par Dominique Blumenstihl-Roth ©
1. Mots-clés entourant son être
Son nom m'inspire des séries de mots, que je ne relie pas en phrases, mais qui s'imposent par leur propre force.
Liberté, existence, intégral, libération, sans retour.
Le voyant, manifesté, origine.
Accueil, apparence brisée, montée.
Il est. Il accomplit. Il dépasse.
Entier.
Moi unitaire, proche lumière.
Ampleur, intense voie.
Annoncé. Secrète perfection.
Le principe.
Terrestre.
Se transforme et transforme qui s'en approche.
Il s'échappe, s'évade.
Sans peur, pur, ferme, maître de soi.
Energie.
Force d'âme.
Résolution solide.
Le Droit.
Liste non exhaustive, qui sera complétée à mesure que nos avançons dans notre exégèse.
2. Rossinante entravé
Don Quichotte m'inspire une image de montée. D'élévation. Cependant, il n'hésite pas à descendre quand il s'agit d'explorer la grotte de Montésinos. Mais n'allez pas lui dire ce mot en dehors de ce contexte : il n'admettra jamais de « descendre ». Mise au point au chapitre 20, tome I.
La nuit est tombée. L'obscurité est épaisse. Les deux compagnons avancent prudemment, à tâtons. Ils entendent, au loin, le bruit réjouissant d'une cascade. Mais aussitôt, un autre bruit, des coups puissants, frappés en cadence, les troublent. Comment identifier, dans une nuit totale, l'origine et la cause de ce vacarme ? Don Quichotte connaît la bonne méthode, il remonte en selle, car il estime qu'une telle aventure lui est réservée. Il faut aller au devant. Et le voici déjà prêt à affronter un adversaire invisible, « déjà le cœur me bondit dans la poitrine du désir que j'éprouve d'affronter cette aventure, toute périlleuse qu'elle s'annonce. » (D. Q. chap 20, vol. I, p. 152 édition Garnier). Le péril est si grand qu'il envisage de ne pas survivre à l'épreuve. Il dit à Sancho de l'attendre pendant trois jours, et « si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner à notre village, et de là, pour faire une bonne œuvre, et me rendre service, tu iras au Toboso, où tu diras à Dulcinée, mon incomparable dame, que son captif chevalier est mort pour accomplir des choses mémorables qui le rendissent digne de se nommer ainsi. » (idem)
Sancho, peureux de nature, suggère d'adopter une stratégie de fuite : « personne ne nous voit, nous pouvons bien changer de route et échappe au danger […] » Pour consolider sa proposition, il cite une référence respectable qu'il serait difficile de contredire sous période d'Inquisition, le curé du village (« que Votre Grâce connaît bien ») : « quiconque cherche le péril y succombe. » Sancho, bon chrétien (s'il fallait le préciser) en déduit qu'il ne serait « pas bien de tenter Dieu, en se jetant dans une si effroyable affaire qu'on ne pût s'en tirer que par miracle. » Don Quichotte ne réagit pas à cette remarque, aussi l'écuyer passe à un autre registre, celui de l'attendrissement sentimental et invite Don Quichotte à songer au danger de mort que lui, Sancho, encourrait s'il devait rester seul, lui qui a quitté son pays, laissé sa femme et ses enfants pour le servir. Tant de sacrifices, « et vous voulez maintenant me laisser tout seul dans un lieu si éloigné du commerce des hommes ? »
La résolution de Don Quichotte est prise. Pas moyen de le faire changer d'avis. Devant l'intransigeance du chevalier, l'espiègle écuyer passe à l'action et entrave les pattes avant de Rossinante. C'est le seul moyen de retenir l'intrépide Cavallero. « Le cheval ne pouvait bouger, si ce n'est par sauts et par bonds. Voyant le succès de sa ruse, Sancho Panza lui dit aussitôt : " Eh bien ! seigneur, vous le voyez. Le ciel, touché de mes pleurs et de mes suppliques, ordonne que Rossinante ne puisse bouger de là […] " » (idem, p. 154) Perfide manipulateur ! Don Quichotte ne soupçonne aucunement que Sancho ait pu entraver le cheval. La chose étant impensable, il en conclut que c'est la volonté du ciel qui a décidé de bloquer momentanément l'aventure. Un sursit nocturne d'attente avant passage à l'acte.
3. Descendre ou rester en selle ?
Long chapitre 20, Don Quichotte se résigne à attendre que l'aube arrive. Il restera en selle, pendant toute la nuit. Cervantès sans le préciser, laisse au lecteur le soin de le déduire. Sancho, de son côté, terrifié par l'obscurité, s'accroche à la selle, « une main sur l'arçon de devant […] l'autre sur l'arçon de derrière, de sorte qu'il se tint embrassé à la cuisse gauche de son maître, sans oser s'en éloigner d'une seule ligne. »
Cette scène se déroule dans l'obscurité totale : comment le narrateur peut-il la décrire si la nuit était si dense qu'elle « ne laissait pas apercevoir le moindre objet » ? (idem p. 150). Le chapitre se poursuit par l'insertion d'un épisode exclusivement auditif. Il faut peupler l'obscur. Aussi Sancho se propose de raconter une histoire. Ce sera la courte nouvelle du chevrier harcelé par Torralva. Cette histoire, qui tient en haleine le lecteur (et Don Quichotte), pose à la fin une énigme. Sancho demande au bon auditeur, qu'il a averti au préalable de bien suivre le récit, combien de chèvres embarquées ont finalement passé le fleuve Guadiana (re-lire le chapitre 20, ami lecteur, compter sur les doigts !) L'écrivain piège son lecteur. Il sait bien que personne, d'emblée, n'écoute ou ne lit le texte avec l'attention requise : une relecture s'impose en redoublement afin de pouvoir répondre à la question-piège de Sancho.
A la fin de cette plaisante narration, Don Quichotte rappelle, par défaut, qu'il est toujours monté sur Rossinante : « Voyons si maintenant Rossinante peut remuer. En disant cela, il se remit à lui donner de l'éperon, et le cheval se remit à faire un saut, sans bouger de place tant il était bien attaché. » A-t-il cru que l'histoire qu'a racontée Sancho avait la vertu de défaire les entraves bloquant les pattes du cheval ?
Sancho tente une manœuvre psychologique de persuasion. Il faudrait l'entendre, sa voix tremblante, cherchant à trouver grâce : « J'amuserai Votre Grâce en lui contant des contes jusqu'au soir, à moins que vous n'aimiez mieux descendre de cheval et dormir un peu sur le gazon, à la mode des chevaliers errants, pour vous trouver demain mieux reposé et plus en état d'entreprendre cette furieuse aventure qui vous attend. » Descendre de cheval et dormir… à la mode des chevaliers errants ? Sancho a-t-il perdu la tête ? Comment ose-t-il avancer pareille idée ?
4. Descendre de son cheval ?
Don Quichotte n'y songe pas un instant. Quant à dormir, il en est hors de question quand il s'agit, au contraire, de veiller, l'esprit lucide et se préparer pour l'assaut. Impertinence de Sancho, qu'invoquer presque de manière anecdotique, comme une chose allant de soi, que « descendre et dormir » serait l'attitude normale, habituelle, des chevaliers errants. Qu'en sait-il ?, lui qui n'a jamais lu aucun livre. Supercherie de l'écuyer, dont nous savons combien il est attaché à son maître, mais, en ce début du tome I, il est encore plus fortement conditionné par ses peurs : pour obtenir gain de cause, il ne manque pas de recourir à l'argument : mettre pied à terre, dormir… prétendûment « à la mode des chevaliers errants ». Il y a là de quoi interloquer notre chevalier.
« Descendre » ? Quitter sa monture ? Quelle audace d'y songer ! Renoncer à sa vocation de toujours monter, avancer : Don Quichotte ne peut descendre, il est un « adelantado », un « caballero andando », homme en marche, et non pas un « eratil » errant au hasard des vents. Cesser d'avancer et dormir, à l'instant même où toute l'énergie doit se rassembler pour préparer le combat à venir ? Se livrer à Morphée, tel Adam qui s'endormit après avoir convolé ? Refus catégorique du Quichotte, suivi d'une mise au point valant aussi bien pour Sancho que pour le lecteur : « Qu'appelles-tu descendre, qu'appelles-tu dormir […] ? Suis-je par hasard de ces chevaliers musqués qui prennent du repos dans les périls ? » (idem, p. 154).
Question pertinente du linguiste cherchant à connaître le sens des mots. Descendre de cheval n'est pas un acte anodin : quel chevalier mettrait pied à terre alors que le combat s'annonce sans qu'il soit frappé de déchéance. Descendre de sa monture, s'abaisser à un niveau inférieur, se discréditer soi-même au regard de son statut et de sa vocation ? Etre moins que soi-même ? Il est impossible, à moins d'envisager sa propre disqualification — liquéfaction du soi — de sombrer dans cette régression. N'être pas qui je suis ? Pour devenir quoi d'autre à la place ? Devenir un « descendu », renonciateur qui s'endormirait à l'instant même où sonne l'appel ?
A chacun sa propre nature, Don Quichotte ne critique pas Sancho. Il est libéral, il situe les êtres dans ce qu'ils sont, tels qu'ils sont. Que chacun fasse ce qu'il estime valable, cela n'entamera en rien sa propre détermination. « Dors, toi qui est né pour dormir, et fais tout ce que tu voudras ; mais je ferai, moi, ce qui convient le plus à mes desseins. » ( idem, p. 154). Don Quichotte n'empêche pas Sancho d'être qui il est et de vouloir vivre selon ce qu'il croit être prioritaire. Qu'il dorme, si le cœur lui en dit. Mais lui, Caballero de la Mancha, ne saurait s'adonner au sommeil tandis que l'extrême vigilance est requise.
5. Faire face
Voyons ce qu'écrit Cervantès. « ¿ A qué llamas apear, o a qué dormir ?, dijo Don Quijote. ¿ Soy yo por ventura de aquellos caballeros que toman reposo en los peligros ? Duerme tú, que naciste para dormir, o haz lo que quisieres, que yo haré lo que viere que más viene con mi pretension. »
Le mot « apear », en cinq lettres, y tient un court espace. Il est cependant lourd de sens. Qu'appelles-tu « apear » demande Don Quichotte sur le ton de l'indignation. Il l'a ressenti comme une insulte. Ce verbe signifie, selon le dictionnaire Larousse, descendre de cheval ou de voiture. Mais encore entraver, dissuader, faire changer d'avis. « No pude apearlo » : je n'ai pas pu l'en dissuader. « Apearse del burro » : reconnaître son erreur. Don Quichotte, expert du langage, a immédiatement capté tous les sous-entendus attachés à ce mot. Il n'en accepte aucun. Sebastián de Covarrubias, contemporain de Cervantès, précise dans son thésaurus de la langue castillane — 1611 — qu' « apear » signifie poser les pieds à terre en descendant de la monture que monte un chevalier (« ponerse de piés en el suelo baxando de la cavalgadura en que viene un cavallero » p. 130). Ce mot participe clairement du lexique chevaleresque. Le linguiste, dont l'ouvrage se trouvait peut-être dans la bibliothèque de Cervantès, ajoute en son espagnol de l'époque si riche en dérivations métaphoriques que ce mot s'emploie souvent pour exprimer « la déchéance de la dignité dans laquelle on se trouvait. » (« derrocarle de la dignidad en que estava »). Nous comprenons mieux pourquoi Don Quichotte s'insurge, d'autant que le terme « apear » concerne sa qualité de chevalier. S'il mettait pied à terre à cet instant, il en deviendrait un déchu. Cet acte serait une trahison révoquant tout ce qu'il affirmait jusqu'alors. Certes, Sancho ne pensait pas si loin. L'écuyer poltron ne songeait pas aux terribles échos subliminaux d' « apear » que Don Quichotte a instantanément captés. La réplique cinglante du chevalier fait comprendre à Sancho le lourd double sens du mot « descendre » quand il s'applique à un chevalier : leçon dont nous acceptons, en tant que lecteurs, les attendus et les conclusions. Nous ne saurions quitter le projet quichottien sous prétexte de peur, d'inquiétude face à l'inconnu. Nous sommes dans l'obligation de demeurer en selle. Quitte à accepter l'existence d'obstacles qui empêchent l'avancée — l'inévitable tare qui donne le contrepoids au destin qui nous appelle — , nous savons que la lumière revenue du matin ne manquera pas de défaire les entraves.
6. Dès que l'aube s'annonce,
Sancho détache Rossinante qui se met à piétiner des pattes avant. Signe que l'aventure peut continuer. Nuit passée sans quitter sa monture, Don Quichotte se projette vers ce qu'il estime être son destin. Il doit affronter l'inconnu. Ce sera l'épisode des moulins à foulons. Nous retenons que Don Quichotte, insomniaque, est resté en selle sur son cheval dont les pattes ont été ligaturées. Que son cheval avance ou non, jamais, pendant cette nuit si singulière, le Caballero ne quitte sa monture. Quelle que soit l'adversité, son projet est immuable. Il y a arrêt momentané, interférence l'obligeant à remettre son initiative à plus tard, mais jamais il n'envisage la cessation définitive ou le renoncement. Même à l'heure de sa mort, alors qu'il est revenu chez lui, il ne renonce à être qui il est : il transmet, dans son dernier souffle, le relais à ses lecteurs appelés à souscrire à l'éthique de l'engagement spirituel.
L'attitude de Don Quichotte — et nous souhaitons qu'elle inspire une politique culturelle, sociale, internationale nourrie de cette même éthique — me fait penser aux admirables lignes du poète Rainer Marie Rilke qui a su, par sa sensibilité et une profonde introspection, concevoir une poésie puissamment initiatique : « Ce qui s'appelle le destin, c'est cela : être en face, rien d'autre que cela et toujours être en face. » Etre face au présent immédiat en accord avec le futur qui, de loin, dans l'espace temporel devant nous, exige notre ferme résolution. En d'autres termes : être quichottien ou n'être rien.
Ce texte sera publié dans un prochain volume de la série :
Nouvelles exégèses de Don Quichotte
— vol 1 Don Quichotte, la Barque enchantée
— vol. II Don Quichotte et Dulcinée
— Don Quichotte, homme d'action véritable
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