. Girard, mais celle du survivant meurtrier qui s'imagine avoir réglé la situation.
C'est avec surprise que j'ai lu dans son livre que dans la violence mettant aux prises deux frères… il y aurait allusion à un « mimétisme réconciliateur et unificateur après cette violence et grâce à elle ». Quoi ? Que de la violence naîtrait  l'Union ? C'est tout le contraire : c'est du renoncement à la violence que naît la réconciliation et l'union. Et non de son paroxysme aboutissant au crime. La réconciliation est génitrice de l'Union. Le paroxysme oppositionnel non maîtrisé, quant à lui, dégénère et suscite l'élimination de l'un des acteurs. Voire des deux.
Que de la violence naisse la paix ? Certainement pas. La violence naît de ce que l'ordre évolutif n'a pas été respecté. Elle résulte d'une infraction niant l'ordonnancement systémique : elle se présente dans le territoire au-delà du Tzadé final, dira le kabbaliste informé de la dynamique systémique. Elle est typique du « lieu interdit », se situant sur l'arbre évolutif, sur une sorte de « non-lieu » qui ne devrait pas exister et qui n'existe que parce que l'on en a forcé l'entrée. La violence humaine est une décision fomentée, née d'une instruction lui donnant libre cours.
René Girard ne sait pas — ne veut pas savoir — qu'il existe des lois archétypales fondées sur une structure. Il observe certes des événements sociaux qu'il décrit avec une rare minutie et affirme avec justesse par exemple qu' « au paroxysme violent qui divise et détruit succède une « union des contraires » où la communauté se réunit…» mais cet axiome girardien contracte deux phénomènes (paroxysme et union des contraires) sans dire qu'entre les deux se déroule toute une séquence extrêmement délicate où l'énergie est captée, libérée, dégagée de l'emprise qu'elle subit, qu'elle s'en va le long d'un labyrinthe (autre archétype) aux multiples épreuves dont précisément la mise à mort du Minotaure, sans quoi il n'y a pas d'Union des contraires. Après l'Union des contraires, on assiste à une accélération énergétique du côté « Qui-Sait » de la structure et d'un retour momentanée aux formes ancestrales du cycle… Je tire ces éléments de la F. C. C. qui en donne une exacte description. 
Chez R. Girard, les notions d'Unité, de polarisation, d'énergie évolutive, de bifurcations, d'échange latéral… sont obstinément rejetées.

4. Inversion du processus,
R. Girard attribue à la violence un pouvoir qu'elle n'a pas : il la rend légitime, estimant qu'elle génère la réconciliation. Somptueuse justification de la violence qui l'amène à écrire : « l'unanimité du lynchage spontané, non prémédité, rétablit la paix et qui, par l'intermédiaire de la victime, donne à cette paix une signification religieuse, divine » (p. 106). Un délire — apologie du crime ! —assénant à coups de butoirs des contre-vérités. Le lynchage non-prémédité n'existe pas : il est toujours issu d'un processus négateur de la vie parfaitement pensé et fomenté au bout duquel il s'impose comme acte résolutoire destiné à faire disparaître l'Autre. Le meurtre d'Abel a été pensé, prévu et dit par Qaïn avant passage à l'acte. Il n'a pas été soudain submergé par la pulsion meurtrière. Celle-ci est inscrite dans son nom même.
Le lynchage en outre n'apaise aucunement le monde, il ne fait que conforter le meurtrier dans sa gloire. René Girard d'enfoncer : « dès que la victime est tuée, la crise est terminée ». Je conçois que le meurtrier se voit délivré momentanément de son instinct après qu'il l'ait assouvi. La crise n'est pas pour autant terminée, tout au plus son prochain épisode est-il reporté dans l'attente du prochain crime. Est-il raisonnable de croire que l'on sorte d'une crise par un crime, alors que le crime réalise l'enfoncement total de l'être dans l'erreur ?
En réalité, le meurtre n'est point sortie, mais engloutissement dans la sur-crise qui se perpétue. Raison pour laquelle la Torah, suite au crime qaïnique, parle non pas du « sang » d'Abel, mais « des sangs » au pluriel, engageant en cela toutes les victimes futures qui subiraient le même sort, sans que jamais l'apaisement ne se réalise ni que l'unification se produise. La crise n'est en rien résolue par le meurtre d'Abel, et nous n'assistons qu'à son élimination physique, ce que R. Girard considère fallacieusement comme une résorption cathartique. Il n'y a ni résorption ni catharsis mais une très grave erreur intellectuelle venant en renfort du meurtrier à qui il prête la capacité d'être l'acteur principal de la paix revenue : « métamorphose du malfaiteur en bienfaiteur divin » ose-t-il écrire. A l'en croire, Hitler serait le bienfaiteur de l'humanité. René Girard ne distingue pas les marqueurs évolutifs et les lieux où s'opèrent les actes. Qui se laissera prendre à pareil montage intellectuel ?

5. Les mystères girardiens.
— « Les mêmes groupes humains qui expulsent et massacrent les individus vers lesquels les soupçons convergent, mimétiquement, se mettent à les adorer lorsqu'ils se découvrent apaisés et réconciliés. » Peut-on sérieusement admettre thèse pareille ? A-t-on vu les Nazis « mimétiquement » adorer leurs victimes après qu'ils les aient assassinées ? 
— « Les lynchages ramènent la paix aux dépens de la victime divinisée »… Est-il permis de corriger un Académicien : les lynchages amènent la satisfaction dans le cœur des assassins, mais certainement pas la paix pour la collectivité. Ils appellent au contraire à un prochain lynchage, ce processus ne parvenant pas à l'assouvissement définitif en raison d'un manque ontologique touchant le lyncheur. Ce manque est parfaitement identifiable par la thèse corticale des hémisphères opposés.
— Autre curiosité girardienne que sa théorie du « meurtre fondateur ». 
N'est-il pas regrettable de lire que selon lui, la fondation de la première culture serait sanglante ? D'où sort-il cela ? Pour lui, la première culture se situe dans le prolongement du meurtre. Tout ce qui est antérieur au meurtre n'existerait donc pas ? Que fait-il du Paradis terrestre ? Ne serait-ce pas là que se situerait la première civilisation ? Qaïn et Abel n'apparaisse qu'après la chute du Paradis, ils ne sont point un commencement. Qaïn tue et impose une voie unique, il s'affirme seul et premier. Il affirme sa primauté par le crime nous faisant croire qu'il est fondateur. Reconnaître cette primauté de la civilisation qaïnique, c'est exactement ce que propose René Girard. Comment l'accepter ?
— Quant à croire que de ce meurtre, la paix revienne ? Le chapitre de Genèse traitant de la mort d'Abel se cabre à l'énoncé du chercheur. Après l'assassinat, en effet, toute la Création s'en trouve profondément consternée. Qaïn même s'en voit troublé : « maintenant que j'ai tué, le premier venu me tuera » (Genèse IV-14). R. Girard explique ce verset à sa manière, en activant sa théorie du « mimétisme » : il existerait déjà, selon lui, à ce moment-là, d'autres groupes humains qui par « mimétisme » pourraient tuer Qaïn et retourneraient contre lui son acte « fondateur ». Raison pour laquelle Dieu déciderait de le protéger en décrétant « si quelqu'un tue Qaïn, on le vengera sept fois » (Genèse IV-15).

L'interprétation girardienne pourrait séduire mais elle ne résiste pas moindre coup d'œil jeté sur une Bible. En effet, le grand commentateur du Pentateuque, Rachi (natif de Troyes) et dont les écrits font autorité depuis le XIème siècle, ont expliqué ce passage : « les hommes, écrit-il, n'existaient pas encore pour qu'il (Qaïn) en ait peur… »  Il n'existe donc aucune possibilité de « mimétisme » pour qui que ce soit. Rachi au contraire explique que la phrase « le premier venu me tuera » dont parle Qaïn concerne sa peur de voir « le premier venu »… de propre sa descendance à venir. C'est-à-dire que Qaïn redoute de voir que le premier né de ses fils ne réitère l'acte de son père, non pas en termes d'imitation, mais sous l'effet du Retour Archigénique. L'énergie habitant la nouvelle génération se retrouvera-t-elle sous l'emprise de l'énergie meurtrière générée par l'ancienne ? Voilà ce qui terrorise Qaïn. Cependant Dieu lui dit « sept fois ». C'est-à-dire : le premier venu certes, mais dans 7 générations. Ce qui signifie que Qaïn ne sera pas puni immédiatement, mais à la fin du cycle établi sur 6 générations, la septième lui étant fatale. Cette notion de cycle construite sur l'unité 6 + 1 est tellement présente dans la Torah que je n'aurai pas l'impertinence d'insister. La notion cyclique échappe à R. Girard, en raison de sa récusation de la lecture structuraliste et de sa méconnaissance des commentaires de la Tradition porteuse.
Il revient à la charge : « la fondation de la culture caïnite est cette première loi contre le meurtre : chaque fois qu'un meurtre se produira, on immolera 7 victimes en l'honneur de la victime originelle. » Etrange fiction prêtant la régulation légale à Caïn qui rendrait ainsi hommage à sa victime ! En réalité, la civilisation qaïnique ne promulgue aucune loi contre le meurtre, elle en fait bien au contraire l'expédient de sa politique. Le chiffre 7 quant à lui ne signifie pas septuple mais se rapporte à la notion de génération et indique que Qaïn sera tué par le premier venu de la 7ème génération de sa descendance. Et en effet, il subira ce sort.
R. Girard cependant ne lâche pas le fil de sa démonstration erronée : « c'est la nature rituelle de la septuple immolation qui rétablit la paix, c'est son enracinement dans l'accalmie suscitée par le meurtre originel, c'est la communion unanime de la communauté dans le souvenir de ce meurtre. La loi contre le meurtre n'est rien d'autre que la réparation du meurtre… (p. 136) » Peut-on sérieusement adhérer à de telles certitudes sans y perdre son entendement ? En effet, quand Qaïn promulgue-t-il une interdiction contre le meurtre ? Quelle est cette « septième immolation » ? En réalité, elle n'existe pas s'agissant en l'occurrence d'une allusion à la loi archétypale de « l'Eternel retour » : les éléments introduits en couche I d'un cycle reviennent en fin cyclique en couche VI, d'où le retour de l'information criminelle en raison des liaisons axonales reliant directement les couches VI et I de tout cycle. Le crime perpétré par Qaïn a pollué tout le cycle des générations et arrivée en fin évolutive, cette information remontant depuis le début cyclique, déverse son énergie sur Qaïn qui sera tué, par accident, par son lointain descendant, à 7 générations de distance.
Ces exemples montrent combien il est indispensable de rectifier la désastreuse incidence qu'exerce l'enseignement girardien. Il n'existe aucune « communion de la communauté dans le souvenir de ce meurtre ». La communauté meurtrière se réunirait-elle sur la victime immolée ? Où a-t-il vu que les bourreaux d'Auschwitz communiaient dans le souvenir du meurtre et rendaient hommage à leurs victimes ? Si les assassins se réunissent, c'est pour se remémorer leurs atrocités et célébrer ensemble les bons souvenirs de leur jouissance de monstres qui n'ont aucunement cherché à réparer quoique ce soit. Quelle naïveté est-ce là chez René Girard quand il assène avec un aplomb serein, citant James Williams, pour qui « le signe de Caïn est le signe de la civilisation » ? C'est, pense-t-il, le signe du meurtrier protégé par Dieu. En réalité, Dieu ne « protège » pas Qaïn, il se le réserve afin qu'il subisse non pas une violence « mimétique » assénée par quelqu'un d'autre, mais qu'il soit soumis à la loi naturelle de l'archétype Retour Archygénique. Nul ne peut tuer Qaïn — personne d'ailleurs ne semble le vouloir — si ce n'est le système du vivant agissant selon ses propres lois.
Qaïn porte en effet un signe. De nombreux auteurs ont essayé de l'identifier. Est-ce un signe désignant en lui le tueur ? Ou l'homme que Dieu se réserve ? Un signe, dit Rachi, qui inspira la crainte aux animaux. Signe indélébile indiquant le terme au bout duquel il subirait la Loi ? Ce signe était-il une lettre marquée sur son front, désignant à la fois son acte, le cycle qu'il a ouvert, l'échéance de sa mort ? Une marque qui représenterait son ratage d'Homme ? Peut-être était-ce tout simplement son propre nom qui vint se tatouer sur lui comme le sceau de son être déchu ?

6. J'ai vraiment eu du mal à lire le livre de R. Girard.
Un auteur que l'on m'a recommandé pour ses « lumineuses découvertes ». Parmi elles, l'idée selon laquelle « la première culture s'enracine dans un premier meurtre collectif » (p. 138). Pour être collectif, il faut être plusieurs. Aussi j'aimerais bien savoir qui d'autre que Qaïn a assommé son frère Abel. Qui furent ses complices dans quelle collectivité ? Je n'en ai trouvé trace dans les Textes et notre chercheur ne donne pas leurs noms. De même, la première culture humaine, comme je l'ai dit plus haut, n'est pas née de ce crime. Avant cet acte, Abel et Qaïn ont bien dû vivre ensemble, avec leurs parents, formant la première culture après la chute du Paradis. Adam et Isha vécurent ensemble la première culture humaine, avant la chute du Paradis. Le crime de Qaïn n'est pas, et loin s'en faut, fondateur de la « première culture » ; et la première culture ne s'est point construite sur le crime mais sur une pleine communion entre l'humain et le divin, culture du Paradis terrestre.
Retenir l'idée que tout commence par le meurtre est une pure négation de l'antériorité paradisiaque : ce dogme traverse la pensée girardienne. Son livre en devient non exactement triste mais consternant, par effet de « mimétisme » : le lecteur, volontiers ouvert à ce que l'auteur peut écrire, encaisse une lourde charge de négation, de rejet, de violence même, décochée par l'écrivain. Je me suis pourtant accroché au filin pour arriver au chapitre consacré à Satan. Fascinante figure dont il n'est pas certain que l'on puisse prononcer le nom sans le convoquer.
Le sociologue aurait-il réussit à le cerner ?

7. « Satan expulse Satan… »
Le titre de son ouvrage le laisserait croire, qui affirme que Satan, prince de ce monde « met fin au désordre qu'il a lui-même suscité, en expulsant le désordre ». Par un étrange raisonnement, sans nous dire clairement « qui » est Satan ni à quelle entité cyclique il correspondrait, l'auteur met en selle le prince du mal dont il dit que « Satan expulse Satan par l'intermédiaire des victimes innocentes qu'il réussit toujours à faire condamner. »  Pour lui, Satan est le « maître de la culture humaine qui n'a d'autre origine que ce meurtre ». Et toujours selon la science girardienne, c'est le diable, en dernier ressort, « qui est à l'origine non seulement de la culture caïnite mais de toutes les cultures humaines… » (p. 140). Se laissera convaincre qui le voudra. Pour ce qui me concerne, s'agissant de commenter la notion de « Satan », je reprends ici en italiques et complète un passage que j'ai écrit dans un article consacré à ce thème.
J'avais en effet « diagnostiqué » l'indubitable présence de l'entité satanique au cœur de la tragique affaire Maélys, du nom de la fillette tuée par un ignoble individu. 
Ma lecture s'est appuyée sur l'enseignement prodigué par mon Maître, Dominique Aubier. Et l'une des choses qu'elle m'a enseignée, c'est que pour aborder la Connaissance, il fallait savoir que les forces du mal existent. Au quotidien, dans nos vies personnelles : « L'ignorance du mal est une carence de notre culture », écrit-elle dans un livre où elle a démontré l'emprise satanique du nazisme (Réponse à Hitler).
La Tradition, précise-t-elle, connaît ses modalités de pensée, ses rituels, ses vices. Elle en a expérimenté la puissance, l'intelligence, la perversion et en a décrit les ressources. « Satan, vous n'y croyez pas ? Ce n'est pas une question de croyance mais d'observation objective. « Les gens ne croient pas au mal. Même quand il les étrangle », écrit Goethe qui a parfaitement cerné la problématique dans Faust. Relisant son œuvre, on s'aperçoit que l'une des astuces de Satan consiste à dérouter nos esprits de sorte que l'on ne croit pas en son existence, ce qui lui permet d'augmenter en puissance, au vu et au su de tout le monde, sans se dissimuler, s'affichant de plus en plus,  jusqu'à ce qu'un éclair de lucidité nous amène soudain à nous dire, mais trop tard : « c'était donc Toi ? »
« Selon ce que j'ai appris par Goethe, Satan est l'acteur du mal absolu, mais il ne peut agir par lui-même : il a besoin d'un bras humain pour perpétrer son projet, besoin d'un exécuteur accomplissant le forfait ; il lui faut devenir homme au motif d'un contrat passé avec lui. Satan et l'homme devenant alors indissociables, unis par un pacte monstrueux. »
J'ai parlé, en d'autres lignes, du meurtrier de la petite Maélys. « Son comportement est typiquement satanique. Par toutes sortes de mensonges, l'assassin, en un premier temps, nie ses actes. L'une des manigances de Satan, outre le meurtre, consiste à augmenter de la douleur qu'il inflige à la victime et aux proches par toutes sortes de procédés se rajoutant à l'acte même. Il n'est pas « juste » le tueur occasionnel d'une enfant. Ce serait se contenter de trop peu. Satan veut plus. Toujours plus de plaisir, jouissance qu'il s'accorde également sur le dos de la collectivité, de la société dont il sait combien elle est démunie de tout outil de compréhension qui permettrait de le démasquer. Cet agissement secret, — le mot « pervers » consacré par les professionnels est bien trop faible pour en décrire l'extraordinaire corruption — est au cœur de son avilissement. Dès lors lui conférer un « portrait psychologique » peut sembler intéressant pour la biographie, à ceci près que Satan ne fait qu'une bouchée de tous les experts venant l'interroger, en ce qu'il domine leur science, étant mieux instruit qu'eux, par une inspiration non livresque mais ontologique : autrement dit, c'est le Mal lui même qui est son instructeur et guide. Il n'entre dans aucune des catégories pré-établies par l'Université, ou au contraire, il les remplit toutes, s'amusant une nouvelle fois de l'étroitesse  des grilles de classification qui prétendraient l' « expliquer ».
Satan est hors norme. Anormal. La « normalité » de l'entendement ne le cerne pas. Il appartient à un autre « registre » que celui du « mal ordinaire ».
C'est là ce que j'écrivais à propos du monstre ayant tué la jeune fille. Dès lors, que penser des lignes de René Girard qui estime — sottisier d'une innocence suprême ou nouvelle manœuvre de Satan désirant étourdir les esprits ? — que « Satan finit par s'expulser lui-même ». En réalité, Satan expulse le Verbe. Et le Verbe une fois expulsé, quelle serait l'éminence du langage d'où Dieu se serait retiré ? Satan expulse l'humanité, afin de prendre sa place et instaurer son règne a-humain. En rien il ne s'expulsera lui-même si personne ne lui en intime l'ordre.

8. Pour comprendre Satan, il faut recourir à l'hébreu.
En hébreu, Satan c'est 
 שטן
 C'est le nom biblique de l'Adversaire. Qui est-il, que veut-il ?
Quelques précisions de mon Maître, la kabbaliste Dominique Aubier :
 —  « Satan est d'abord une information. Trois lettres construisent son unité informationnelle. Schin gaucher, Teit et Noun. Ce qui signifie : le verbe a été entendu du côté gauche de la structure, au bout de la structure « nahach » (le Serpent) et qu'il est devenu l'informateur ». Tout ce qu'il dit et fait est faux du fait de l'inversion initiale.
— « Dans la symbolique hébraïque, Satan, en sa forme active est appelé Samaël… Son envergure psychologique fait son génie… et le rationalisme n'y croit pas. »
—  « Il s'oppose au dynamisme normal de la vie. Il est donc par définition celui qui se met en travers. »
— « Satan déteste la vie, il n'aime que l'immobilité, il hait l'intelligence, et n'aime jouer que de la sienne. » Mais un rien de méditation fondé sur l'Absolu l'anéantit.
— « Satan essaie de retenir l'énergie humaine, il veut empêcher la conscience de passer le pont… Il veut tout immobiliser… D'où son désir de tuer et mettre fin à toute évolution. Il ne craint qu'une chose : la vérité et le déplacement de l'énergie. La spécialité de Satan, c'est de détourner l'énergie à son profit. Il édifie son action sur ce capital de vie volée. »
J'ajoute une précision : il s'arrange pour trouver des dévots à sa cause, qui justifient son action par toutes sortes de manipulations : certains allant même jusqu'à sanctifier son œuvre destructrice y voyant la condition nécessaire du renouveau.

9. Comment vaincre Satan ?
A cela, R. Girard ne répond pas, se persuadant qu'il finit par s'auto-détruire : il n'y aurait donc rien à faire. Or il s'agit, tout au contraire, comme le dit mon Maître, de l'empêcher de triompher. De supprimer les pouvoirs de Satan, le démasquer jusque dans ses ultimes replis. Il convient de dépouiller Satan de sa prérogative, de son pouvoir. Ôter les pouvoirs au tueur revient à diminuer les forces sataniques tout entière. Pour cela, il faut agir et vite. Comment ? D'abord avoir le courage de le nommer, afin de lui opposer les forces qu'il déteste. Or la seule manière de dominer Satan est de recourir à ce qu'il interdit : le modèle d'absolu, le principe de réalité et de Vérité. Satan n'a qu'un seul ennemi : l'Absolu. C'est donc l'Absolu, la Vérité qui en viendront à bout. 
Il faut qu'il sache que : contre Satan se dressent les puissances de la Vie, de l'Amour. Et que l'entrée dans le monde des Humains lui est interdite par la puissance même de l'Amour qu'il a nié.
Ces clarifications anéantissent les conceptions girardiennes qui attribuent à la puissance satanique les forces que seul l'amour peut activer. 

« La fin du désordre » serait, selon l'universitaire, à l'initiative de Satan ? Voilà bien une des somptueuses astuces de Satan, de nous faire croire qu'il serait l'organisateur de la résurrection, et qu'il mériterait en cela, d'être adulé en tant que destructeur agissant pour le bien futur de l'humanité. Pareille théorie suscite chez moi une réaction de rejet et je m'étonne que l'Académicien ait réussi à séduire pendant des décennies un lectorat hypnotisé au point que je me demande si la puissance même de Satan n'aurait pas été à l'œuvre au travers de ses écrits. Car tout en parlant de la puissance de la Croix, de la noble mission du Crucifié, il donne à Satan la prérogative d'être l'acteur par qui la haine cessera : « Satan met fin à l'ordre qu'il a lui-même suscité… » quant à sa victime, elle n'est que « l'intermédiaire par laquelle il réussirait à s'expulser lui-même… » Je n'ai pu m'empêcher, à la lecture de cette thèse, d'en avoir un haut le cœur. Quoi ? Le grand héros de l'aventure humaine serait Satan, et le Crucifié, son indispensable victime ? La mort de Maélys se justifierait en ce que victime innocente, elle permettrait à Satan de s'expulser ? Les grands vertueux de la civilisation seraient donc les Nazis, agissant pour le progrès de la civilisation par l'intermédiaire des victimes qu'ils ont assassinées ? 
Si René Girard a vu Satan tomber comme l'éclair, moi, j'entends au travers de ce titre, le rire formidable de Satan qui, ricanant à l'ombre de la Croix où l'Homme est cloué,  avoue ouvertement son forfait, tout en se gaussant de son subterfuge intellectuel. « Oui, dit-il, en somme, reprenant les termes de l'Auteur, c'est moi qui l'ai amené à la mort et c'est moi que vous remercierez puisque vous croyez que sur sa mort vous allez vous réconcilier. Croyez-vous que je vais m'expulser moi-même, alors que je n'ai jamais été aussi présent parmi vous et que pour rien au monde je ne céderai ma place ? »
René Girard affirme que « Satan chasse Satan… » alors que dans les Evangiles, c'est Jésus qui, à trois reprises, repousse le Prince du Mal. Cela signifierait-il que pour Girard, Satan ne soit Jésus lui-même ? Je laisse ses Lecteurs réfléchir à cette énormité. Elle mériterait sans doute une exégèse sur la puissance qu'a Satan d'usurper et inverser, et tirer à lui les mérites d'une victoire remportée par le Christ… Car si Satan finit par s'auto-détruire ce n'est pas de sa propre initiative, c'est parce qu'ayant essuyé le refus christique, il n'a d'autre solution que s'effondrer en ce qu'il ne reçoit plus aucune nutrition de son En-face. Satan est chassé, non par Satan, mais par l'Initié qui connaît d'une part l'identité satanique, et d'autre part la procédure sacrée menant à la victoire.


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 Post-scriptum facultatif
 10. Sortir de l'impasse girardienne.
René Girard égraine quelques plaisanteries qui amuseront ethnologues et paléontologues, par exemple la théorie selon laquelle « le tombeau est inventé à partir du moment où la coutume de recouvrir les cadavres de pierres se répand en absence de toute lapidation… » Selon R. Girard, les peuples avaient l'habitude de lapider les victimes, les recouvrant de pierres qui devenaient ainsi leurs sépultures. Ils inventèrent le tombeau après avoir renoncé à la lapidation… Je serais bien surpris que les préhistoriens abondent dans le sens de cette théorie…
C'est à la canonnade qu'il envoie d'autres boulets qui semblent avoir fait mouche. Comment toute une école a-t-elle pu suivre son enseignement appuyé sur des idées aussi spongieuses que : « l'humanité est fille du religieux », écrit-il, après avoir affirmé que ce qui était fondateur, c'est le crime. Les deux assertions sont fausses : d'une part, le religieux n'est pas premier : les religions sont des systèmes de codifications symbolistes apparaissant tardivement dans l'histoire de l'humanité ; d'autre part, le crime ne produit pas l'humanité, il la tue. Autre abus tiré à bout portant : « l'humanité sort du religieux archaïque par l'intermédiaire des "meurtres fondateurs"  et des rites qui en découlent… » Où a-t-il observé cela ? L'humanité ne sortira du religieux que par l'exégèse des rites, traditions et Textes. Cette sortie n'est possible que par un acte de mise au clair ouvrant les symbolismes. Appelle-t-il « meurtre fondateur » la publication d'une exégèse libératrice ? Pourquoi cette rhétorique du crime ? Quelle obsession est-ce là que vouloir à tout prix accorder au crime la capacité résurrectionnelle ? Et d'insister : « l'idée du meurtre fondateur… est commune à tous les grands récits d'origine, à la Bible et finalement aux Evangiles… » Ce qui ne laisse d'étonner, c'est que pour forcer l'acceptation de sa théorie, il en appelle à « tous les grands récits » dont il ne cite aucun, et accorde à l'assassinat le privilège d'être l'acte fondateur d'humanité, alors que toute naissance de cycle nouveau procède d'une Union des Contraires et non pas du meurtre de l'un des partenaires.
C'est d'ignorer les archétypes qui fausse le raisonnement du chercheur dont l'attention reste bloquée sur le seul phénomène de la mise à mort. Celle-ci existe en effet, en tant qu'épisode évolutif, dans les rituels qui mettent en scène la nécessaire neutralisation de la « corne de gauche » dans les structures duelles, suivie de l'Union des Contraires et de la surévolution (Cf La Face cachée du Cerveau, chap. VIII p. 281-322), mais il ne s'agit que d'une étape dans un parcours extrêmement balisé à l'intérieur d'un cycle.

« La ritualisation du meurtre est, selon R. Girard, la première institution et la plus fondamentale, mère de toutes les autres, le moment décisif dans l'intervention de la culture humaine. » Etrange principe que l'auteur tente de faire avaliser, érigeant le meurtre comme un totem auquel rendre allégeance en lui reconnaissant une vertu maternelle créatrice de la civilisation. Nous ne pouvons soutenir de tels propos qui nous paraissent relever de la fascination morbide ou d'un traumatisme personnel subi par l'auteur tant il creuse dans ce puits dont il remonte des obsessions. Ainsi, pour lui, « la violence génère par réaction la non-violence » et le meurtre aurait la capacité « d'apaiser la violence et recomposer l'ensemble décomposé ». Quasi sacralisation du crime que l'instituer en fondateur de civilisation : Girard est prisonnier d'une fixation inversante donnant au « Qui Fait » la prérogative initiale. C'est celle qui est au pouvoir, actuellement. Et qu'il s'impose de remplacer par la voie du cœur…

Ce texte est publié dans le livre "Don Quichotte, la Barque enchantée", dans la série des Nouvelles exégèses de Don Quichotte.

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