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lundi 17 mai 2021

Israel / Palestine : pourquoi le conflit ? Lecture initiatique du conflit

Par Dominique Blumenstihl-Roth

Pourquoi la guerre au Proche-Orient ? Un conflit territorial ? Pourquoi les Palestiniens et à travers eux l'islam sont-il en colère contre Israël ? Une colère que rien ne peut calmer. Cela vient de « plus loin », et remonte à mon sens au temps des premiers Patriarches bibliques.

Rappelons-nous l'épisode de Genèse où Sarah (Genèse, XVI-5,6), exige le renvoi de sa servante Agar et de son fils, Ismaël. Un ange cependant apparaît à Agar, dans le désert, près d'une source d'eau et lui dit de retourner auprès de Sarah. L'enfant qu'elle porte devra se nommer Ismaël « parce que Dieu a entendu ton affliction ». Ce passage de la Torah mérite d'être scruté, car il évoque le renvoi d'Agar, enceinte des œuvres d'Abraham, mais aussi sa rencontre avec « l'envoyé du Seigneur » qui la réhabilite dans la famille abrahamique et précise la destinée de son fils dont sortira une descendance nombreuse. L'envoyé dit également : « sa main sera contre tous, et la main de tous contre lui… » (Gen. XVI-12).

Le rejet que subit Agar, dès avant la naissance de son fils, a-t-il créé une information traumatique transgénérationnelle communiquée à la descendance d'Ismaël qui, depuis ce jour, en subit la douleur ? Douleur de l'enfant rejeté, spolié du droit de succession, d'autant inadmissible selon la tradition patriarcale qu'il est le premier-né dans l'ordre chronologique ? Blessure jamais cautérisée d'un abandon violent qui aurait pu entraîner la mort dans le désert ? La psychanalyse tient là un sujet dont j'ignore si elle l'a exploré.
L'islam a-t-il jamais entièrement accepté que le fondateur de sa lignée, Ismaël, ait pu subir le rejet ordonné par Sarah ?

La mise à l'écart de Agar est motivée non par un souci psychologique ou de jalousie féminine, mais par une claire conscience des procédures initiatiques. J'ignore si les imams sont bien informés des modalités de la transmission du message convoyé de génération en génération par deux voies différentes, non superposables et qui ne peuvent se jalouser étant issue de l'unité.

Le convoiement de la Connaissance, défendu par Sarah, s'écoule sur Isaac puis Jacob. Il est extrêmement surveillé, nettement intellectuel, afin d'assurer la compréhension la plus raffinée des procédures du sacré. En face, la conduction par Ismaël et sa descendance recevra une interprétation pratique, tournée essentiellement vers le comportement populaire quantitatif (« Je rendrai ta descendance très nombreuse, tellement qu'elle ne pourra être comptée. » Gen XVI-10). La mission ismaélienne ne se confond pas avec celle d'Isaac, et à ce titre, une fois les choses bien établies entre les deux branches, une fois les distinctions bien notifiées et vécues par des événements, Agar est réabilitée, et revient vers Sarah. Abraham dut en éprouver une vive joie car ce n'était pas de gaité de cœur qu'il s'était séparé d'elle. La distinction structurelle qui différencie la voie ismaélienne de la voie d'Isaac a été ressentie, comprise et mise en œuvre par Sarah qui fait preuve d'une extrême lucidité.

La réhabilitation ordonnée par « l'envoyé » (l'ange qui apparaît à Agar) : certains commentateurs pensent que c'est Abraham lui-même qui intervint afin que le retour d'Agar se fasse, après qu'il ait saisi à son tour l'enjeu de la différenciation. Le Talmud ne craint pas de préciser que la seconde épouse d'Abraham, Kétourah, qu'il épousa après le décès de Sarah, n'était autre que Agar revenue. Le discernement abrahamique entre les deux voies de conduction Ismaël / Isaac n'est pas négation d'une voie au profit de l'autre. Il est identification de responsabilités différentes.
L'islam actuel le sait-il ?
Cela est-il enseigné dans les mosquées ? Cela fait-il l'objet de prêches ? Les universitaires ont-il identifié ce qui différencie les deux voies ?
La mise à l'écart très momentanée de Agar a-t-elle été comprise par la descendance d'Ismaël ?

Le sentiment de dépossession que Agar put éprouver est compréhensible, mais il fut rapidement compensé par son retour au sein du cercle abrahamique. Ismaël en a-t-il gardé rancune ? « Sa main sera contre tous… » est une parole qui marque un destin. La main d'Ismaël cherchera-t-elle à tirer vengeance du traumatisme de l'abandon ? « Et la main de tous contre lui… » sera la réponse que sa propre main provoque. Prophétie ? Paroles prononcées par l'envoyé à Agar. Est-ce là une prédiction ? Le Dieu de liberté fige-t-il ainsi l'avenir ? Tout serait donc déjà joué, dans l'inéluctable déroulement des événements selon un plan dont ces paroles seraient le décret fixateur ? La main d'Ismaël « contre » tous… Cela signifie-t-il nécessairement le conflit ?

L'épisode initiateur de la distinction situant la descendance d'Agar sur une voie latérale à celle de Sarah a pu être vécu comme une meurtrissure. Mais elle a été largement compensée par la générosité du patriarche et par Dieu lui-même qui octroya à Ismaël sa protection — mais il se maintiendra à la face de tous ses frères… (Gen. XVI-12) — et des richesses considérables.

La violence intégriste ne peut donc pas se justifier en retour vengeur contre la voie d'Isaac, la blessure ayant été cautérisée par Abraham. Réparée par Agar elle-même puisqu'elle revient après avoir pris conscience de son erreur. Agar corrige, lors de son retour, l'attitude défiante qu'elle affichait précédemment à l'endroit de Sarah qui, toutes choses désormais clairement tracées dans l'organisation familiale, reste ce qu'elle a toujours été, à savoir l'épouse légitime et Agar, la noble servante égyptienne. La naissance d'Ismaël dont le nom a été attribué par l'ange a trait au fait que la prière d'Agar, sa plainte, a été entendue par Dieu. Le nom d'Ismaël atteste de la miséricorde divine (l'écoute) et de la réparation (tikoun) procédent de la clémence. Si Dieu a entendu la plainte d'Agar, qui donc pourrait encore chercher à tirer vengeance de sa douleur ? Le nom d'Ismaël, cependant demande une précision. Donné par l'ange et écrit sous la forme :


י ש מ ע א ל

il correspond à un futur. Dès lors il signifie : Dieu entendra ta peine. Toutes les peines futures d'Ismaël seront entendues et bénéficieront de l'écoute et de la réparation divine, sans qu'il soit nécessaire de recourir à la moindre violence pour que cela s'opère. Car Agar a pu rentrer pacifiquement dans le clan abrahamique. Ismaël devra donc incarner la conscience de l'homme responsable sachant que la divinité veille sur lui, mais cela sous condition de retour vers l'humilité et de respect à l'image de Agar quand elle revint vers Sarah. (On relira avec intérêt les commentaires très subtils du rabbin Elie Munk dans le volume I de sa série Voix de la Torah, p. 155-157).
L'Islam politique s'inspire de l'ancienne blessure subie par Agar et y puise son énergie vengeresse. Cet islam-là n'a pas compris en quoi résidait la nécessité de la séparation. Il n'en a gardé que l'effet douloureux — qui fut entendu par Dieu et compensé. Mais cela ne suffit pas : cet islam des absurdes s'imagine qu'il lui faut occuper toute la place, liquider l'autre voix, celle d'Isaac qu'il croit concurrente. Ce désir de vengeance s'alimente au complexe d'infériorité du fils qui se croit spolié et se venge sur son frère qu'il croit privilégié, de génération en génération. Alors qu'en réalité, la transmission versée sur Isaac est avant tout une charge de responsabilité et non une supériorité.

Cette mission spirituelle, Isaac, Jacob et toute la généalogie des prophètes d'Israël l'ont strictement observée et accomplie. Elle entraîne le peuple d'Israël dans son aventure multimillénaire sous la guidance de l'Esprit. C'est pourquoi Israël demeure, sous protection de la main divine.

La suite dans un prochain blog

Lire à ce sujet : Fatima, la Délivrance de l'Islam

et la série sur l'Alphabet hébreu

Le statut de la ville de Jérusalem : lecture initiatique

vendredi 20 novembre 2020

l'Islam face à la science et au messianisme

par Dominique Blumenstihl-Roth


Le dernier texte que j'ai écrit à propos de l'islam et la laïcité a fait pas mal de bruit… Je continue mes recherches dans ce domaine, entreprises depuis plusieurs années…

L'islam s'affranchira-t-il du fanatisme ?

C'est une question que j'ai déjà posée dans mon livre Fatima la délivrance de l'Islam. Fanatisme n'est pas raison, mais passion. Dès lors comment l'islam peut-il se départir de cet état passionnel, si ses propres élites ne parviennent pas à établir une théologie initiatique assez puissante pour sublimer le texte coranique par la raison qui en ouvrirait toutes les énigmes ?

Le professeur Mohammed Arkoun déplore (p. 32 de sa préface à l'édition française du Coran aux éditions Flammarion) que « l'intelligence engagée pour la première fois dans tous les domaines du savoir avec une exigence scientifique, n'est pas encore parvenue au stade de la vision unifiante…» Il en appelle à une « réciprocité de perspectives », dialogue qui vise à favoriser la lecture du Coran. Dialogue avec les autres religions, mais aussi avec les sciences, que les factions intégristes récusent, mais dont il n'est pas certain non plus que l'islam institutionnel sous contrôle des imams le recherche réellement, ces rencontres inter-religieuses consistant le plus souvent en des courtoisies diplomatiques, mondanités qui ne résolvent en rien la question cruciale qui consiste à identifier clairement ce qui unit.

Des vagues de fond invisibles ondulent dans l'islam silencieux au sein de la République. Quel musulman, au fond, approuve les caricatures satiriques mettant en cause le prophète ? S'il n'en dit rien, n'en pense-t-il pas moins dans une douleur sourde, voire de rancœur étouffée qui augmente l'humiliation ressentie ? Face à ce désarroi de la communauté musulmane, les chercheurs reconnaissent que l'intellectualisation du message coranique n'est pas suffisamment consolidée qui permettrait le recul critique : la religion reste du domaine du ressenti, de l'adhésion quasi physiologique, tandis que la percée intellectuelle qui serait en mesure d'expliquer le Coran jusqu'au cœur de son codage lettrique et symbolique demeure, en islam, absente. Elle fut interdite par les tenants de l'intégrisme, dès le X° siècle, quand les maîtres du soufisme comme Mansur Al Hallaj ou Ibn' Arabî tentèrent de libérer la compréhension de l'entrave littéraliste. Et aujourd'hui encore, l'ouverture exégétique du Coran n'est pas accomplie. Peut-être est-ce cela, la fameuse « brique manquante » de la Kaaba ?

Qui, aujourd'hui, serait à même de produire la vision unifiante ? « La promotion du Coran au rang de document témoin de la conscience universelle n'a pas encore pu se faire » déplore, sans y remédier, le professeur Arkoun, tout en lançant cet appel : « c'est cette promotion qu'il est temps d'assurer de part et d'autre pour ouvrir des voies nouvelles aux sciences historiques, philosophiques et théologiques… » Aveu d'échec, impasse intellectuelle : le texte coranique issu d'une révélation semble résister à l'investigation rationaliste, à moins que les outils mis en œuvre par la recherche ne soient pas les bons ? Aussi l'universitaire se tourne-t-il vers la mythologie dont il espère qu'elle livre le fin mot de la pensée coranique : « Langue et pensée se déploient solidairement dans un univers de significations renvoyant à un Dieu Créateur-Ordonnateur à l'aide de chaque mot-symbole » (p. 20) qui range le texte coranique dans le cadre d'un langage de structure mythique. Le mythe exprime, selon le chercheur, dans une définition très large, une expression symbolique des réalités originelles et universelles : « ainsi, en nous demandant quel type de mythologie instaure le Coran, nous accroissons nos chances de saisir les mécanismes subtils de son expression symbolique, tout en découvrant pourquoi son Appel peut encore retentir dans la pensée contemporaine… » (p. 21). Le grand spécialiste de l'islam cependant n'identifie aucun des universaux actifs dans la narration coranique. Pourquoi ? Parce que le Coran n'est pas « mythologie » mais parole issue d'une révélation. La mythologie est une construction humaine réalisée a posteriori mettant en œuvre sous forme d'allégorie les éléments structuraux et systémiques. Pour ouvrir une mythologie, issue d'une narration humaine, il faut d'abord connaître ces invariants antérieurs tels qu'il furent dévoilés aux initiés qui en reçurent la révélation. Autrement dit : on ne peut comprendre le Coran que si l'on est impliqué au préalable dans la confidence initiatique. Et cela ne s'enseigne pas à l'université…

Comment y accéder, si ce n'est par une nouvelle forme de révélation donnée ?
A moins que la science ne re-découvre les « invariants » archétypaux ? Avis aux chercheurs qui, selon l'universitaire, ne sont pas encore parvenus au stade de la vision unifiante… Sage précaution dans ce « pas encore », qui accorde à sa science une grande marge de confort… dans l'illusion d'une recherche pluridisciplinaire qui finirait par trouver. En attendant, ni le Coran, ni la Torah ni le Talmud ni même les Evangiles ou les Upanishad ne se donnent à l'investigation rationaliste, le sacré réservant son exégèse à la voie d'une inspiration de synthèse unificatrice qui sera elle-même de l'ordre d'un révélé unificateur de la diversité : une révélation messianique d'ouverture universelle, qui se réalise selon un protocole bien établi par le sacré : l'apport des preuves.

L'apport des preuves…
A ce jour, et à ma connaissance fort modeste je le reconnais, le seul ouvrage réalisant cette performance est La Face cachée du Cerveau qui rapporte la pensée symbolique à une vision unifiante, celle dont le professeur Arkoun regrette qu'elle n'ait pas été atteinte par les chercheurs en islamologie et sciences humaines. J'invite les chercheurs à s'informer de cet ouvrage… même si ce n'est pas « leur tasse de thé ».
Cette vision unifiante rendue possible dans ce livre, en territoire de laïcité, a permis l'expression des interprétations différentes du sacré et leur étude dans la neutralité dépassionnée de sorte que l'explication de l'unité dégagée puisse être reçue par chacune de ses composantes sans qu'il n'y ait de concurrence entre elles, chacune ayant son rôle, sa fonction, son génie. La laïcité est l'instrument intellectuel de cet ouvrage qui instaure une égalité de dignité entre toutes les familles spirituelles, sans jugement de valeur. De là qu'ait pu émerger l'ex-plication libérant le sens des im-plications locales des croyances, rites et traditions du monde… C'est dans ce livre qui donne sa juste place à l'universalité et au sacré.

Dans un prochain article je poursuivrai ma recherche sur l'Islam, ses relations avec Israël et l'Occident. En relation avec la Torah.