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vendredi 5 novembre 2021

L'inspecteur Derrick : étude initiatique d'une série policière

Par Dominique Blumenstihl

 

Hier soir, j'ai visionné sur Youtube un épisode de la célèbre série policière Derrick. J'ai retrouvé avec plaisir le fameux inspecteur, dans un scénario signé Herbert Reinecker. L'enquête est passionnante, écrite par un auteur méticuleux et prolifique de talent. Quelques 280 épisodes ont ainsi été filmés, sur plus de 20 ans, dans les studios de la télévision bavaroise, servis par les deux comédiens emblématiques inséparables, Fritz Wepper et Horst Tappert.

 

Il suffit d'attendre pour voir la vérité surgir…

BMW de rigueur, en contrepoint avec la 304 Peugeot déglinguée de Colombo, Derrick, toujours tiré à quatre épingles, traque les criminels qui sévissent dans la société BCBG de Munich. Sa technique d'investigation est-elle enseignée dans les écoles de police ? Toujours est-il qu'il exploite un large éventail de ressources initiatiques mises en œuvre avec tact.

Nous remarquerons d'emblée sa capacité d'écoute, l'acuité de son attention portée sur les paroles dites dont il garde toujours un souvenir précis. Il retient les mots exacts, se souvient des silences et non-dits qui hantent les témoignages. Qualité d'initié que celle de la mémoire précise… A toute heure, il répond au téléphone ; sans sirènes d'alarme, il se rend sur les lieux où il est appelé. Guère enthousiaste mais obstiné, patient, patibulaire et imperturbable, il avance sa longue silhouette rassurante : avec lui, nous savons que le crime ne vaincra pas. Sa seule présence face aux événements qu'il est chargé de retracer semble déclencher l'étrange nécessité qu'a le réel de se raconter. Les langues se délient sous ses interrogatoires qui se déroulent toujours dans une extrême courtoisie — elle est désarmante. Son attention au détail, à l'impromptu, à l'inattendu : « il suffit d'attendre pour voir la vérité surgir… » dit-il, ce qui ne l'empêche d'aider cette vérité à remonter en surface, par la parole. Sa lecture des signes est fulgurante, mais silencieuse et c'est au spectateur de s'apercevoir du détail observé ou entendu.

 

Le temps est à l'œuvre dans ces « affaires », comme si la vérité exerçait sa propre pression sur le cours des choses qui exige que la lumière soit faite. Les subterfuges les plus inventifs des coupables ne résistent pas à la puissance de la vérité unique qui s'avance, inexorable. Les pistes multiples, au départ, s'écartent comme les branches d'un arbre, finissent en impasse, tandis que l'unique voie du vrai poursuit sa progression. Certes, les interprétations du possible sont nombreuses au début des enquêtes : la quête de la vérité serait-elle infinie, comme un oignon qui s'éplucherait sans fin ? La théorie de la multiplicité du réel variable selon les interprétations que l'on en donnerait, la thèse de la vérité plurielle tellement à la mode en cours de philosophie sont démenties par ces scénarios qui tirent leur puissance non de l'imaginaire débridé d'un cinéaste mais du travail minutieux d'un auteur qui a reconstitué les drames humains en se basant sur les faits collationnés dans les archives. Là s'écrit la misère humaine la plus sordide, mais aussi l'effort d'élucidation et de compréhension afin que soit conservée la mémoire d'une justice au travail.

 

Une série au service d'une cause

Les épisodes alternent entre l'action sur le terrain, le recueillement des indices et la réflexion des deux policiers toujours en dialogue. L'inspecteur principal et son collègue sont constamment en situation d'échanges, dans un jeu de questions-réponses et de confrontations de points de vue : analyses psychologiques, questions personnelles, anecdotes en apparence détachées du dossier en cours… « Avez-vous remarqué quelque chose d'insolite ces temps-ci, quelque chose d'anormal… » est une de ses questions favorites. Tout participe à la recherche de la vérité, y compris ce qui semble n'y être pas directement lié. Derrick en outre possède une arme naturelle qui semble anéantir les constructions criminelles : sa bonhomie respectueuse mais intransigeante, l'apaisement — ou l'inquiétude — qu'exerce sa présence comme si l'être physique, par son seul « être-là » convoquait la puissance d'une vérité qui exige de triompher.

Je connaissais cette série pour l'avoir regardée à la télévision française dans les années 1990/ 2000. Cette fois, grâce à l'Internet, j'ai pu la suivre dans la version allemande originale. J'y ai apprécié la tenue du langage. A l'époque, en France, une critique acerbe, reprochait à la saga son caractère monotone. C'est vrai, il n'y a là que peu de courses-poursuites, peu de mitrailles ou de bagarres. Peu ou pas d'effets spéciaux, de cascades ou d'artifices qui séduiraient l'œil. Le décor même paraît terne : un bureau quelconque dans un gros bâtiment administratif au cœur d'une ville dont on finit, épisode par épisode, par connaître les moindres rues. Mais là n'était pas l'essentiel : la trame narrative est d'une extrême richesse, servie par un niveau de langage et de pensée subtils, soutenue par d'excellents comédiens. Le gratin du cinéma ou du théâtre allemand a en effet participé à ces tournages autour d'un premier cercle d'acteurs quasi permanents qui endossait des rôles extrêmement variés. Cette incroyable équipe réunie autour de la série était-elle au service d'une cause ? D'un projet ?

C'est tout le portrait de l'Allemagne qui se présente au travers de cette saga qui montre combien ce pays a réfléchi à l'empreinte du « mal ». Ses artistes, ses élites ont repensé non seulement la démocratie politique mais aussi l'approche métaphysique du « démon » qui, quelques décennies plus tôt l'avait conduit à l'apocalypse. La fragilité humaine, exposée au karma, à la mémoire caïnique — le premier meurtre — est ici montrée dans une épure minimaliste qui en renforce la teneur. Les enquêtes nous plongent dans ce que la philosophe Hannah Arendt nommait la « banalité du mal », à ceci près que le meurtre n'est jamais banal, et que les deux fonctionnaires de police, confrontés à cette réalité sordide, n'accepte pas que le recours au crime entre dans une catégorie philosophique où l'ignoble deviendrait l'ordinaire de la gestion des affaires humaines. Cette série répond à mon sens d'un projet politique de réhabilitation de l'Allemagne tout entière. Il y a là, dans cette rigueur narrative, à la fois la fulgurante énergie des gravures d'un Hans Hartung, et l'appel à la rédemption d'un Hölderlin dont le romantisme pétri d'espérance messianique invoquait la diplomatie humaniste.


Le Code des archétypes en action

Les Lecteurs de Dominique Aubier pourront observer dans ces films combien les archétypes y sont actifs.

Sensible intuitivement ou par expérience au Code des archétypes, le scénariste/auteur insiste, sans toutefois les nommer, sur les notions de redoublements, de retours archygéniques, de dualité… On reconnaît là une disposition de l'art visuel qui veut nous enseigner, par la vue et la représentation scénique, les lois du réel (voir : La Porte de l'Inde, le Cinéma indien). L'exercice est en effet passionnant de repérer, d'épisode en épisode, les archétypes en action, au cœur de la trame structurelle du récit. Je considère à ce titre la série comme un chef-d'œuvre initiatique, tout à l'opposé de ce que la critique a pu en dire qui lui reprochait son absence d'esthétisme formel. Le projet consistait à dresser une cartographie systémique des lois de la Connaissance telles que la modernité du support filmique le permettait, le genre « policier » ne servant que de prétexte pour captiver l'attention, l'intelligence du spectateur devant se porter sur le code invisible qui en tisse le canevas. 


J'ai été captivé par l'épisode 5 de la saison 5… 

Le second mari d'une femme richissime cherche à se débarrasser d'elle pour capter l'héritage. Veule et lâche, il engage un alcoolique profondément dépendant qu'il conditionne pour lui faire commettre le crime. Cependant rien ne marche comme prévu. Non seulement le tueur, tremblant, échoue dans sa tentative, mais lui-même choqué par l'acte qu'il a commis, cesse de boire. Sa conscience, jusque-là noyée par l'alcool, se réveille. Il rend visite à la victime blessée, et une relation amicale s'établit entre eux…

La victime, alitée, lisait un livre quand son « meurtrier maladroit » vint la voir à l'hôpital pour prendre de ses nouvelles. Elle lisait « Don Quichotte ». Le tueur repenti — qui n'a réussi qu'à blesser la femme — connaît le texte : il prend le livre de Cervantès en main et en lit un passage… en Espagnol. Le reste de l'histoire raconte l'enquête (très fine !) qui permettra de remonter jusqu'au commanditaire de l'acte…

Mais quelle surprise ! Fallait-il que Don Quichotte s'inscrive dans la série ! « Je ne laisserai pas d'être dorénavant sur mes gardes pour voir si je découvre quelque indice qui confirme ou détruise mes soupçons… » dit Sancho au chapitre 44, volume II. Le Quichotte apparaît comme le point de jonction entre le non-assassin et sa victime. Par la puissance de ce livre, désormais fiché entre ces deux personnes, toute la volonté du mal est neutralisée. Le meurtre n'aura jamais lieu. Le drogué parvient à s'extirper de sa dépendance. Le fomentateur du complot est arrêté. J'ai reconnu en cela la signature d'un initié qui a introduit dans son scénario la marque du Quichotte, grand héros de la vérité. Ou la volonté du Quichotte qui s'est insinuée dans la série pour y marquer son cachet, dans l'attente que quelqu'un le relève et en donne le sens…


La puissance de l'Allié

Dans cet épisode, outre nos enquêteurs, trois personnages principaux tressent l'intrigue, la victime, le tueur, le commanditaire, chacun apparaissant avec son « allié » respectif.

La notion d'Allié a déjà fait l'objet d'une série d'articles sur ce blog. C'est une puissance issue du côté « qui fait » de la structure. La notion d'Allié est explicitée dans le livre Quand le Sacré fait du Cinéma où Dominique Aubier montre comment les cinéastes ont remarqué sa présence dans la vie. Certains films, comme Gilda de Charles Vidor (1946) ou Pluie de Lumière sur la Montagne Vide, de King Hu (1978) donnent à voir la puissance des Alliés, au côté des personnes qui en sont les porteurs. Ange maudit conduisant à la perte ou au contraire, à la chance, dès lors qu'il est vaincu…« L'Allié est protecteur, c'est une entité qui s'active dans le cinéma de nos propres existences. Pour qu'il soit protecteur, il faut l'avoir vaincu. Et il vaut mieux les repérer pour s'en faire des aides plutôt que subir leur coercition et se retrouver sous leur domination. Il est féroce, l'Allié, tant qu'il est indompté. Et que l'on ne s'imagine pas que ce soit chose aisée que l'attraper et le réduire en purée ! Parce qu'il est toujours là, à nous guetter comme un puma prêt à déchiqueter sa proie. » 

L'Allié est l'élément de notre destin qui s'oppose à notre vocation profonde. Il semble agir dans notre intérêt, jusqu'au moment où ayant pris le pouvoir sur notre être, il nous anéantit. Dans cet épisode, l'allié de la victime n'est autre que sa propension, en soi estimable, de vouloir « faire le bien, secourir à tout prix… » Elle en devient la victime.

L'allié du tueur repenti ? C'est la peur d'assumer sa véritable capacité humaine, qu'il noie dans l'alcool, jusqu'à effacer son être-soi.

Quant à l'allié du second mari, ordonnateur du crime : sous des apparences de belle prestance, il s'est enfoncé dans sa mollesse voluptueuse qu'il assouvit par le mariage avec une femme riche, ce qui en soi n'est pas répréhensible, si ce n'est qu'il veut se débarrasser d'elle, le mariage n'étant pour lui que l'expédiant de son allié : l'abandon égotiste à la subsistance irresponsable dans le luxe.

Les trois alliés font cause commune, par delà les psychologies de leurs porteurs : ce sont les alliés qui conditionnent les psychologies et non le contraire. Les alliés respectifs forment trois entités quasi autonomes qui se rencontrent, leur dessein est d'aboutir à la suppression des êtres qu'ils viennent hanter. Chaque allié, non maîtrisé, vise la destruction de son « titulaire ». Mais la vie se protège elle-même. Un impondérable survient, un tremblement de la main qui fait rater la cible… Un brusque revirement, une prise de conscience suivie d'une décision ferme. Le misérable alcoolique parvient à surmonter son addiction. Cet homme vient de vaincre son allié, et aussitôt un autre plan se met en ordre de marche, qui mène droit au Quichotte. Il est là, sur la table de chevet de la victime visée.

Dans tous les scénarios de la série nous trouvons le matériau qui permettrait de réaliser de « grands films » comme on les aime, sur grand-écran, mais est-ce bien nécessaire quand tout est déjà là, et que le spectateur devient lui-même l'inspecteur scrutant le code actif dans ces histoires ? Le code de la vie, telle qu'elle s'écrit dans sa rigueur et générosité…


Derrick ou la rédemption

Ces histoires ne sauraient être regardées par distraction. Il suffit d'en visionner quelques épisodes pour s'apercevoir qu'une très fine lecture du réel y a présidé. L'auteur a fait l'expérience, dans sa vie personnelle, du « mal ». J'ai en effet appris que Herbert Reinecker (1914-2007) a activement participé à la propagande nazie. Un frisson m'a parcouru quand j'ai appris qu'il fut, dans sa jeunesse, impliqué en tant que rédacteur d'un journal pour la jeunesse hitlérienne et qu'il a écrit des pièces de théâtre à succès qui en soutenaient les thèses.

Il s'en est ouvertement excusé et repenti ; à plusieurs reprises il a exprimé publiquement ses remords. Et l'on voit, dans son œuvre prolifique (il est aussi l'auteur des 90 épisodes de la série der Kommissar et de nombreux films, scénario, romans) combien il est hanté par la question métaphysique du bien et du mal. Est-ce de son expérience au cœur de l'idéologie criminelle qu'il a tiré son besoin de rédemption ? Sa série serait alors un extraordinaire plaidoyer correctif, la volonté de racheter une erreur passée, cherchant à produire, au niveau collectif, un véritable « tikoun ». Cela expliquerait l'acharnement avec lequel il a écrit ces quelques 280 épisodes, à raison d'un scénario complet tous les 10 jours, son obstination à défendre ce personnage emblématique qui a occupé les écrans pendant un quart de siècle, présentant une police respectueuse, au service du droit à la vie. Le bien doit l'emporter était la ligne directrice de la série.


 La Vérité exige et remporte sa propre victoire

Cette série m'a appris que les criminels sont par essence des émules du « Qui Fait » ayant dépassé les limites du « Verboten », l'interdit. Au-delà de cette limite, balisée dans l'Alphabet hébreu par la lettre Tzadé final — 900 —, la vie n'est plus respectée. L'acte criminel — singulièrement le meurtre, la suppression de la vie — se situe dans le dépassement des limites du « faire » normal.

 Devenu négateur et s'affirmant unique, soit par folie, calcul, froid calcul ou contrainte, le « faire » qui outrepasse le Tzadé final ne peut s'empêcher de faire encore : tout meurtrier est pris dans la spirale des forces entropiques qui le projettent hors de la structure vivante porteuse. Il brise le code systémique qui prévoit la phase de l'arrêt, du transfert. Il impose son ordre qui commence par un acte de rupture : le meurtre. C'est Caïn, toujours recommencé, qui prétend légiférer et imposer sa loi. Mis devant le fait qu'il a accompli, à défaut d'un acte de lucidité et d'un retour à l'ordre systémique du vivant, il développe un invraisemblable répertoire de supercheries, mensonges, dissimulations aggravant le mal commis. Et c'est encore Caïn qui, interrogé par Dieu, feint d'ignorer ses propres actes, simule la perte de mémoire. Où est ton frère ? demande l'Eternel. — Suis-je le gardien de mon frère ? répond Caïn, cynique.

On se croirait dans le bureau de Derrick : où est votre victime ? demande-t-il dans un autre épisode à l'auteur d'un meurtre qu'il est impossible de prouver en l'absence de corps. Le prévenu répond d'un haussement d'épaules qui renvoie à la réponse de Caïn, laissant le spectateur indigné. Mais la vie poursuit par elle-même son enquête… et que ce soit dans la série comme sur l'écran de nos propres vies, de nouveaux événements se produisent, car la vie plaide pour elle-même, dénonce elle-même tout ce qui cherche à la blesser. Le temps est à l'œuvre et après une période de recueillement où la réalité semble presque inhibée face au sordide, les indices soudain fusent de tous côtés, les bouches se délient, des « anges » se mobilisent pour aider à l'émergence de la vérité. Vérité qui exige et remporte sa propre victoire…

A cette victoire, nous travaillons, inlassablement…

mercredi 27 octobre 2021

Différence entre loi naturelle et situation sociale du judaïsme

Différence entre loi naturelle et 

situation sociale du judaïsme

(par Dominique Aubier)



Il y a 6 mois environ, j'ai reçu une longue lettre émanant d'une lectrice qui suit attentivement mes travaux mais qui finissait par enregistrer dans sa conscience un malaise énorme. D'un côté, elle adhérait à ma thèse qui lui inspirait le plus grand respect pour l'hébraïsme. Mais par ailleurs, vivant dans le monde actuel, elle était pleine de compassion pour les Palestiniens et de ce fait jugeait avec sévérité le comportement de la nation dite Israël. Elle en éprouvait une antipathie irrésistible qui la mettait en totale contradiction avec mes enseignements.

Je n'ai pas répondu tout de suite à sa requête. Mais dernièrement, une voix juive, apparemment autorisée par la religion, m'a demandée si j'aimais les créatures de Dieu, et paraissait en douter, alors qu'elle me reconnaissait un intérêt passionné pour la création et le Créateur. À ses yeux, j'étais dans une situation équivoque aimant la cause et pas les effets. Ce reproche étant renouvelé demande de ma part un possible éclaircissement.

Mais je ne peux pas le fournir sans invoquer les éléments informationnels sur lesquels s'appuient et mon intellect et ma psyché. Pour bien les comprendre, mieux vaut avoir vu le film L'Impromptu de Genèse. Ce document rend sensible la juxtaposition associative de deux décisions créatrices, l'une faisant apparaître la structure porteuse au moyen de la lettre Bet qui a été choisie pour remplir cet office organique. Par ailleurs, le codage de l'alphabet rend sensible un déclic programmé selon lequel l'énergie cosmique investirait la structure prévue. Cet événement initial aurait été déclenché par le jeu du Tsm-Tsoum dans le Hé initial de l'alphabet, mouvement réalisé par l'énergie ambulante, le Yod. Cette opération se réalise automatiquement au moment codé d'avance où le Hé, dans la partie Qui fait, éprouve l'émotion d'être sans énergie. Le fait de la lui accorder déclenche la Création. Cet acte est enregistré dans la structure sous la forme du point qui est au cœur du Bet dans Béréchit. Ce point représente la percée de l'énergie divine qui continue de s'écouler dans la réalité crée. Les écritures bibliques présentent sans cesse des lettres habitées par ce point, et c'est chaque fois dans l'intention de spécifier cliniquement une situation spécifique. Le bon lecteur de la Bible lit les points et suit à travers eux le circuit de l'énergie nourrissant la Création (continuité chronologique).

De ce dispositif duel il résulte une obligation, celle de se représenter d'une part l'état de l'organisme cosmique et d'autre part de suivre la percée dynamique de l'énergie qui le pénètre selon un ordre immuable, au fil du temps. Il y a donc deux problèmes à résoudre, voir dans quel état se trouve la structure créée, l'étudier et le constater. D'autre part, décrypter le niveau où se trouve l'énergie. Dans cette optique, deux sortes de situation sont à différencier : 

L'énergie cosmique dévale et cascade sur son relief alphabétique prévu, mais dans la structure, quand les hommes apparaissent, une capacité d'agir interfère et à partir de là, le parallélisme entre la structure et l'énergie n'est plus automatique, il est altéré par le comportement humain. Que celui-ci soit bon, semi-bon ou mauvais, il sera ce que les événements en font. Les événements, en s'accumulant, fondent à leur tour une influence. C'est ce que la pensée indienne appelle le karma, la Loi des actes. Le judaïsme l'appelle Mazal, la somme des événements. Mazal ou Karma, une réalité vivante parce que vécue se fait enregistrer comme un élément déterminant, lequel agit forcément à l'intérieur d'une unité tributaire de la situation alphabétique.

Cela complique le devoir d'y voir clair.

C'est cette obligation qui me paralyse quand je dois parler ouvertement au public d'Internet. Cet auditoire m'est très sympathique, il présente un état d'esprit consensuel dont il est bon que je tienne compte, mais pas trop car si je m'adresse strictement à ce qu'il est capable d'assimiler, je ne révélerai rien de ce qui est de ma pensée personnelle et surtout je ne laisserai pas voir qu'il existe dans la nature une façon de penser autre que celle du regard instinctif. Dans les prestations, je veille à ce que chacun de mes objectifs reçoive sa part de satisfaction. Et je ne néglige jamais celui qui a pour but de faire comprendre la réalité de la pensée systémique et d'en faire désirer l'appropriation. Si je ne respectais pas cette part de communication, mes commentaires resteraient des illustrations imagées, comiques ou sérieuses, venant en quelque sorte agrémenter le passage du temps.

Mais je ne suis pas un amuseur public. Qu'on ne s'y trompe pas.

À la lumière de ces précisions, je puis dire qu'effectivement je m'occupe surtout de l'écoulement de l'énergie et du système alphabétique où il se canalise, ce qui revient à privilégier l'aspect créateur du réel. Cela ne veut pas dire que la présence objective des êtres humains, de leur état de compréhension ou d'ignorance me soit indifférent. Il est vrai aussi que je ne m'attarde pas dans l'expression de ma compassion. Je n'en ai pas le loisir étant pressée par l'urgence d'accomplir mon devoir qui est de révéler en l'actualisant le don initial du modèle absolu.

Ce constat portant sur la disposition d'âme qui serait contradictoire en moi m'a rappelé un de mes premiers lecteurs. Dès mes premiers livres, il a été enthousiaste. Puis, un jour, il a rompu avec moi, très solennellement, en disant qu'il renonçait à suivre mes instructions parce qu'il voyait en moi une sorte de jubilation intellectuelle qui restait indifférente pour ne pas dire étrangère à la difficulté d'être un homme vivant. Il a pris le parti de l'humanité contre celui de la vérité absolue. C'est une attitude. Je pense que la sagesse cherche à suivre les deux en même temps et je dois dire ici même que c'est l'exemplarité décelable dans la Table des Séfiroth.

Deux films ont été réalisés pour éclairer cette problématique : la Table des Séfiroth et Séfirot, Je est un Autre. Il faut les avoir vus pour comprendre en quoi consiste l'exemplarité que je viens de citer. La Table des Séfiroth présente une enfilade logique de dix points, 10 et pas 11, 10 et pas 9, insiste l'auteur du Séfer Yetsira. On trouve dans un livre de Marc-Alain Ouaknin, Les Mystères de la Kabbale, une présentation de cette table, avec ses 10 points classiques, mais il arrive que l'une de ces présentations en ait 11.

Ce fait repéré à la page 235, chapitre 6 intitulé Sagesse, intelligence et savoir où il cite les séfiroth Hochma, Bina et Daat figurant le schème de Ségol. Mais dans ce croquis, il y a 11 Séfiroth. Ce qui est en totale contradiction avec la table de ses valeurs telles qu'elle se montre par ailleurs en toute circonstance. D'où vient l'erreur ? Elle vient de ce que M. Ouaknin — qui est un rabbin — compte la Daat, la connaissance, comme une Séfira. C'est là une confusion. La Daat, c'est l'état de la révélation agissant au mieux dans la conscience humaine à un moment donné. La Daat est un ensemble de sagesse et de vision qui devient de plus en plus claire au fil du temps et qui descend l'échelle des séfiroth dans le cycle de la révélation qui est celui dans lequel nous vivons encore. On ne peut pas confondre l'état acquit par le phénomène révélatoire avec les échelons d'infiltration énergétique qui en ont conduit la dynamique au fil du temps.

Qu'il soit clair une fois pour toute que la Daat n'est pas une Séfira, elle n'est pas un lieu de percussion échelonné de 1 à 10. Elle est l'image de ce qui apparaît comme compris suivant les étages où se trouve l'énergie. À ce titre, je suis autorisé à dire qu'au niveau de cet auteur, les données de la révélation n'ont pas encore acquit leur totale liberté, leur définition absolue. La connaissance à laquelle il se réfère est encore engluée dans une somme de données observationnelles, dans les textes comme dans la Bible, et aucun savoir humain ne peut échapper à l'oppression d'une telle masse de savoir. Mais la Connaissance elle-même, la Daat, finit par se libérer de ce carcan évolutif et c'est l'œuvre du temps, c'est-à-dire de la nature elle-même, que l'aider à s'en dégager. C'est toujours le temps qui travaille la Connaissance et la fait comprendre de mieux en mieux. Non pas que la Connaissance change dans ses principes, c'est la faculté de la comprendre qui change au fil du temps pour les créatures humaines.

Il faudra atteindre un très haut degré de révélation pour comprendre que la Connaissance ait pu s'appeler Daat, un mot qui veut dire pratiquement, par le langage des lettres qui l'écrivent, que toute la Connaissance apparaît à la porte des yeux et ceci jusqu'à la fin de temps. Ce qui veut dire que le visible nous instruit à condition de le regarder à l'aide de la grille systémique, car c'est l'unique manière d'être à la porte des yeux. Et c'est ce que je fais quand j'essaie de notifier l'action des critères initiatiques pour lire ce que le réel me propose dans un événement récent.

Il y a nécessairement deux lectures à faire dans la réalité. Ce qu'elle est devenue matériellement et structuralement par l'action humaine et ce qu'elle voulait être par l'action séfirotique. Où est l'énergie, et que fait-elle, quand nous l'utilisons bien ou mal ? Il est certain qu'en bonne doctrine, je devrais, avec la même labilité parler de l'énergie, du système et de ce qui en est fait par la réalité vivante. Mais je ne veux pas concurrencer les historiens même si ma lecture leur fournissait des principes de clairvoyance supérieurs à ceux de la reconstitution événementielle. J'ai compassion de moi-même et de mon public de trop pleurer sur le fait d'être des humains trop aveugles dans un cycle qui a priori était celui de l'ignorance.



PS. La Table des Séfiroth présente un dispositif structurel de trois colonnes parallèles, la gauche, le centre, la droite. C'est là une indication d'ordre général qui invite l'esprit du lecteur à différencier les unités constitutives des choses au sein du réel.

L'axe central représente la structure crée, l'univers en soi sur lequel nous n'avons aucune influence. La colonne de droite représenterait la personne elle-même en tant que réceptacle du temps. La colonne de gauche représente le cycle dans lequel la personne vit. On ne peut pas confondre les trois plans. Seulement deux font partie de notre capacité de voir, le cas personnel et le cas cyclique. Le cas créationnel échappe à notre influence, il n'en est que plus puissant. Raison pour laquelle il sera essentiel d'en connaître les mouvements.


Dominique Aubier a réalisé 3 films sur les Séfiroth, rassemblés sous le titre :

Le secret des Séfiroth

 



 




 

vendredi 15 octobre 2021

Que fais-tu de la parcelle de chance qu'il t'a donnée ? Par Dominique Aubier.

Voici un texte original de Dominique Aubier. Auteure de La Face cachée du Cerveau. Un témoignage passionnant qui permet de repenser l'éducation des enfants avec les critères initiatiques…
 
Que fais-tu de la parcelle de chance qu'il t'a donnée ?
Par Dominique Aubier


Il y a une dizaine d'années ma petite fille qui était une excellente élève revenait régulièrement de l'école en pleurant. Impossible de savoir ce qui la rendait triste. Elle avait des bons points. Aucun camarade ne lui faisait des crocs-en-jambe. Sa maîtresse l'aimait. Ses huit ans adoraient quitter la maison le matin avec cartable et crayons de couleur, et un pain au chocolat tout chaud dans la poche. Mais en fin d'après-midi, elle revenait avec un mouchoir trempé de larmes et des sanglots lui tordaient la bouche. Ses parents l'ont inscrite dans un autre établissement. Le changement n'a pas essuyé ses pleurs. Elle a appris à dissimuler son gros cœur et s'est lentement persuadée qu'elle avait tort d'être elle-même. 

Je m'en suis rendu compte avec effroi alors qu'elle avait quinze ans. Elle avait un devoir à faire pendant les vacances de Pâques : visiter une cathédrale et décrire ce qu'elle avait vu. Nous l'avons emmenée à Chartres et revenue à la maison, équipée de toute une documentation touristique, elle s'est mise à son travail de rédaction. Je lui conseille de raconter son aventure car elle a rencontré un mendiant qui siégeait au centre du labyrinthe au prétexte que cela lui portait bonheur. Il n'a pas voulu de son aumône, disant que la chance du jour était pour elle. Cette conversation l'avait électrisée. D'un commun accord, Dominique Roth et moi avons pensé que ce serait un excellent élément de récit et nous lui avons conseillé de se souvenir de tout ce qu'elle avait senti, vu et entendu et de le verser mimétiquement dans un récit verbal des plus sincères. Ce n'était pas possible. Si elle nous écoutait, elle aurait un zéro. Son professeur se moquerait d'elle. Il fallait qu'elle décrive ce qu'elle avait vu comme si elle n'était pas celle qui avait regardé. Évoquer la nef et ses colonnades, l'autel et ses vitraux comme si une vapeur abstraite les avait observés de haut. Le mendiant n'avait rien à faire dans cette épure. Il n'existait pas. 

— Que fais-tu de la parcelle de chance qu'il t'a donnée ? lui ai-je demandé.


Elle a été interloquée parce qu'elle avait réellement cru à ce cadeau. Mais l'idée qu'elle se faisait de la règle scolaire lui interdisait d'en parler. La consigne était cruellement présente dans son esprit. Le fait que je sois un écrivain rompue aux flexibilités de l'expression, loin de lui inspirer confiance, motivait de telles réticences que j'ai soupçonné l'existence autour d'elle, au lycée probablement, d'innombrables jugements ayant spécifié avec autorité des opinions hostiles à la manifestation personnelle. C'était si net que je suis entrée dans le débat. Je me suis rendue compte que la neutralisation de soi était d'une grande force pédagogique dans notre culture. Cette attitude réductrice s'exerçait sur ma petite fille depuis des années, dans un assez intense incognito philosophique. Toute une génération d'écoliers en a supporté l'empreinte sans pouvoir s'en défendre. Je me suis expliqué ainsi que des échanges à n'en plus finir aient été nécessaires pour ébranler sa résistance. Le sentiment de soi était une honte au regard d'une charte conventionnelle qui le proscrivait de plein droit. Il a fallu se mettre en colère pour qu'elle accepte de témoigner à la première personne du singulier dans sa rédaction. Les trois ou quatre « je » qu'elle s'est autorisée ne l'ont pas empêché d'obtenir une excellente note. Mais elle a gardé longtemps vivace dans son registre psychique une tendance à croire honorable la neutralisation de l'appétence à être soi. 

 

La rationalité prône le retrait des acidités humorales qui salissent l'intellect, détrempées au boueux du vécu. C'est le bât qui blesse dans l'enseignement de la pensée unique. Sa philosophie annule ce qui est irrépressible dans le fait d'exister et de vivre comme on est, logé dans un corps, une historicité, une psyché, un sort. La science actuelle est rebelle à toute directive doctrinale et veut atteindre la réalité des choses par sa méthode et ses moyens. Aucune disposition étrangère à son statut ne peut ni ne doit l'influencer. Elle élimine jusqu'au partisanat de base qu'est le fait de croire à soi, de s'écouter pour faire ses choix et prendre ses décisions. C'est évidemment une exigence fallacieuse qui ne peut pas se pratiquer à cent pour cent mais le fait de la célébrer compense le pourcentage qui l'écorne dans la réalité des comportements. On ne peut pas feindre d'être. On est ce que l'on est. C'est vrai même pour les tricheurs et les menteurs. Ne pas admettre la singularité individuelle ne constitue pas un isolat. L'effacement total de la personnalité est une illusion ridiculement irréaliste. Quand le scientifique prétend se comporter comme s'il n'avait pas d'âme, pas de psyché, pas d'humeur, pas de dramatisation ni de conditionnement d'aucun ordre, lucidité expurgée de toute détermination physique et corporelle, il s'invente une réalité qui n'est pas la sienne. Il s'érige en défenseur d'un mensonge. Un mensonge qui devient une prise de parti qui agit au degré secondaire où elle est une croyance.

 

C'est tout le contraire pour un être de Connaissance. Une inéluctable compromission lui est assignée en dotation fondamentale : le fait qu'il soit ce corps-là, à cet endroit-là de la vie et du temps, avec ses chimies physiques et mentales, son registre de souvenirs et de perceptions, ses caprices, sa chaîne d'événements attachée à son nom. Pour la connaissance, tout est informationnel dans la substance physiologique et sensible de l'être. Il n'y a rien de fautif ou de condamnable dans ce qu'il éprouve. Tout est précieux, éloquent, conducteur de pensée, même ses mythomanies, voire ses mensonges. Rien n'est trompeur dans ce qu'il est. Les moindres froissements d'âme sont des valeurs à considérer même s'ils ne sont pas utiles tout de suite. Il y aura toujours un moment et une occasion où ils prendront feu. Permettre leur déploiement au service de l'intelligence de soi et du monde, c'est la grande politique de l'initié. « Je » n'est pas un autre et surtout pas un malandrin à détenir dans la prison d'un rationalisme neutralisant. Ai-je été frappée de voir cette problématique se refléter dans la pédagogie ! 

Un effet de la ville ? Pas seulement. 

J'habite à la campagne, dans un village de Normandie. La banquière qui s'occupe de mes affaires se donne la peine de venir à la maison rendre compte de ses gestions. Elle est d'une ponctualité d'horloge. Et voilà qu'un jour elle se fait attendre. Plus d'une heure. Sans s'excuser. Elle arrive très émue. Je me moque d'elle. Je suis suffisamment casanière pour qu'elle soit certaine de ne m'avoir pas dérangée. Seulement étonnée. Son fils refusait d'aller à l'école. Il sanglotait, ne voulant rien apprendre, une comédie quotidienne. Elle en est désemparée. Chaque jour, il revient de son cours moyen en hurlant. Elle a dû le consoler puis l'emmener à l'école et prier la maîtresse de lui pardonner son retard, ce qui expliquait que, par contrecoup, elle m'ait faite attendre. Je me souviens avoir dit : « C'est l'enseignement qui les blesse. » Par son contenu, sa forme et le timbre impératif de son humeur cognitive. À sept - huit ans, un enfant prend note de son corps. Plus il est doué pour ressentir les caresses de l'air sur sa peau moins il se retrouve dans l'ensachement des choses du savoir qu'il doit ingurgiter. Son cerveau souffre de ne pas recevoir la manne dont il a besoin. Les livres scolaires sont de plus en plus glacés, leur langage hygiénisé répudiant la charnalité à propos de n'importe quel sujet si bien qu'à les fréquenter trop assidûment le contact avec la vérité des choses s'altère.

La cohérence de la doctrine du Sacré s'enracine dans la carte à trous de l'événementialité, celle qui est à chacun nous personnelle et celle qui nous est commune, collective. La puissance de voir, de comprendre d'un initié dépend du pivot qu'il enfonce profondément dans la substance privative de son être, jusqu'à toucher celle qui est le bien de tous. Ces données d'essence privée doivent être exposées à ciel ouvert, parce qu'elles ouvrent sur le Ciel. Leur émission publique en fait des éclats holographiques du Tout. Ce qui est dit ainsi participe à la condensation du support général. La pensée cosmique en est éclaircie. Sa révélation gagne en puissance. C'est le rôle des moyens intimistes que la rendre perceptible quand ils sont exprimés. Leur substance concrètement déposée augmente l'épaisseur matérielle du réel. Leur pointillisme s'avère d'une immense utilité puisqu'il aide à voir ce qui est trop vaste et trop haut pour être regardé. Intercession d'un pragmatisme évident. Donnant vue sur le général, il permet au particulier de s'ajuster à son projet. Un être de connaissance se fie en permanence à cette disposition : il ne crache pas un jet de salive sans se demander pourquoi il en a eu le désir. Et s'il ne le sait pas, il enquête…


(Ce passage est extrait du livre Alzheimer, étiologie établie d'urgence…)
 

 

lundi 27 septembre 2021

Quelques nouvelles de Don Quichotte…

Par Dominique Blumenstihl-Roth

 

Nous avons tous des histoires à raconter…

Le dernier article paru sur le Blog a suscité pas mal de réactions. Certains Lecteurs(trices) se sont exprimés et j'ai publié leur avis. D'autres m'ont appelé, les uns pour me dire leur surprise : pourquoi je raconte une histoire personnelle, qu'a-t-elle à voir avec un enseignement initiatique ? J'ai répondu qu'à mon sens, c'est la vie même qui enseigne le mieux et que ma discussion avec ce jeune homme à capuche valait bien un débat avec tel philosophe dont le haut degré d'abstraction ne résoudrait jamais rien, faute de descendre dans l'arène.

D'autres encore m'ont félicité du fait que je ne me cantonnais pas dans les motifs abstraits de la Connaissance et que je les confrontais au réel.

Nous avons tous des histoires à raconter, du vécu à partager et il est toujours passionnant d'y rechercher la présence des lois initiatiques telles qu'elles s'expriment dans notre réel, aussi bien dans l'actualité personnelle que collective. A chacun ses histoires, à chacun la joie de déceler les archétypes en action dans les scénarios où nous sommes personnages…


Quoi de neuf ces jours-ci ?

— Les bagarres dans les stades de football ;

— La vente des sous-marins australiens coulée ;

— La vraie-fausse bouderie/réconciliation du Président Macron avec le Président Joe Biden ;

— Le volcan en éruption sur l'île de Palma ;

— Le tremblement de terre en Australie ;

— Les élections en Allemagne ;

Etc…

Et plus personnellement (ce qui n'intéressera personne) :

— La poste du village a fermé, remplacée par une agence communale ;

— Le village recrute un médecin (un toubib par pitié, pour 6000 habitants), on lui déroulera le tapis rouge…

— Ma cousine Elena arrive de Rome, elle a promis de me rendre visite ;

— L'écrivain allemand Leif Karpe publie son nouveau roman « Die Göttin » (La Déesse), il s'amuse à insérer dans ses livres un personnage féminin, une critique d'art, qui porte mon nom… (très flatteur) ;

— J'ai retrouvé un album-photo qui contient des photos de mes grands-parents quand ils étaient jeunes ;

— Je poursuis mes recherches sur Don Quichotte, « Dans les pas du Maître » ce sera le titre du premier volume de la série…


Tout cela est-il lié ?

A quoi s'ajoutent vos propres événements centrés autour de vous-même, et à peine les avons-nous notés qu'autre chose surgit, et nous voilà déjà en retard… A moins que non, le temps est avec nous, et tout cela écrit le grand roman de la vie dont l'auteur ne cesse d'écrire à la vitesse d'une pensée qui organise tout le réel… « Et ce réel, comment fait-il pour être le metteur en scène incessant de tous les événements ?  Qui donc lui fournit son scénario chaque jour inventif ? » s'interroge Dominique Aubier.  Et nous voudrions, par notre petite raison raisonnante, contrôler cette pensée, diriger la réalité dont nous croyons connaître tous les aboutissants ? C'est là une plaisanterie… prévue par l'auteur dont j'imagine qu'il se réserve des plages d'humour. Où est-il, le grand scénariste qui écrit sur le dos de nos existences, et pour qui nous ne serions que des personnages au service d'un projet… cosmique où nous aurions une énorme responsabilité ?

 

Quelques (bonnes) nouvelles de Don Quichotte

Ce thème de la confrontation entre la vie, les personnages et leur auteur est génialement exploité dans Don Quichotte. Eh oui, encore lui. Cervantès met en scène son héros, et dans le second volume de ses aventures, Don Quichotte rencontre des personnes qui ont lu le premier tome. Rencontre du héros avec ses Lecteurs… dont certains lui font des remontrances. Le plus sévère d'entre eux est Samson Carrasco qui entend non seulement corriger le Quichotte, mais bouleverser toute sa structure mentale. Lecteur du premier tome, grand érudit sachant tout sur tout, il apparaît dès le début du second volume. Scientifique expert en toutes choses, grand espiègle et coquin ayant plus d'un tour dans son sac, il connaît le Quichotte non seulement par le roman qu'il a lu, mais parce qu'il habite le même village que lui. Il le connaît à titre personnel. Et se dit même ami de l'auteur, ami de Cervantès, à qui il a signalé certaines erreurs parcourant son ouvrage. Belle prétention du personnage qui entend expliquer à son auteur comment bien écrire !

Nous aimerions, nous aussi, présenter nos réclamations au grand Auteur de nos existences et lui dire qu'il a commis des erreurs de constructions dans sa création défaillante… A moins qu'elle ne soit parfaite et que la défaillance soit ailleurs?

Que ferions-nous sans l' « aimable » Samson Carrasco qui remarque que l'âne de Sancho a tendance à disparaître en certains endroits, pour resurgir ailleurs, alors qu'il a été volé… Que ferions-nous sans sa haute compétence (celle de Carrasco, pas celle de l'âne)  appuyée de sa haute autorité garantie par la très haute université de Salamanque ? Il m'a fait penser à tous ces grands spécialistes qui se bousculent sur les plateaux de télévision ou de radio, qui savent, de science certaine, la vérité et qui posent leurs titres ronflants en caution de leurs opinions.

Samson Carrasco est féroce. De tous les ennemis du Quichotte, il est le plus déterminé. Sous couvert de le secourir — le guérir de sa « folie » —, il use de toutes sortes de subterfuges qui visent à anéantir la liberté quichottienne afin de la réintégrer dans le carcan du socialement acceptable. Il est la science : en cela, il commence par édicter la normalité. Donc par déterminer la folie du Quichotte en des termes médicaux. Il met au point une thérapie. Il prononce la supériorité de son propre savoir qu'il érige face au Quichotte : à deux reprises il défiera le héros. Et pour prétendre à ce droit, il n'hésite pas à se faire passer pour chevalier, ce qu'il n'est pas. Carrasco est un imposteur, faux chevalier, mais vrai diplômé. Usurpateur, mais détenteur de l'autorité que lui confère son titre. Scientifique pur jus.


L'inquiétant Samson Carrasco

Samson Carrasco considère Don Quichotte comme un défaillant mental. Il administre son diagnostic du haut d'une tribune autoritaire qu'il affiche avec grandiloquence : « ne nous mettez pas à disputer avec moi, puisque vous savez que je suis bachelier par l'université de Salamanque ». Qui pourrait le contester en ce chapitre 7 vol. II, quand il prescrit en grande pompe une ordonnance pseudo-médicale à la gouvernante ? Pour couper court à toute contestation, il affirme, tranchant : « Je sais ce que je dis ». Il n'ose cependant, comme le Quichotte, dire « je sais qui je suis », car s'il fallait réellement avouer qui il est, il s'avérerait qu'il est un imposteur.

Il suffit, ordonne-t-il à la gouvernante, qu'elle récite une oraison à Sainte Apolline pour guérir le mal de tête dont souffre le Quichotte. En d'autres temps, il aurait prescrit quelques séances d'électrochocs avec tout autant d'assurance… A ceci près que l'oraison est moins nocive que la thérapie électrique qui, encore aujourd'hui, trouve ses adeptes.

Etrange Carrasco, qui prétend, la main sur le cœur, guérir le trouble du Quichotte. Il ne doute pas de sa propre santé mentale. Car enfin ne se comporte-t-il pas de manière bizarre pour quelqu'un qui prétend avoir la tête sur ses épaules ? Afin de rétablir le Quichotte dans la rectitude des catégories dites « raisonnables », il revêt, à deux reprises, un déguisement de chevalier. Il fait, mais en fraude, exactement ce qu'il reproche au Quichotte. Il se fait ainsi passer, mais sans être adoubé, pour Chevalier des Miroirs puis Chevalier de la Blanche Lune ; dissimule son identité là où Don Quichotte ne cesse d'affirmer ouvertement la sienne. Carrasco aurait-il des troubles de la personnalité au point de se grimer, défier le Quichotte en combat singulier ?

Il prétend le guérir de la folie en entrant à son tour dans la folie. Lequel des deux est le plus fou ? Carrasco creuse son obsession en négation des affirmations quichottiennes et adopte une stratégie — il se prend au sérieux — où il entre dans la folie de son « patient » en espérant l'en tirer. Sa thérapie (thérapie de conversion) n'est pas sans risque et il s'en apercevra rapidement. Accusant le Quichotte de fou, il lui reproche des vertus que lui-même n'a pas, celle de la bonté, de l'éthique, de la morale. Celle de la clairvoyance prophétique et du courage d'être. L'histoire de Samson Carrasco pourrait à coup sûr figurer en bonne place dans un ouvrage du docteur Oliver Sacks qui s'est fait une spécialité de raconter, sous forme d'émouvantes nouvelles, les pathologies qu'il a côtoyées et soignées tout au long de sa carrière.

La stratégie du « scientifique » est remarquable : pour ramener le Quichotte au bercail de la pensée conventionnelle, il imagine un stratagème compliqué où lui-même, Carrasco, déguisé en chevalier, parviendrait à vaincre le Quichotte et exiger de lui qu'il renonce à ses projets. Le chevalier des Miroirs (Carrasco déguisé) affirme qu'il a juré obéissance à sa dame, « ma destinée ou mon choix… pour mieux dire, m'a enflammé pour la sans pareille Cassildée de Vandalie… » Oui, Carrasco a choisi le vandalisme, et il l'appelle sans pareille, « parce qu'elle n'en a point, ni pour la grandeur de la taille ni par la perfection de la beauté… » Nous ne doutons pas de la grandeur de la science, qui a ordonné à son chevalier de parcourir tout le royaume et d'obtenir la rédition de tous les chevaliers…  La science ne fait pas autrement qu'ériger son dogme, j'allais dire son culte en tout lieu, réfutant tout autre mode de penser que celui du linéarisme.

Cependant, Carrasco ne parvient pas à défaire le Quichotte et la situation se retourne. Tel est pris qui croyait prendre et c'est l'étudiant grimé en faux qui subit la défaite. Il s'en faut de peu qu'il ne soit tué par le Quichotte qui fort heureusement reconnaît in extremis le visage de Samson… Le vaincu doit tenir sa promesse, il doit faire allégeance à Dulcinée du Toboso, se rendre au près d'elle de la part du Quichotte et se mettre à sa disposition. Toutes choses que Carrasco ne respectera pas. Et pour cause : il n'est pas chevalier, aucune prescription chevaleresque n'a d'effet sur lui. Il n'empêche : il a été vaincu, et il doit, sous la menace de l'épée, reconnaître la suprématie de Dulcinée, autrement dit, de la Chékhina, la grâce de la Connaissance. Un coup dur pour la Science. Non, ce n'est pas pas Cassildée de Vandalie qui l'emporte, mais Dulcinée du Toboso.


Victoire pour Don Quichotte…

Redoublement oblige, Carrasco revient à la charge. Il n'allait pas renoncer si facilement. Cette fois, il ne s'agit plus de « soigner » le Quichotte, mais de venger de la défaite. Il réitère sa scélératesse, et sous un nouveau masque, monté sur un énorme cheval, (aussi énorme que le faux nez de son premier écuyer), se dénommant cette fois « Chevalier de la Blanche Lune », il défie à nouveau le Quichotte, sur la plage de Barcelone. La science ne renonce jamais, nous le savions. Elle y met les moyens. Elle entend remporter une victoire totale, imposer sa pensée unique, procédant de la démarche dite « objective » et « rationnelle ». Le réel se laisse-t-il tordre selon ces motifs ?

Le combat est déloyal. Tout était faux, du côté du chevalier des Miroirs.  Tout est encore plus faux quand le même Carrasco revêt l'armure du Chevalier de la Blanche Lune. Abattant une puissance démesurée, le tricheur parvient à faire chuter le Quichotte. Tragique défaite. Eprouvant chapitre que l'on a de la peine à lire, et que l'on relit pourtant, comme si nous pouvions, à force de lecture, changer le cours de l'aventure. Le Quichotte tombe de cheval, il est vaincu. Le Lecteur ne peut s'empêcher de ressentir l'insupportable de la situation. Ce n'est pas possible. Le Quichotte ne peut pas être vaincu… La scène est dramatique… Lecteur tombe, lui aussi, de son cheval. Tant de belles aventures se termineraient ainsi, dans le sable ? Mais le Quichotte, bien que désarmé, jeté à terre, blessé, ne renonce pas. Plutôt que renoncer à son amour pour Dulcinée, il préfère mourir sous l'épée de Carrasco. N'avait-il pas écrit « Hasta la muerte », dans sa magnifique lettre adressée à Dulcinée ?

Soudain tout se retourne. Au chapitre 65, le Chevalier de la Blanche Lune, quoique vainqueur, se heurte à la ferme résolution du Quichotte qui refuse de renier Dulcinée. Et tout bascule. Contre toute attente, Carrasco s'écrie, tout exalté : « Vive, vive en sa plénitude la renommée de Mme Dulcinée du Toboso ! Je ne veux qu'une chose, c'est que le grand Don Quichotte se retire dans son village une année, ou le temps que je lui prescrirai, ainsi que nous en sommes convenus avant d'en venir aux mains… »

L'adversaire mortel du Quichotte finit donc par reconnaître la suprématie de Dulcinée, la Chékhina. Dès lors, où est la défaite du Quichotte quand l'ennemi lui-même proclame la supériorité de la maîtresse quichottienne ? La victoire de Carrasco n'est que formelle. Grand confort pour les apparences, laissons-lui l'illusion d'avoir gagné. Le Quichotte a bien fait de céder à la violence de l'attaque. Qu'allait-il se débattre contre des forces gigantesques, qui de toute manière n'auraient jamais dû entrer en lice contre lui : n'étant pas chevalier véritable, le duel en devenait illégal, de sorte que jamais Samson Carrasco ne pourra prétendre à une réelle victoire. S'il incarne la démarche scientifique, son esprit de recherche — sa violence aussi —, nous lui concédons ce à quoi sa vanité ne peut renoncer : son besoin de gloire, d'honneur, de prestige. Nous ne lutterons pas contre cette puissance montée sur un cheval d'orgueil.

Mais nous retiendrons l'aveu, lâché cette fois sans qu'aucune menace ne s'exerce sur lui, nous retiendrons sa déclaration aussi étonnante qu'enthousiaste  : « Vive, vive en sa plénitude la renommée de Mme Dulcinée du Toboso ! » Nous prenons note de cette surprenante « conversion » qui établit la priorité et la prééminence de Dulcinée. Elle est dûment notifiée, noir sur blanc, dans l'ouvrage de Cervantès, au chapitre 65 : une prophétie, prononcée par l'adversaire du Quichotte, et qui ne manquera pas de se réaliser.


Livres :

— Don Quijote profeta

— Victoire pour Don Quichotte

— Don Quichotte le prodigieux secours

 

Films :

El secreto de Don Quijote (en espagnol et anglais)