Appel aux forces du Cœur
Ou : « la bonté est de retour ».
par Dominique Blumenstihl-Roth
par Dominique Blumenstihl-Roth
« Le cœur est à prendre comme modèle pour convevoir la culture capable d'assurer le triomphe de l'humanité sur terre… » (Dominique Aubier, La porte de l'Inde)
Il
y a quelques jours, je me promenais autour des étangs en bordure de mon
village. C'est un espace de loisir bien aménagé où les cygnes et les
bernaches viennent s'ébattre, où les enfants viennent jouer, où les ados
se retrouvent en bandes bien sympathiques.
Sur
le terrain de basket, trois jeunes — quinze - seize ans — se passaient
le ballon sous l'œil admiratif d'un gamin qui devait avoir une dizaine
d'années. Je connais ces jeunes du village. Un peu plus loin, dans
l'herbe, traînait une trottinette dont le guidon manquait. N'y prêtant
guère attention — toutefois surpris de remarquer l'absence du guidon —
j'ai continué ma promenade en longeant l'étang.
Soudain,
j'ai entendu un cri. Je me retourne et j'aperçois l'un des trois ados
qui gifle le petit. Suivant la scène de loin, il m'était difficile
d'estimer de quoi il retournait. Etait-ce une tape amicale ou un vraie
baffe ? M'écartant du chemin, j'ai fait en sorte d'être hors de leur
champ de vision et j'ai observé ce qui se déroulait. Les trois ados ont
repris leur partie de basket tandis que le petit restait à distance. Une
nouvelle fois, l'un des trois jeunes, mais pas le même, se dirige
vers le gamin et à son tour lui allonge une gifle — peut-être même
était-ce un coup de poing — et l'air de rien, rejoint ses amis avec qui
il échange force éclats de rire. Avais-je bien vu ? A quel spectacle
assistais-je ? Bah, me dis-je, quand j'avais dix ans, j'ai ramassé plus
d'une torgnole que m'ont expédiée des plus grands que moi… Et
qu'irais-je me mêler d'une histoire qui ne me regarde pas ? Qu'ils
s'arrangent entre eux.
C'est
alors que le plus grand des trois à son tour se dresse devant le gamin,
le jette à terre. Et lui expédie des coups de pied.
Cette fois, c'en était trop.
Je vais droit vers les jeunes et les interpelle.
«
Oh les gars, il faut que je vous dise quelque chose. J'ai tout vu. Vous
avez tabassé ce gamin. Vous ne pouvez pas faire cela. A trois contre
un, et contre un petit… vraiment, ce n'est pas très brillant de votre
part. Comment pouvez-vous faire cela ? » Le plus grand des trois
gaillards, assez baraqué pour son âge, se dresse aussitôt devant moi.
Indigné de mon intervention, il me décharge une argumentation des plus
étonnantes, sur un ton de violence inouïe : « il a eu ce qu'il méritait
».
Je
ne puis ici répéter les insultes dont il gratifia le gamin, insultes
homophobes les plus abjectes. J'ai fait de mon mieux pour garder mon
calme, leur répétant : « mais qu'est-ce qui vous arrive, vous vous
rendez compte de ce que vous faites ? Une agression en groupe sur un
enfant ? Etes-vous devenus fous ? »
—
Allez donc faire votre promenade, et mêlez-vous de ce qui vous regarde,
me lance l'un des gars, reprenant son ballon, reprenant le jeu comme si
de rien n'était…
Rentrant chez moi, je me suis demandé :
— Qu'aurais-dû faire ? Qu'aurais-je dû dire ? Peut-être aurais-je mieux fait de me taire ? Peut-être a-t-il raison : mêle-toi de ce qui te regarde…
Mais
non, me dis-je : quand j'étais petit, moi aussi, j'ai eu affaire à un
petit groupe d'énergumènes qui tentaient de faire de moi leur
souffre-douleur. Mais quelqu'un était intervenu et c'était mon frère
aîné accompagné de son inséparable ami J.M. M'avaient-ils observé,
suivi ? En tout cas, ils avaient soudain surgi alors qu'une nouvelle
fois j'allais être malmené. Prenant ma défense et sur un ton extrêmement
ferme, J.M. avait mis les choses au clair avec mes bourreaux : « Le
premier d'entre vous qui osera le toucher, avait-il dit, aura de sacrés
problèmes… Et je vous tiens à l'œil », avait-il ajouté.
Le
résultat en fut immédiat : plus jamais, je ne fus ennuyé par personne.
Les tortionnaires furent bloqués. J'allais dire qu'ils eurent la chance
que quelqu'un les empêcha de devenir des monstres. Et moi-même, je me
sentis fort de l'appui de mes deux fantastiques alliés.
J'ignore
si ma propre intervention sera utile. Sans doute n'ai-je guère
l'autorité nécessaire pour affronter une bande. Physiquement je ne fais
pas le poids et je n'ai pas la voix assez forte pour en imposer. Restent
les mots, leur propre pouvoir…
Je
suis prêt à réitérer, s'il le faut, mon intervention, à m'adresser aux
mêmes jeunes gens, mais avec d'autres paroles. Non plus à leur groupe,
mais en les prenant un par un afin que la dynamique du groupe soit
rompue. Leur faire comprendre, un à un, la gravité de leur exaction
afin que chacun d'eux se voie à titre personnel face à ses actes. Il se
pourrait que cela suscite chez eux, au moins chez l'un d'eux, un éveil ?
Il faut qu'ils se souviennent de leur énorme erreur. Il faut les
empêcher de devenir des monstres.
Mais
de quoi je me mêle ! Que chacun vive sa vie… De quel droit je m'occupe
de la vie des autres ? Il vaut mieux que je retourne à mes textes, mes
recherches… C'est là que se passent les choses…
Et justement : n'ai-je pas rappelé dans mon dernier blog que « Le monde réalise l'Ecriture » ? Et le jour même où je suis intervenu, je travaillais sur un texte intitulé « l'obscur objet de la haine
». Si le monde réalise l'Ecriture, cela me concerne, car ce monde, j'en
suis. La réalisation de l'Ecriture me met en cause, en tant qu'humain
responsable. Comment y déroger ?
Qu'est-ce
qui motive la violence ? Ce recours à la force, à la pulsion
d'agressivité ? Ce n'était, chez ces jeunes, non pas l'expression d'une
colère, car ils étaient d'humeur assez joviale quand ils tabassaient le
petit : mais bien plus la satisfaction jouissive d'exercer la
brutalité qui devait leur procurer une stimulante ardeur.
Laisser faire ? Ou agir ici et maintenant ?
Dans un blog précédant,
j'ai eu l'audace de terminer mon article en affirmant que la bonté
serait de retour… C'était à propos du Sinaï, valeur 130 que j'associais
au thème de l'échelle (Soulam valeur 130) et les Yeux (130). Ce qui
donne 390 et qui écrit cette phrase insensée de témérité :
יושב חסר
Yod vav schin bet / het samekh dalet
Qui signifie en effet : « la bonté est de retour ».
Ha
! le naïf que j'étais ! La Vie m'aura rapidement dessillé le regard, me
priant de voir la réalité. A quelques centaines de mètres de chez moi,
la barbarie trouvait son exutoire tandis que bien naïvement j'écrivais
mes incantations pacifiques sur le Blog. La bonté, je n'en doute pas,
est bien de retour : à condition que je l'accompagne de ma décision de
ne pas laisser son opposite s'imposer en système. A condition que de ma
propre force je me range au côté de la bonté et qu'en son nom, j'ai le
courage de n'être pas « bon » dans l'indifférence, dans la sottise d'un
monde « bisounours », mais d'être juste et efficace par l'engagement.
Le règne de la violence inaugurée par Caïn doit cesser.
La
Connaissance, ce n'est pas une vue de l'esprit. Elle exige l'engagement
social, culturel, dans la vie. Intervenir, agir, transformer le monde,
il me semble que c'est une obligation pour toute personne, à fortiori
quand la Connaissance est en jeu.
S'agit-il de jouer les Don Quichotte ?
D'abord,
ce n'est pas un jeu et Don Quichotte donne une belle leçon : il
intervient lorsqu'il rencontre un laboureur en train de fouetter son
garçon de ferme attaché à un arbre (Chap. IV, vol. I) Il met fin à la
torture… qui cependant recommence dès qu'il a le dos tourné. C'est
pourquoi je sais, comme le disait J.M. qu'il me faudra les tenir à
l'œil, ces petites crapules… ne jamais baisser la garde, quitte à
prévoir une gradation dans l'exercice de la « bonté » : elle imposera sa
loi par sa propre méthode en faisant appel à la justice. L'impulsion
de la justice, du Droit, doit venir du monde, ici-bas, car « nul mouvement ne se produit au ciel sans l'impulsion préalable venue d'en bas » dit le Zohar.
Moi qui prétends écrire une étude sur le Sinaï,
qui croyais n'être pas concerné par ce qui arrive là, juste devant moi…
Comment serais-je capable de produire un commentaire sur Moïse sans le
rejoindre dans sa détermination à affronter le tortionnaire ?
Impossible de n'être pas impliqué, impossible de démissionner. Précisément parce que « le Monde réalise l'Ecriture ».
S'investir
dans la Connaissance, c'est donc agir, ici et maintenant. C'est
protéger la liberté, celle de ce gamin qui a le droit de n'être pas la
victime de cette violence s'imaginant imposer sa loi. Ce gamin, c'était
moi. C'était vous. C'était nous.
Je lance donc un appel aux forces du cœur. Parce que… le cœur aussi a sa loi,
et ne s'en laisse pas conter. La vie nous donne l'occasion de défendre
les valeurs du cœur… quand elle estime que nous en sommes capables.
La suite de cet article : retrouver le chemin qui a du cœur :
1. pour comprendre les origines de la violence. (le secret de Qaïn)
2. le chemin qui a du cœur. Lecture initiatique de l'épisode Qaïn/Abel.
3. le chemin qui a du cœur. La voie de l'Espérance. Seth, le 3ième fils d'Adam.
+ Le Secret du Cœur. Au Cœur du secret. Tous les articles du blog
-------
Je remercie les personnes qui s'inspirent de mes textes de bien vouloir leur source…
« Kol haomer davar bechem omro mévi géoula laolam » : « Quiconque rapporte une chose au nom de son auteur amène la délivrance pour le monde » (Rabbi Eliézer).
La suite de cet article : retrouver le chemin qui a du cœur :
1. pour comprendre les origines de la violence. (le secret de Qaïn)
2. le chemin qui a du cœur. Lecture initiatique de l'épisode Qaïn/Abel.
3. le chemin qui a du cœur. La voie de l'Espérance. Seth, le 3ième fils d'Adam.
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« Kol haomer davar bechem omro mévi géoula laolam » : « Quiconque rapporte une chose au nom de son auteur amène la délivrance pour le monde » (Rabbi Eliézer).