Sancho Panza et Erwin Laszlo
par D. Blumenstihl-Roth
Dans son livre Les Racines de l'Univers, le physicien Erwin Laszlo s'interroge quant à l'existence d'un principe ordonnateur reliant entre eux les événements : « les événements de ce monde sont en relation plus étroites que nous n'avons tendance à le penser ». Il se demande s'il existe une force — « quelque chose » — guidant l'évolution : « Qu'est-ce qui pousse l'évolution moléculaire, cellulaire, et organique vers des niveaux de complexité croissante ? Qu'est-ce qui guide cette évolution, si tant est qu'il y ait effectivement quelque chose pour la guider ? »
Il soupçonne l'existence d'un principe d'unité, et marque cependant une extrême prudence quant à l'affirmer. Réserve précautionneuse du scientifique face à l'impossibilité d'observer sous le micro — ou télescope le « schéma unificateur » dont il pressent qu'il pourrait résoudre quantité de difficultés touchant à l'organisation des structures cosmiques. Schéma selon lui nécessaire à l'établissement d'une carte du réel, et dont il déclare qu'il ne peut être donné que par la science. Pourquoi le chercheur ne réalise-t-il pas lui-même ce schéma unificateur pressenti auquel il appelle dans la crainte… de le rencontrer ? Un ostracisme méthodologique s'exprime dans ses lignes où il préconise l'union des savoirs et connaissances humaines tout en posant l'exclusivité de la méthode scientifique seule à même de saisir le « schéma unificateur »… qui reste à découvrir.
Erwin Laszlo mentionne les recherches de son collègue Roberto Fondi qui a imaginé que « la matière vivante pouvait être informée par des archétypes ». Sujet captivant, je m'attendais à ce que cette ouverture donne sur une étude plus vaste qui expose l'identité des archétypes, les nomme ou du moins en présente les effets. Le scientifique, hélas, tout en citant la thèse inspirée de son confrère, reste à grande distance du propos et sans toutefois la rejeter, s'empresse d'ajouter qu'il n'y a, dans la quête du principe unificateur, « besoin d'aucune spéculation métaphysique ». Lui qui dit accepter « toutes les thèses » se cabre à la seule perspective du mot métaphysique.
Erwin Laszlo est connu pour ses travaux sur la Théorie générale des systèmes. Il reconnaît l'indigence de la science : « Quelque chose de fondamental manque à notre vision du monde ». Et si ce « quelque chose », c'était justement cela-même dont il ne veut entendre parler : la métaphysique ? Nous l'avons informé que ce principe d'unité tant désiré et ses règles, Sancho Panza en a la besace pleine, tout imbibé qu'il est du vin de la Loi. Nous avons, au titre de la pluridisciplinarité qu'il préconise, invité le scientifique à en boire une rasade avec lui. En effet, nous pensions qu'il accepterait d'en prendre une gorgée, lui qui déplore la déficience du « marqueur manquant » (j'appelle marmant ce marqueur qu'Umberto Eco qualifiait d'absent dans son livre La structure absente). Sancho, en effet, nous prie de goûter aux unités de signification ; les connaître et savoir en user, c'est vivre la totalité de l'existence. Erwin Laszlo fait le tour des théories cosmogoniques émises par les sciences. Il explique la théorie des quantas, vertige intellectuel : « elle est presque incompréhensible ». Citant Heisenberg, Pauli, Einstein, Weinberg, Bohm, de Broglie et toute la tribu des théoriciens de l'extrême, il nous communique l'espérance que les temps futurs finiront par réduire le mystère du « marmant ». Une exclusion de principe cependant s'impose selon lui dans cette recherche, applicable aux générations futures : « pas-de-métaphysique-je-vous-prie ». Redondance pathétique à chaque chapitre de son livre. Cette négation inlassablement répétée obstrue l'esprit du chercheur. Il exclut d'emblée toute autre voie de compréhension du réel que celle portée par la pensée scientifique. Affirme le caractère de pureté de sa discipline, chasteté intellectuelle qui serait la seule, selon lui, recevable à l'entendement. Dès lors, le scientifique est-il libre quand il s'enferre dans la négation univoque, tout en affichant une grande ouverture d'esprit… de façade ? Les théories cosmogoniques des scientifiques ont-elles échoué ? s'interroge le chercheur. Erwin Laszlo leur trouve une excuse superbe : elles n'étaient que de provisoires améliorations en vue d'une thèse globale qui ne manquera pas — c'est juré — d'être découverte un jour (donc par la science seule, par ceux-là même qui ne cessent d'échouer.)
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